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La Vita Nuova



The Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri

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Title: La Vita Nuova

Author: Dante Alighieri

Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA ***




Produced by Marc D'Hooghe.




LA VITA NUOVA

(La Vie Nouvelle)

PAR

DANTE ALIGHIERI


TRADUCTION ACCOMPAGNEE DE COMMENTAIRES

par

MAX DURAND FARDEL


PARIS

1898





A M. CHARLES DEJOB

MAITRE DE CONFERENCES A LA FACULTE DES LETTRES

FONDATEUR DE LA SOCIETE D'ETUDES ITALIENNES

                      _Hommage_

        _de grande estime et de vive affection._

                    MAX. DURAND FARDEL.

        Octobre 1897.





PREFACE


La _Vita nuova_ est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento de l'amour brise. C'est aussi un roman psychologique, qui differe de ceux qu'affectionne notre litterature contemporaine par l'elevation et la purete des sentiments exprimes et le silence garde sur les sensations eprouvees.

C'est encore un livre de memoire ou le poete retrace, presque jour par jour, les impressions nouvelles et naives d'une ame que le contact du monde n'avait encore qu'a peine effleuree.

Si la _Divine Comedie_ n'est que bien imparfaitement connue en France, et si, a la plupart de ceux-la memes qui la lisent dans sa langue, elle n'est a proprement parler familiere que dans une partie de sa vaste conception, on peut dire que la _Vita nuova_ est inconnue chez nous. Nous sommes bien habitues a unir le doux nom de Beatrice au grand nom de Dante, mais c'est tout.

La Bibliotheque nationale ne possede que deux traductions de la _Vita nuova_. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeurees tres ignorees, dans une traduction de la _Divine Comedie_: l'une de Delescluze, annexee a une traduction de la _Comedie_ de Brizeux (1891), depourvue de notes ou commentaires, l'autre de Seb. Rheal, celle-ci tres incomplete.[1]

La _Vita nuova_ n'est pas, comme la _Divine Comedie_, une creation fantastique et sibylline, sortie tout entiere d'une des imaginations les plus extraordinaires qui se soient imposees a la posterite. C'est une histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter a la puissance de vie qui l'anime.

C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathetique, de doux amants du treizieme siecle. Elle nous permet de plonger nos regards dans une epoque curieuse, mal connue, epoque de transition entre le crepuscule mourant du moyen age et l'aurore naissante de la Renaissance.

Si, dans la traduction que j'ai publiee de la _Divine Comedie_[2] j'ai cru, a tort ou a raison, pouvoir changer la forme du recit tout en gardant l'integrite du texte conserve, et en eliminer seulement des formes scolastiques et des details topographiques et historiques qui ne pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur francais, et n'etaient propres a toucher que les compatriotes du poete, la traduction que je viens offrir de la _Vita nuova_ est absolument litterale.

Cette publication m'a ete conseillee, comme mes autres etudes sur la _Divine Comedie_ et sur la personne de Dante, par le desir de vulgariser dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis l'immortalite, tandis que les produits de son genie sont a peine connus chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et d'admirateurs.

La _Vita nuova_ est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'interet ne se limite pas aux personnages qu'elle met en scene et a l'epoque ou ils se meuvent.

Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a cherche a s'inspirer, mais qu'il ne lui etait pas possible de s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-meme a ce propos: «Les ecrits poetiques ne sauraient se preter a la transportation dans une autre langue. Neanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner un equivalent litteral au langage allegorique et aux expressions mysterieuses de ses vers, et d'en reproduire les beautes, on peut au moins en penetrer le sens litteral et suivre le poete dans la succession de ses sentiments et de ses pensees.»[3]

MAX DURAND-FARDEL.

1897.





INTRODUCTION


I

Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates precises. Il naquit a Florence en 1265. Il fut eleve au Priorat, la plus haute magistrature de son pays, en 1300. Il mourut a Ravenne en 1321, age de 56 ans.

Apres avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de la Republique florentine, il fut soudain precipite du pouvoir par le jeu mortel des factions et, victime d'accusations infames, condamne en 1301 a la confiscation de sa modeste fortune, a l'exil, et au bucher s'il reparaissait dans sa patrie.

Son existence pendant ces longues annees d'exil est demeuree fort obscure. On sait qu'il erra d'hospitalites en hospitalites, de chateaux en chateaux, de couvens en couvens, «montant les escaliers des autres et mangeant le pain d'autrui». On suit sa trace a Verone, a Padoue, a Sienne, a Bologne, a Cremone, pres de tels ou tels personnages, de ces tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les chateaux, decoupant chacun a leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui arrachait de si eloquentes objurgations. On le suit encore a Paris, ou son sejour a ete sans aucun doute conteste a tort.

Devenu Gibelin apres son exil[4], il s'etait uni d'abord a quelques efforts pour rouvrir leur patrie a ses compagnons d'exil. C'est ainsi qu'il aurait pris part en 1304 a une tentative armee des Gibelins exiles contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entrainer contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y retablir l'autorite de l'Empire. Mais il ne tarda pas a se separer d'un parti qui ne lui offrait que des sujets de degout ou des temoignages d'impuissance.

Son existence se manifestait alors de temps a autre par des lettres, dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'a nous, par des protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette Italie qui existait encore a peine, mais dont les troncons epars semblaient se reunir dans son coeur par une secrete divination. Pendant ce temps, les premiers fragmens de son grand poeme commencaient a se repandre dans la foule.

La vie qu'il menait alors se revele a nous aujourd'hui par les oeuvres que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses idees fixes, c'est-a-dire la constitution monarchique de la Societe civile sous le sceptre de l'Empire, a cote de la Societe theocratique sous le pallium de la Papaute, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le redressement d'une societe confuse et depravee, enfin la contemplation de la mort, a laquelle nous devons la Divine Comedie.

De la premiere partie de sa vie, il ne nous reste a peu pres aucune trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains. Il ne nous reste que la _Vita nuova_ qu'il nous a laissee et que l'on pense avoir ete composee en 1291 ou 1292, peut-etre plus tard, mais certainement avant 1300.

On ne peut y ajouter que quelques poesies legeres, et les etudes opiniatres dont _Il Convito_ nous fait la confidence.[5] Celles-ci doivent avoir rempli surtout le temps ecoule entre la mort de Beatrice et son accession au pouvoir.

C'est encore a cette epoque de sa vie qu'appartient son mariage. Il s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son coeur ou prendre a la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progeniture qu'elle lui a donnee.



II

J'ai pense qu'il etait a propos de rappeler les traits principaux de l'existence du Poete de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de s'etendre sur ce sujet. Quant a ses differentes oeuvres comme _de Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il parait assez difficile de leur assigner une date, relativement en particulier a la _Vita nuova_, qui doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir ete commencee avant son priorat (1300), et continuee plus tard dans les jours d'exil.[6] D'apres ce que son auteur annoncait, on doit croire qu'il n'a pas ete termine.

Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalite du Poete durant la periode qui correspond a sa passion pour Beatrice et celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne possedons sur ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble possible de s'en faire quelque idee qui ne soit pas trop eloignee de la realite.

La famille de Dante, dont il se plait a faire remonter l'origine a des temps tres lointains, ne parait avoir eu a Florence qu'une situation tres modeste.

Il perdit son pere a l'age de dix ans. Les Alighieri etaient sans doute dans l'aisance. Dante possedait lui-meme, lors de son priorat, plusieurs proprietes, tant a Florence que dans les environs, dont nous ne connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa condamnation a l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression etait de mise ici, qu'il appartenait a une bourgeoisie aisee.

Quant a la personne de son pere, on n'en connait rien. Et ce silence absolu dans les souvenirs conserves de cette epoque, comme dans l'oeuvre de son fils, donne a penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire de Boccace, a propos de l'invitation qui lui fut adressee par le Signor Folco Portinari, et a laquelle il amena son fils Dante, encore enfant.[7]

Dante avait perdu sa mere (_Bella_) de bonne heure, et son pere s'etait remarie. Mous ne savons pas la part que sa belle-mere (_matrigna_) a pu prendre aux premieres annees de sa vie, et a son education. Quoi qu'il en soit, celle-ci parait avoir ete tres soignee, et l'on ne peut s'empecher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extreme politesse, dans la delicatesse et le raffinement de son langage, semblerait porter l'empreinte d'une education feminine.

Boccace affirme qu'il montra une aptitude precoce aux etudes theologiques et philosophiques. C'etait la du reste le champ ou s'exercait a peu pres exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous apprend lui-meme[8] que ce ne fut qu'apres la mort de Beatrice, par consequent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit a suivre les ecoles des religieux et des philosophes, s'en etant sans doute tenu jusque-la a des etudes elementaires, et que, «grace a ce qu'il savait de grammaire et a sa propre intelligence, il se mit en etat au bout de trente mois d'etude de venir chercher des consolations dans les ecrits de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Ciceron). Il ne parait guere avoir su le grec, qui du reste n'etait encore que peu repandu a cette epoque. Mais il acquit de bonne heure des notions de tout. Il etait familier avec la cosmographie et avec l'astrologie (astronomie) de ce temps-la.

Il avait beaucoup de gout pour les arts, la musique surtout, et il avait etudie le dessin aupres de son ami Giotto et de Cimabue. Quant a la poesie,bien «qu'il se fut de bonne heure exerce a rimer», c'est a son amour pour Beatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-meme le developpement de ses instincts poetiques.

On parait assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre a son education Brunetto Latini, dont il parle dans la _Comedie_ avec des expressions d'une reconnaissance attendrie.[9]

Brunetto Latini etait ne a Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il etait en 1263 a Paris, et il a fait un long sejour en France. Il ne rentra a Florence qu'en 1266, avec les autres exiles Guelfes. Ce n'est donc qu'apres l'age de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec lui, car il ne s'est agi peut-etre que d'un commerce plutot intellectuel et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.

On ne peut pas prendre a la lettre les temoignages excessifs que nous trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour Beatrice. Il ne faudrait pas nous le representer, comme on pourrait etre tente de le faire, passant son temps a courir les rues a la recherche de cette beaute dont son coeur ne pouvait se detacher. Ce serait, dit M. Del Lungo, en faire un Dante ridicule.[10]

S'il a pu concevoir des son enfance une passion qui ne devait jamais s'eteindre (en depit d'eclipses passageres), on doit croire que, dans cette ame extraordinaire, la pensee et l'imagination n'ont pas du montrer une moindre precocite.

Le desordre ou vivait la societe d'alors, les revolutions incessantes que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Eglise, depuis le trone de saint Pierre jusqu'aux dernieres ramifications du monde ecclesiastique, ont du faire eclore de bonne heure, dans cette tete puissante et dans ce coeur d'une merveilleuse sensibilite, bien des reves etranges et des conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-etre meme se former deja des fantasmagories delirantes.

Dante menait pendant cette premiere jeunesse une vie assez retiree[11], et ne parait pas avoir precisement vecu dans le monde, comme nous entendons ce mot, ou peut-etre sa situation personnelle ne l'appelait pas, et dont son propre caractere pouvait l'eloigner. Cependant il avait des amis parmi les jeunes gens de son age, et il parait les avoir choisis parmi les jeunes litterateurs les plus distingues, les rimeurs, comme on les appelait alors, et il etait lui-meme un rimeur.

Du reste, il ne nous eclaire pas lui-meme sur son genre de vie et ses habitudes. On peut remarquer que, soit dans les recits en prose de la _Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'ecarte pas un instant de ce qui touche a Beatrice, qu'il s'agisse d'incidens quelconques ou de sa propre pensee.

Les moeurs etaient sans doute tres relachees a Florence. Boccace nous dit que c'est un sujet d'etonnement (_una piccola maraviglia_) qu'alors qu'on fuyait tout plaisir honnete, et qu'on ne songeait qu'a se procurer des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer autrement.[12] Du reste, le poete a exprime lui-meme l'etonnement que pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses passions et ses impulsions».[13]

Cependant, si la purete de sa passion pour Beatrice n'a subi aucune tache, il ne parait pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui concerne d'autres periodes de son existence.

La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de Beatrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des ecarts dont il temoigne un repentir si poignant.

A quelle epoque peut-on faire remonter ces allusions a certains incidens dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poete, et qu'a rassembles la legende? dirons-nous la malignite?

Ce n'est sans doute pas dans les annees qui ont suivi la mort de Beatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les etudes auxquelles il se livrait avec un tel entrainement, et par les preoccupations de la vie politique ou il entrait, que nous pouvons lui attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15]

Lorsque la Beatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de l'allegorie, de s'etre abandonne aux vanites du plaisir, alors qu'il n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexperience[16], Dante nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturite, c'est-a-dire de sa vie errante d'exile, que doivent etre rapportes ses faiblesses et ses remords.

Il est encore un point que je voudrais toucher.

On s'est plu a voir dans la _Divine Comedie_ une _construction architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait ete arrete par le Poete de temps en quelque sorte immemorial, et dont la conception remonterait aux epoques memes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de la _Vita nuova_ dont l'interpretation est en effet assez problematique.

Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.

La _Vita nuova_ est une oeuvre qui deborde de jeunesse et d'illusion; c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la scene se deroule, et les douleurs les plus poignantes y revetent une douceur infinie; et, si le coeur se revolte, ce n'est que contre la nature et ses decrets impitoyables, et l'ame du Poete ne semble atteinte que par les blessures que ceux-ci lui ont infligees.

La _Divine Comedie_ est l'oeuvre d'un age muri, et qui a traverse les experiences les plus terribles et les epreuves les plus cruelles de la vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations que laissent les deceptions, les iniquites, et les trahisons. Elle est le cri d'un coeur torture par la mechancete des hommes.

Je ne pense donc pas que le poete de la _Vita nuova_, quand il la composa, ait eu une intuition previse de la _Divine Comedie_. Quant aux passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai a revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront ete introduits par de tardives interpolations.



III

Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire, l'economie litteraire de la _Vita nuova,_ il est necessaire de jeter un coup d'oeil sur l'etat de la litterature au moyen age.

Pendant la longue periode a laquelle on a donne ce nom, tandis que les moines, penches sur les manuscrits heroiques de l'antiquite, preparaient a la Renaissance un heritage qu'ils lui conservaient pieusement, et tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers les ecoles celebres d'alors, --pour s'y battre a coups des syllogismes sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue Italienne et la langue Francaise. Apres avoir secoue le joug du latin, elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu a peu capables de vivre de leur vie propre.

Dans les regions qui devaient etre un jour le coeur de la France, les contes, les fabliaux, les mysteres, s'inspiraient d'une verve libre, ironique, frondeuse, familiere, souvent grossiere, ou Boccace a puise ce qui lui a ete depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient y meler leurs accens heroiques, et une poesie dite _courtoise_, melee de fables paiennes et de legendes chretiennes, etait promenee dans les nobles residences par les trouveres et les troubadours. Mais en general la langue d'Oil ne depassait guere l'idylle et la pastorale, et elle s'elevait rarement jusqu'aux regions etherees ou se plaisaient les langues du midi.[17]

Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'etait des vers et des vers d'amour, ou les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs modernes n'entretenaient guere leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que de leurs propres extases ou de leurs desesperances. Ces productions legeres, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se communiquaient dans l'intimite, etaient adressees aux gens lettres, aux femmes, et s'echangeaient en maniere de correspondances, se transmettant de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les menestrels.

C'est ainsi que Dante lui-meme, et les Guido, et toute la phalange des rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'a Petrarque enfin, preludaient aux accens plus virils de la _Divine Comedie_ et de la _Jerusalem delivree_.

Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'epoque ou il vivait, appartenait encore a celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il aimait, comme tant de ses contemporains, a reproduire en rimes les evenemens qui avaient frappe son attention, comme les emotions de son coeur et les reves de son imagination.

La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et a l'histoire de laquelle est consacree la _Vita nuova_, fournit a ses instincts poetiques, comme il te declare lui-meme, une matiere feconde. Et, «comme il s'etait deja de bonne heure essaye aux choses rimees», tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son ame, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_ des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_.

Quelque temps apres que la mort de la femme qu'il avait aimee fut venue tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant la signification qu'elles avaient.»

Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous aide a reconstruire cette douce et tendre histoire, melancolique aurore des jours orageux que la destinee lui preparait.



IV

Ce que j'ai appele plus haut l'economie litteraire de la _Vita nuova_ est tout a fait particulier.

Celle-ci nous rappelle ces monumens composites ou l'on retrouve le style et l'epoque des constructions qui se sont superposees. Les elemens dont elle se compose peuvent etre ramenes a trois ordres differens:

1° Une prose qui nous expose le recit. Son developpement comprend la succession d'evenemens, d'impressions et de sentimens dont l'evolution constitue la charpente meme de l'oeuvre;

2° Des vers, sous forme de _canzoni_, de sonnets, de ballades se rapportant aux momens successifs que suit l'action du poeme;

3° Des explications, divisions et subdivisions a l'infini, lesquelles, conformement aux regles de la scolastique, se rapportent a la structure et a la signification de chacune de ces poesies.

Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres.

Mais cette exposition n'est pas precisement conforme a l'ordre chronologique de la composition.

Il n'est pas douteux que la premiere emanation de la _Vita nuova_ appartient aux petits poemes dans lesquels l'auteur nous initie aux sentimens intimes dont l'expression rimee est la trame veritable de son oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, acheve dans sa concision, d'un etat d'ame sollicite par les circonstances exterieures ou par sa propre inspiration.

Si l'on veut bien se reporter a ce qui a ete expose plus haut (page 16) au sujet des habitudes litteraires de cette epoque, on pourra suivre la genese de chacune de ces poesies, ou l'auteur reproduisait a mesure, sous la forme que lui dictaient et son epoque et son genie, ses impressions et ses pensees du moment.

Ceci comprend un intervalle de 16 annees, si l'on veut compter depuis la premiere (1274) ou naquit l'amour de Dante pour Beatrice jusqu'a la mort de celle-ci (1290); mais en realite le roman ne deroule ses peripeties que pendant une duree de trois ou quatre annees.

C'est apres la mort de Beatrice que le Poete a rassemble les expressions de ses expansions poetiques, et leur a donne un corps en composant, avec ses souvenirs, la prose qui sert a les relier. Pour des raisons que nous ne connaissons pas, il a laisse en dehors un certain nombre de pieces rimees qui avaient ete certainement composees aux memes epoques, et se rapportaient aux memes sujets et aux memes idees que les pieces conservees «dans ce petit livre».

Dans la plupart des editions italiennes de la _Vita nuova_, le texte du poeme est suivi d'un appendice comprenant: _altre rime spettanti alla Vita nuova._ Toutes ces poesies (_rime_), sonnets, canzoni, etc., ne tiennent pas une place egale dans le poeme. J'ai reproduit dans les _Commentaires_ celles qui m'ont paru se rattacher plus directement a tels ou tels chapitres, c'est-a-dire aux circonstances qui y sont relatees.

C'est donc aux premieres annees qui ont suivi la mort de Beatrice qu'il faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde generalement a le placer vers les annees 1291 et 1292, ainsi que la composition de la prose, qui enveloppe la poesie comme la chair d'un fruit en enveloppe le noyau.

Il est probable qu'il a retouche les produits de ses inspirations journalieres, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit apres coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita nuova_ dont l'interpretation ne parait possible que moyennant une telle supposition.

Cette prose nous aide a etablir la filiation des circonstances qui ont sollicite ou inspire les pieces poetiques. Elle n'est souvent que comme la preparation de celles-ci, et le meme recit peut se reproduire ainsi sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression d'evenemens ou d'impressions identiques se presente sons des formes un peu differentes. C'est comme un motif musical que le compositeur repete dans un ton different ou avec des developpemens nouveaux.



V

Cette traduction est absolument litterale. On reconnaitra aisement que le traducteur a sacrifie plus d'une fois les exigences du style moderne au scrupule de s'ecarter le moins possible d'un style encore medieval, mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette oeuvre. Il s'est contente de conserver la coupe des morceaux rimes. C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers une oeuvre poetique ne pouvant que compromettre la fidelite de la traduction, en raison des necessites et des procedes d'une prosodie tout autre que celle du modele. Et la pensee du Poete est toujours si nette et si concise qu'il n'a ete que tres rarement necessaire d'intervertir l'ordre de leur alignement.

La seule modification que je me sois permise dans la construction generale de l'oeuvre a ete de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses scolastiques qui accompagnent chacun des poemes. Il m'a semble que cette dichotomie glaciale n'etait pas a sa place parmi ces lignes de grace et d'emotion. Mais on la retrouvera fidelement reproduite dans les commentaires se rapportante chacun des chapitres.

Le present travail n'est pas une oeuvre d'erudition. Il a ete fait sur le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu suivre ces savans editeurs de la _Vita nuova_ avaient du subir avant eux bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'erudition italienne parviendront a les retablir dans leur purete primitive: il y a longtemps qu'on y travaille. Un recent fascicule publie par la _Societa Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions, les fantaisies de nombreuses generations de copistes. Il m'a paru que ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la ponctuation qui a du etre bien souvent defectueuse. Mais il ne m'a pas semble que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup a en souffrir. Et ce qui doit nous interesser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa pensee, son imagination.

Il n'est peut-etre pas un des incidens de la vie de Dante ou un des passages de sa production poetique qui n'ait ete l'objet de disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis a la posterite (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou sur les dates ou sur la succession des evenemens auxquels ils font allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre du Poete, on n'a pu parvenir a determiner, avec quelque precision, meme l'epoque approximative ou ces oeuvres ont ete concues, achevees, ou se sont succede.

Et encore, l'enormite et la diversite de l'oeuvre prise dans son ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondement mouvementee? Il est meme une epoque qui semblait devoir etre fermee a son activite litteraire.

Apres la _tributazione_ qui a suivi la mort de Beatrice (1290), nous voyons son existence remplie par le travail et l'etude: il consacre des annees, trente mois (_Il Convito_), a l'etude du latin, que jusqu'alors il ne possedait qu'imparfaitement et ou il devait trouver ses auteurs de predilection, a l'assiduite aux lecons des philosophes et des theologiens. Puis son entree officielle dans la vie publique[19], puis son Priorat[20], sa duree courte mais effective, puis les premieres annees de son exil et l'agitation politique a laquelle il s'associe.... Voila, si l'on considere la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de stupefaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige.

N'ayant pas qualite pour intervenir dans les debats dont ces sujets ont ete, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai du m'en tenir a la tradition, plus ou moins legendaire, que j'ai pu demander aux sources les plus autorisees, et a la representation, aussi fidele qu'il m'a ete possible, du texte, sinon officiel, du moins accepte de la _Vita nuova_.



Les _Commentaires_ dont j'ai accompagne la traduction du texte concernent les interpretations de la partie symbolique et philosophique du poeme, et ont en meme temps pour objet de ramener a l'esprit du lecteur la propre personnalite du Poete et le tableau de son epoque et de son milieu, et les images qui ont du frapper ses yeux.

J'ai demande a quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, a Carducci, a del Lungo, aux recentes et compendieuses publications de Leynardi et de Scherillo[21], a de nombreux articles du _Giornale Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du poeme; j'ai interroge leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en suis rapporte surtout a ce dont m'avait penetre une longne communion avec la personne et avec l'oeuvre du Poete de la _Divine Comedie_.

Mais, en verite, etait-il indispensable d'aller plus loin et de remonter plus haut? La litterature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement approprie toutes celles qui l'ont precedee, et elle les resume. Et je ne crois pas qu'il soit necessaire, pour comprendre le Poete de la _Vita nuova_, de repasser par toutes les etapes qu'a parcourues l'esprit humain a l'enquete du grand Symboliste. C'est dans lui-meme qu'il faut venir chercher les sources de sa sensibilite, les origines de ses raisonnemens, le sens de ses symboles.

Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de beautes subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus surement par un commerce intime avec cette grande personnalite qu'en interrogeant les autres.


NOTES:

[1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus familiere aux Anglais. Entre 1862 et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions litterales. En outre, deux editions italiennes, avec introductions et notes en anglais, ont ete publiees recemment a Londres par M. Whitehead et par M. Perini.

[2] La _Divine Comedie_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit.

[3] Dante, _Il Convito_, trait. ii.

[4] Les Guelfes representaient les franchises communales, et les Gibelins les privileges feodaux (Ozanam).

[5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII.

[6] WHITEHEAD. Edition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893.

[7] Commentaire du ch. II.

[8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII.

[9] La _Divine Comedie_, ch. XV de l'_Enfer_.

[10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_.

[11] LUMINI, _Giornale Dantesco_.

[12] Commentaire de Boccace.

[13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_.

[14] Le Purgatoire de la _Divine Comedie_, chant XXXI.

[15] Ozanam croit que le sejour de Dante a Paris doit etre reporte entre 1294 et 1299, c'est-a-dire entre la mort de Beatrice et l'accession du poete au Priorat, et que c'est a cette epoque qu'eurent lieu les desordres dont il s'accuse lui-meme (_Oeuvres completes_, t. VI, p. 416). Ceci me parait difficilement acceptable (Voir l'_Epilogue_).

[16] «Un petit oiseau, encore sans experience, peut s'exposer deux ou trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont deja fatigue leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la fleche» (chant XXXI du Purgatoire).

[17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'a ce qu'on pourrait appeler la litterature courante. Il y avait deja, dans la France d'alors, une haute litterature, celle de l'Epopee, une de nos gloires nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques ou, Joinville et Villehardouin annoncaient les Memoires dont nous sommes encombres aujourd'hui.

[18] _Bollettino della Societa Dantesca Italiana, Firenze_, decembre 1896.

[19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixieme des sept _arti maggiori_, celui des medecins et des apothicaires _(medici e speziali_). C'etait une condition exigee pour l'entree dans la vie publique.

[20] 1306.

[21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_, Torino, 1896.





LA VITA NUOVA


CHAPITRE PREMIER

Dans cette partie du livre de ma memoire, avant laquelle on ne trouverait pas grand'chose a lire, se trouve un chapitre (_rubrica_), ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent ecrits des passages que j'ai l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant la signification qu'ils avaient.[1]



CHAPITRE II

Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumiere[2] etait retourne au meme point de son evolution, quand apparut a mes yeux pour la premiere fois la glorieuse dame de mes pensees, que beaucoup nommerent Beatrice, ne sachant comment la nommer.[3]

Elle etait deja a cette periode de sa vie ou le ciel etoile s'est avance du cote de l'Orient d'un peu plus de douze degres.[4] De sorte qu'elle etait au commencement de sa neuvieme annee, quand elle m'apparut, et moi a la fin de la mienne.

Je la vis vetue de rouge[5], mais d'une facon simple et modeste, et paree comme il convenait a un age aussi tendre. A ce moment, je puis dire veritablement que le principe de la vie que recelent les plis les plus secrets du coeur se mit a trembler si fortement en moi que je le sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une facon terrible, et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite la ou tous les esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'etonnement et, s'adressant specialement a l'esprit de la vision, dit ces mots: _apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui reside la ou s'articule la parole[9] se mit a pleurer, et en pleurant il disait: _heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10]

Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maitre de mon ame, et mon ame lui fut aussitot unie si etroitement qu'il commenca a prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une domination telle qu'il fallut m'en remettre completement a son bon plaisir.

Il me commandait souvent de chercher a voir ce jeune ange; et c'est ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher apres elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homere. «Elle paraissait non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»[11]

Et, bien que son image ne me quittat pas, m'encourageant ainsi a me soumettre a l'Amour, elle avait une fierte si noble qu'elle ne permit jamais que l'Amour me dominat par dela des conseils fideles de la raison tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. Aussi, comme il peut paraitre fabuleux que tant de jeunesse ait pu maitriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, laissant de cote beaucoup de choses qui pourraient etre prises la d'ou j'ai tire celles-ci[12], j'en arriverai a ce qui a imprime les traces les plus profondes dans ma memoire.

NOTES:

[1] Commentaire du chap. I.

[2] Le Soleil.

[3] Commentaire du ch. II.

[4] Revolution qui s'opere en cent ans _(Tutto quel cielo si muove seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent a la conception de la cosmographie celeste qui se trouve longuement developpee dans, _Il Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV).

[5] Beatrice est toujours representee, jusque dans les regions celestes, vetue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poete.

[6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.

[7] Le cerveau.

[8] C'est votre Beatitude qui vous est apparue.

[9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a egalement interpretee dans son commentaire par: _lo spirito vocale_.

[10] «Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empeche.» Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employe dans le sens de embarrasse, trouble.

[11] C'est d'Helene passant devant la foule qu'Homere parlait ainsi.

[12] C'est-a-dire de mon esprit.



CHAPITRE III

Apres que furent passees neuf annees juste[1] depuis la premiere apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai vetue de blanc, entre deux dames plus agees. Comme elle passait dans une rue, elle jeta les yeux du cote ou je me trouvais, craintif, et, avec une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui recompensee dans l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir atteint l'extremite de la Beatitude. L'heure ou m'arriva ce doux salut etait precisement la neuvieme de ce jour. Et comme c'etait la premiere fois que sa voix parvenait a mes oreilles, je fus pris d'une telle douceur que je me sentis comme ivre, et je me separai aussitot de la foule.

Rentre dans ma chambre solitaire, je me mis a penser a elle et a sa courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil ou m'apparut une vision merveilleuse.

Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquietant pour qui le regardait[3]; et il montrait lui-meme une joie vraiment extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais qu'une partie, ou je distinguais seulement: «_Ego dominus tuus_.»[4] Il me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf qu'elle etait legerement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en regardant attentivement, je connus que c'etait la dame du salut, celle qui avait daigne me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il tenait dans une de ses mains une chose qui brulait, et qu'il me disait: «_Vide cor tuum_.»[6] Et quand il fut reste la un peu de temps, il me semblait qu'il reveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle maniere qu'il lui faisait manger cette chose qui brulait dans sa main, et qu'elle mangeait en hesitant. Apres cela, sa joie ne tardait pas a se convertir en des larmes ameres; et, prenant cette femme dans ses bras, il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.

Je ressentis alors une telle angoisse que mon leger sommeil ne put durer davantage, et je m'eveillai.

Je commencai aussitot a penser, et je trouvai que l'heure ou cette vision m'etait apparue etait la quatrieme de la nuit, d'ou il resulte qu'elle etait la premiere des neuf dernieres heures de la nuit.[7] Et tout en songeant a ce qui venait de m'apparaitre, je me proposai de le faire entendre a quelques-uns de mes amis qui etaient des trouveres fameux dans ce temps-la. Et, comme je m'etais deja essaye aux choses rimees, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les fideles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur ecrivis donc ce que j'avais vu en songe:

     A toute ame eprise et a tout noble coeur[8]
     A qui parviendra ceci
     Afin qu'ils m'en retournent leur avis,
     Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-a-dire l'Amour.
     Deja etaient passees les heures
     Ou les etoiles brillent de tout leur eclat,
     Quand m'apparut tout a coup l'Amour
     Dont l'essence me remplit encore de terreur.
     L'Amour me paraissait joyeux.
     Il tenait mon coeur dans sa main
     Et dans ses bras une femme endormie et enveloppee d'un manteau.
     Puis il la reveillait et, ce coeur qui brulait,
     Il le lui donnait a manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,
     Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9]


Il vint plusieurs reponses a ce sonnet, et des opinions diverses furent exprimees. Parmi elles fut la reponse de celui que j'appelle le premier de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble que tu as vu la perfection....»[10] Et de la date le commencement de notre amitie mutuelle, quand il sut que c'etait moi qui lui avais fait cet envoi. La veritable interpretation de ce sonnet ne fut alors saisie par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins perspicaces.[11]

NOTES:

[1] Dante avait alors 18 ans et Beatrice a peu pres 17.

[2] _Nel gran secolo_.

[3] Ce personnage etait l'Amour.

[4] Je suis ton maitre.

[5] On a vu dans cette nudite un symbole de virginite. L'opinion exprimee par quelques auteurs que Beatrice etait deja mariee a cette epoque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique.

[6] Vois ton coeur.

[7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9.

[8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_....

[9] Commentaire du ch. III.

[10] Cet ami etait Guido Cavalcanti, l'un des poetes les plus reputes de cette epoque. Il avait repondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_....

[11] On trouvera plusieurs de ces reponses dans le _Commentaire_ du ch. III.



CHAPITRE IV


Apres cette vision, ma sante[1] commenca a etre troublee dans ses fonctions parce que mon ame ne cessait de penser a cette beaute; de sorte que je devins en peu de temps si frele et si faible que mon aspect etait devenu penible pour mes amis. Et beaucoup pousses par la malice cherchaient a savoir ce que je tenais a cacher aux autres. Et moi, m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur repondais que c'etait l'Amour qui m'avait mis dans cet etat. Je disais l'Amour parce que mon visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y meprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il defait a ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais rien.

NOTE:

[1] Dans le texte: mon esprit naturel.



CHAPITRE V

Il arriva un jour que cette beaute etait assise dans un endroit ou l'on celebrait la Reine de la gloire[1], et de la place ou j'etais je voyais ma Beatitude. Et entre elle et moi en ligne droite etait assise une dame d'une figure tres agreable, qui me regardait souvent, etonnee de mon regard qui paraissait s'arreter sur elle; et beaucoup s'apercurent de la maniere dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que, en partant, j'entendais dire derriere moi: «Voyez donc dans quel etat cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on parlait de celle qui se trouvait dans la direction ou mes yeux allaient s'arreter sur l'aimable Beatrice.[1]

Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-la devoile aux autres mon secret; et je pensai a faire aussitot de cette gracieuse femme ma protection contre la verite. Et en peu de temps, j'y reussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir decouvert ce que je tenais a cacher.

Grace a elle, je pus dissimuler pendant des mois et des annees.[2] Et pour mieux tromper les autres, je composai a son intention quelques petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui s'adresseraient a la divine Beatrice, et je ne donnerai que ceux qui seront a sa louange.

NOTES:

[1] La fete de la Vierge.

[2] Il parait difficile de croire que ce manege ait dure des annees.



CHAPITRE VI

Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection a mon grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint a l'idee de vouloir rappeler le nom de celle qui m'etait chere, en l'accompagnant du nom de beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes de la ville, ou ma Dame a ete mise par le Seigneur, j'en composai une epitre sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer precisement que le neuvieme parmi ceux de toutes les autres.

NOTE:

[1] _Sirvente_, sorte de poesie usitee par les trouveres et les troubadours. C'est peut-etre quelque convenance de rime qui aura place le nom de Beatrice au neuvieme rang, sans que le Poete s'en soit d'abord apercu, mais non sans que son imagination en ait ete frappee plus tard (Voir le ch. XXX).



CHAPITRE VII

Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi a cacher ma volonte, il fallut qu'elle quittat la ville ou nous etions, pour une residence eloignee. De sorte que moi, fort trouble d'avoir perdu la protection de mon secret, je me trouvai plus deconcerte que je n'aurais cru devoir l'etre. Et pensant que, si je ne temoignais pas quelque chagrin de son depart, on s'apercevrait plus tot de ma fraude, je me proposai de l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains passages s'y adresseront a ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura le comprendre.

     O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1]
     Faites attention et regardez
     S'il est une douleur egale a la mienne.
     Je vous prie seulement de vouloir bien m'ecouter;
     Et alors vous pourrez vous imaginer
     De quels tourmens je suis la demeure et la clef.
     L'Amour, non pour mon peu de merite
     Mais grace a sa noblesse,
     Me fit la vie si douce et si suave
     Que j'entendais dire souvent derriere moi:
     Ah! A quels merites
     Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?
     Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance
     Qui me venait de mon tresor amoureux,
     Et je suis reste si pauvre
     Que je n'ose plus parler.
     Si bien que, voulant faire comme ceux
     Qui par vergogne cachent ce qui leur manque,
     Je montre de la gaite au dehors
     Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2]


NOTES:

[1] _O voi che per la via d'Amore passate_.

[2] Commentaire du ch. VII.



CHAPITRE VIII

Apres le depart de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler a sa gloire une femme jeune et de tres gracieuse apparence, laquelle etait aimee dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui pleuraient.

Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque chose sur sa mort, a l'intention de celle pres de qui je l'avais vue. Et c'est a cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis a son sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les deux sonnets qui suivent:

     Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1]
     En entendant ce qui le fait pleurer.
     L'Amour entend les femmes sangloter de pitie,
     Et leurs yeux temoignent de leur douleur amere.
     C'est parce que la mort mechante a exerce
     Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable
     En detruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes
     Les louanges du monde.
     Ecoutez comment l'Amour lui a rendu hommage,
     Car je l'ai vu sous une forme reelle[3]
     Se lamenter sur cette belle image.
     Et il levait a chaque instant ses yeux vers le ciel
     Ou etait deja logee cette ame gracieuse
     Qui avait ete une femme si attrayante.

     Mort brutale, ennemie de la pitie,[4]
     mere antique de la douleur,
     Jugement dur et irrecusable,
     Puisque tu as donne l'occasion a mon coeur afflige
     De se livrer a ses pensees,
     Ma langue se fatiguera a t'accuser;
     Et si je te refuse toute excuse,
     Il faut que je dise
     Tes mefaits et tes crimes:
     Non que le monde les ignore,
     Mais pour soulever l'indignation
     De quiconque se nourrit d'amour.
     Tu as separe du monde la beaute,
     Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.
     Tu as detruit la grace amoureuse
     D'une jeunesse joyeuse.
     Je ne veux pas decouvrir ici davantage la femme
     Dont les merites sont bien connus.
     Celui qui ne merite pas son salut[5]
     Qu'il n'espere jamais etre en sa compagnie[6].


NOTES:

[1] _Piangete amanti, perche piange amore_....

[2] C'est-a-dire que la mort peut depouiller une femme de tout ce qui charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait.

[3] L'Amour represente ici Beatrice, qui etait elle-meme presente a cette scene douloureuse.

[4] _Morte villana, di pieta nemica_....

[5] C'est a Beatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa compagnie, c'est-a-dire dans le ciel.

[6] Commentaire du ch. VIII.



CHAPITRE IX

Quelques jours apres la mort de cette femme, il survint une chose qui m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit ou etait cette aimable femme qui avait servi a proteger mon secret, car le but de mon voyage n'en etait pas tres eloigne. Et quoique je fusse en apparence en nombreuse compagnie, il m'en coutait de m'en aller, a ce point que mes soupirs ne parvenaient pas a degager l'angoisse ou mon coeur etait plonge des que je me separais de ma Beatitude.

Or, le doux Seigneur[1], qui s'etait empare de moi par la vertu de cette femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un pelerin vetu simplement d'humbles habits. Il me paraissait hesitant, et il regardait a terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle riviere, dont le courant etait tres pur, et qui longeait la route ou je me trouvais.

Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je viens d'aupres de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonte je t'avais fait avoir pres d'elle, je l'ai repris et je le porte a une autre belle qui te servira a son tour de protection, comme l'avait fait la premiere (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en repeter quelques-unes, fais-le de maniere a ce qu'on ne puisse discerner l'amour simule que tu avais montre a celle-la et qu'il te faudra montrer a l'autre.»

Ceci dit, toute cette imagination disparut tout a coup, a cause du grand pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altere, tout pensif et accompagne de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et le jour d'apres, je fis le sonnet suivant:

     Chevauchant avant hier sur un chemin[2]
     Contre mon gre et tout pensif,
     Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,
     Portant le simple vetement d'un pelerin.
     Il avait un aspect tres humble
     Comme s'il avait perdu toute sa dignite.
     Il marchait pensif et soupirant,
     La tete inclinee, comme pour ne pas voir les gens.
     Quand il me vit, il m'appela par mon nom
     Et dit: Je viens de loin,
     La ou ton coeur se tenait par ma volonte,
     Et je l'apporte pour qu'il serve a une nouvelle beaute.
     Alors je me sentis tellement envahi par lui
     Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse apercu comment.[3]


NOTES:

[1] L'Amour.

[2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_....

[3] Commentaire du ch. IX.



CHAPITRE X

Apres mon retour, je me mis a la recherche de cette femme que mon Seigneur m'avait nommee sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma protection, si bien que trop de gens en parlerent, en depassant les limites de la discretion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort penible. Et il resulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa ce si doux salut dans lequel residait toute ma beatitude. Et ici j'interromprai mon recit pour faire comprendre l'effet que son salut exercait sur moi.



CHAPITRE XI

Lorsqu'elle venait a m'apparaitre, dans l'espoir de cet admirable salut, je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charite m'envahissait, qui me faisait pardonner a tous ceux qui m'avaient offense; et a quiconque m'eut alors demande quelque chose je n'aurais repondu qu'un mot: Amour, l'humilite peinte sur mon visage. Et quand elle etait sur le point de me saluer, un esprit d'amour detruisait toutes mes sensations, et se peignait sur mes organes visuels intimides, et il leur disait: allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixes sur elle. Et qui aurait voulu connaitre ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'a regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me saluait, l'amour ne parvenait pas a cacher mon intolerable beatitude: mais je me trouvais ecrase par une telle douceur que mon corps, qui en subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanime et pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Beatitude, laquelle surpassait et dominait toutes mes facultes.



CHAPITRE XII

Maintenant, revenant a mon recit, je dirai que, apres que ma Beatitude m'eut ete refusee, je fus pris d'une douleur si vive que je me separai de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaises, je me refugiai dans ma chambre, ou je pouvais me lamenter sans etre entendu. Et la, demandant misericorde a la reine de la courtoisie, je disais: Amour, viens en aide a ton fidele. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant qui vient d'etre battu.

Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, tout pres de moi, un jeune homme couvert d'un vetement d'une grande blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, etendu comme j'etais, et apres m'avoir regarde quelque temps, il me sembla qu'il m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «_Fili, tempus est ut praetermittantur simulata nostra_.»[1]

Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il m'avait appele plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-meme rassure, je commencai a lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi pleures-tu?» Et lui: «_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.»[2]

Alors, en pensant a ses paroles, il me parut qu'il m'avait parle d'une facon tres obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me parles d'une maniere si obscure?» Il me repondit en langue vulgaire: «Ne demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.»

Puis, je lui parlai du salut qui m'avait ete refuse, et je lui demandai quelle en avait ete la raison. Voici comment il me repondit: «Notre Beatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la femme que je t'ai nommee sur le chemin des soupirs eprouvait a cause de toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette tres noble femme, qui est ennemie de toute espece de tort, n'a pas daigne saluer ta personne, craignant d'avoir a en subir elle-meme quelque desagrement. Aussi comme ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux que tu ecrives quelque chose sous la forme de vers, ou tu exprimeras l'empire que j'exerce sur toi a son sujet, et comment elle te fit sien des ton enfance. Et tu peux en appeler en temoignage celui qui le sait bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-la, je lui en parlerai volontiers. Elle connaitra ainsi ce que tu penses, et comprendra comment on s'y est trompe. Fais en sorte que tes paroles ne soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas precisement a elle, ce qui ne conviendrait guere. Et ne lui envoie rien sans moi pour que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera necessaire.»[3]

Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai que cette vision m'etait apparue a la neuvieme heure du jour. Et avant d'etre sorti de ma chambre, j'avais resolu de faire une ballade ou je suivrais ce que m'avait recommande mon Seigneur.

     Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4]
     Et que tu te presentes avec lui devant ma Dame,
     Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle
     De mes excuses que tu lui chanteras.
     Tu t'en vas, Ballade, d'une facon si courtoise
     Que, meme sans sa compagnie,
     Tu pourras te presenter partout sans crainte.
     Mais si tu veux y aller en toute securite,
     Va d'abord retrouver l'Amour;
     Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.
     Car celle qui doit t'entendre
     Si, comme je le crois, elle est irritee contre moi,
     S'il ne t'accompagnait pas,
     Elle pourrait bien te recevoir mal.
     Et, quand vous serez la ensemble,
     Commence a lui dire avec douceur,
     Apres lui en avoir d'abord demande la permission:
     Madame, celui qui m'envoie vers vous
     Veut, s'il vous plait,
     Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.
     C'est l'amour qui, a cause de votre beaute,
     A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet a ses regards.
     Aussi, pourquoi il a regarde ailleurs,
     Jugez-en par vous-meme, du moment que son coeur n'a pas change.
     Dis-lui: Madame, son coeur a garde
     Une foi si fidele
     Que sa pensee est a tout instant prete a vous servir.
     Il a ete votre tout d'abord, et il ne s'est pas dementi.
     Si elle ne le croit pas,
     Dis qu'elle demande a l'Amour si cela est vrai,
     Et a la fin prie-la humblement,
     S'il ne lui plait pas de me pardonner,
     Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,
     Et elle verra son serviteur lui obeir.
     Et dis a celui qui est la clef de toute pitie,[5]
     Avant que tu ne t'en ailles,
     De lui expliquer mes bonnes raisons[6]
     Par la grace de mes paroles harmonieuses.
     Reste ici aupres d'elle
     Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.
     Et si elle lui pardonne a ta priere
     Viens lui annoncer cette belle paix.
     Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,
     Au moment qui te paraitra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7]


NOTES:

[1] «Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.»

[2] «Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont a egale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours le meme, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani.

[3] Commentaire de ch. XII.

[4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_....

[5] L'Amour.

[6] Ceci veut dire sans doute: c'etait pour ne pas vous compromettre.

[7] Commentaire du ch. XII.



CHAPITRE XIII

Apres la vision que je viens de raconter, et apres avoir dit les paroles que l'Amour m'avait imposees, me vinrent des pensees nombreuses et diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une a une, sans pouvoir m'en defendre. Parmi celles-ci, quatre m'otaient tout repos.

L'une d'elles etait celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce qu'elle ecarte de toute vilenie l'esprit de son fidele. L'autre etait que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est soumis, plus il faut passer par des chemins penibles et douloureux.

Une autre etait celle-ci: le nom de l'Amour est si doux a entendre qu'il parait impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliques, comme il est ecrit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrieme etait celle-ci: la femme a qui l'Amour t'attache si etroitement n'est pas comme les autres femmes dont le coeur se meut si legerement.

Et chacune de ces pensees me faisait la guerre au point que je ressemblais a celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait bien marcher, mais qui ne sait pas ou il va. Et si je songeais a chercher un chemin battu, c'est-a-dire celui que prendraient les autres, ce chemin se trouvait tout a fait contraire a mes pensees, qui etaient de faire appel a la pitie, et de me remettre entre ses bras. C'est dans cet etat que je fis le sonnet suivant:

     Toutes mes pensees parlent d'amour,[1]
     Et le font de manieres si diverses
     Que l'une me fait vouloir m'y soumettre
     Et une autre me dit que c'est une folie.[2]
     Une autre m'apporte les douceurs de l'esperance,
     Et une autre me fait verser des larmes abondantes.
     Elles s'accordent seulement a demander pitie,
     Tout tremblant que je suis de la peur qui etreint mon coeur.
     C'est a ce point que je ne sais de quel cote me tourner;
     Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.
     C'est ainsi que je me trouve comme egare dans l'amour.
     Et si je veux les accorder toutes
     Il faut que j'en appelle a mon ennemie,
     Madame la Pitie[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4]


NOTES:

[1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_....

[2] Il y a ici deux versions differentes: Fraticelli lit _folle,_ folie, version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que cette pensee est plus forte.

[3] Il explique lui-meme que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna Pieta_ la _mia nemica_.

[4]Commentaire du ch. XIII.



CHAPITRE XIV

Apres que ces diverses pensees se furent livre de telles batailles, il arriva que cette adorable creature se rendit a une reunion ou se trouvaient assemblees un grand nombre de dames, et j'y fus amene par un de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant la ou tant de femmes venaient faire montre de leur beaute. Je ne savais donc pas ou j'etais amene, me confiant a l'ami qui allait me conduire ainsi jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous venus pres de ces dames?» il me repondit: «C'est pour qu'elles soient servies d'une maniere digne d'elles.»

La verite est que ces femmes s'etaient reunies chez une d'elles qui s'etait mariee ce jour-la et les avait invitees, suivant la coutume de cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son nouvel epoux. De sorte que, pensant faire plaisir a cet ami, je me decidai a venir me tenir a la disposition de ces dames en sa compagnie. Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement extraordinaire qui partait du cote gauche de ma poitrine et s'etendit tout a coup dans le reste de mon corps.

Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le tour de la salle et, craignant que l'on se fut apercu de mon tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu d'elles la divine Beatrice. Alors, mes esprits se trouverent tellement aneantis par la violence de mon amour, quand je me vis si pres de ma Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la vision.

Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-memes l'image de cette merveille, ils ne parvenaient pas a la contempler, et ils en souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'etions pas ainsi projetes hors de nous-memes, nous pourrions rester a regarder cette merveille, comme font les autres.

Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'etais transfigure, commencerent par s'etonner, puis se mirent a parler entre elles et a rire et a se moquer de moi avec la gentille Beatrice. Alors mon ami, qui ne se doutait de rien, s'en apercut aussi et, me prenant par la main, m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais. Alors, un peu calme et ayant repris mes esprits aneantis, et ceux-ci ayant retrouve la possession d'eux-memes, je lui dis: «J'ai mis les pieds dans cette partie de la vie ou l'on ne peut aller plus loin avec la pensee de s'en revenir.»[2]

Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes ou pleurant, et honteux de moi-meme, je me disais: «Si cette femme savait dans quel etat je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois plutot qu'elle en aurait grande pitie.» Et, tout en pleurant ainsi, je me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient a elle-meme et lui expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que j'etais bien sur qu'elle n'en etait pas consciente, et que si elle l'avait ete, sa compassion aurait gagne les autres. Et je souhaitais qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'a elle,

     Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3]
     Et vous ne savez pas, Madame, d'ou vient
     Que je vous montre un visage si nouveau
     Quand je contemple votre beaute.
     Si vous le saviez, votre pitie ne pourrait pas
     Garder contre moi votre habituelle rigueur.
     Car l'Amour, lorsqu'il me trouve pres de vous,
     S'enhardit et prend un tel empire
     Qu'il frappe mes esprits craintifs,
     Et les tue ou les chasse,

     De sorte qu'il reste seul a vous regarder.
     C'est ce qui me fait changer de figure,
     Mais pas assez pour que je ne sente pas alors
     Les angoisses ou me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4]


NOTES:

[1] Ceci est une allusion a un incident qui allait se produire peu d'instants apres.

[2] J'ai cru que j'allais mourir.

[3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_....

[4] Commentaire du ch. XIV.



CHAPITRE XV

Apres cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensee opiniatre, qui ne me quittait guere, mais me reprenait continuellement et me disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de cette femme, pourquoi cherches-tu a la voir? Si elle te le demandait, qu'aurais-tu a lui repondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre pour le faire?

Et une autre pensee repondait humblement: si je ne perdais pas toutes mes facultes et que j'eusse assez de liberte pour lui repondre, je lui dirais: aussitot que je m'imagine sa merveilleuse beaute, il me vient un desir de la voir d'une telle puissance qu'il detruit, qu'il tue dans ma memoire, tout ce qui pourrait s'elever contre lui, et les souffrances passees ne sauraient retenir mon desir de chercher a la voir.

Alors, cedant a ces pensees, je songeai a lui adresser certaines paroles dans lesquelles, en m'excusant pres d'elle des reproches que j'avais pu lui adresser[1], je lui ferais connaitre ce qu'il advient de moi quand je l'approche.

     Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2]
     Quand je vous vois, o ma belle joie!
     Et quand je suis pres de vous, j'entends l'Amour
     Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.
     Mon visage montre la couleur de mon coeur,
     Et quand il s'evanouit, il s'appuie ou il peut[3]
     Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,
     Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.
     Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,
     S'il ne venait pas rassurer mon ame eperdue,
     Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,
     Et en me temoignant cette pitie que votre rire tue,
     Et que ferait naitre cet aspect lamentable
     Des yeux qui ont envie de mourir.[4]


NOTES:

[1] Il parait que Dante s'etait plaint hautement, soit en paroles soit autrement, du rire moqueur de Beatrice. Mais il ne s'est pas explique davantage sur ce sujet.

[2] _Cio che m'incontra nella menta, more_....

[3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion a la scene de la page 54.

[4] Commentaire du ch. XV.



CHAPITRE XVI

Ce sonnet, apres que je l'eus ecrit, m'amena a dire encore quatre choses sur mon etat, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprime.

La premiere est que je souffrais souvent quand ma memoire venait representer a mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.

La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout a coup avec tant de violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensee, celle qui me parlait de ma Dame.

La troisieme est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi, je partais tout pale pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'etait arrive en m'approchant d'elle.

La quatrieme est comment cette vue ne venait pas a mon secours, mais venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du sonnet suivant.

     Souvent me revient a l'esprit[1]
     L'angoisse que me cause l'amour.
     Et il m'en vient une telle pitie que souvent
     Je dis: helas, cela arrive-t-il a quelqu'un d'autre
     Que l'amour m'assaille si subitement
     Que la vie m'abandonne presque,
     Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver
     Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous.
     Puis, je m'efforce de venir moi-meme a mon aide;
     Et tout pale et depourvu de tout courage
     Je viens vous voir, croyant me guerir:
     Et si je leve les yeux pour regarder,
     Mon coeur se met a trembler si fort
     Que ses battements cessent de se faire sentir.[2]

NOTES:

[1] _Spesse fiate vennemi alla mente_....

[2] Commentaire du ch. XVI.



CHAPITRE XVII

Apres avoir fait ces trois sonnets adresses a cette femme, comme ils faisaient le recit exact de mon etat, j'ai cru devoir me taire, parce qu'il me semblait avoir assez parle de moi. Mais bien que je cesse de lui parler, il me faut reprendre une matiere nouvelle et plus noble que la precedente. Et comme ce nouveau sujet sera agreable a entendre, je vais le traiter aussi brievement que possible.



CHAPITRE XVIII

Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon coeur, certaines dames, qui se reunissaient parce qu'elles aimaient a se trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles ayant ete temoin de mes violentes emotions. Et comme je me trouvais passer pres d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'etait une femme d'un parler agreable. Quand je fus arrive devant elles, je vis bien que ma charmante dame n'etait pas la, et, rassure, je les saluai et leur demandai ce qu'il y avait pour leur service.

Ces dames etaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa presence? Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un genre tres particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et toutes les autres se regarderent en attendant ma reponse.

Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour etait le salut de cette femme, dont vous entendez peut-etre parler. C'est en cela que residait la beatitude qui etait la fin de tous mes desirs. Mais, depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par sa grace toute ma beatitude dans ce qui ne peut me manquer.»

Ces dames se mirent alors a parler entre elles et, de meme que nous voyons quelquefois tomber la pluie melee a une neige tres blanche, il me semblait voir leurs paroles entrecoupees de soupirs. Et quand elles eurent ainsi parle quelque temps ensemble, celle qui m'avait adresse la parole la premiere me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi reside ta beatitude.» Et je repondis: «Elle reside dans les paroles qui sont a la louange de ma Dame.» Et elle dit a son tour: «Si tu disais vrai, ce que tu nous as dit en parlant de ton etat, tu l'aurais dit dans un autre sens.»[1]

Et je les quittai en reflechissant a ces paroles, presque honteux de moi-meme, et je me disais en marchant: si je trouve une telle beatitude dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu parler d'elle differemment? Alors je resolus de prendre toujours desormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais beaucoup a cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de trop eleve relativement a moi-meme, de sorte que je n'osais plus m'y mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le desir de parler et la peur de commencer.

NOTE:

[1] Commentaire du ch. XVIII.



CHAPITRE XIX

Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un ruisseau aux eaux tres claires[1], il me vint une volonte si forte de parler que je commencai a songer a la maniere dont je m'y prendrais, et j'ai pense qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de m'adresser aux femmes a la seconde personne, et non a toutes les femmes, c'est-a-dire aux femmes distinguees, et qui ne sont pas seulement des femmes. Et alors ma langue se mit a parler comme si elle eut ete mue par elle-meme, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors ces mots de cote dans ma memoire avec une grande joie, en pensant a les prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, apres y avoir songe pendant plusieurs jours, je commencai cette canzone.[2]

     Femmes qui comprenez l'amour,[3]
     Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame,
     Non pas que je pense arriver au bout de sa louange,
     Mais pour satisfaire mon esprit.
     Je dis donc que, quand je pense a ses merites,
     L'amour se fait sentir en moi si doux
     Que, si la hardiesse ne venait a me manquer,
     Mes accens rendraient tout le monde amoureux.
     Et je ne veux pas non plus me hausser a un point
     Que je ne saurais soutenir jusqu'a la fin.
     Mais je traiterai delicatement de sa grace infinie
     Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses,
     Car ce n'est pas une chose a en entretenir d'autres que vous
     Un ange a fait appel a la divine Intelligence et lui a dit:
     Seigneur, on voit dans le monde
     Une merveille dont la grace procede
     D'une ame qui resplendit jusqu'ici.
     Le ciel, a qui il ne manque
     Que de la posseder, la demande a son Seigneur,
     Et tous les saints la reclament.
     La pitie seule prend notre parti[4]
     Car Dieu dit en parlant de ma Dame:
     O mes bien aimes, souffrez en paix
     Que votre esperance attende tant qu'il me plaira
     La ou il y a quelqu'un qui s'attend a la perdre,
     Et qui dira dans l'Enfer aux mechans:
     J'ai vu l'esperance des Bienheureux.
     Ma Dame est donc desiree la-haut dans le ciel.
     Maintenant je veux vous faire connaitre la vertu qu'elle possede,.
     Et je dis: que celle qui veut paraitre une noble femme
     S'en aille avec elle, car quand elle s'avance
     L'Amour jette au coeur des mechans un froid
     Tel que leurs pensees se glacent et perissent;
     Et celui qui s'arreterait a la contempler
     Deviendrait une chose noble ou mourrait.
     Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne
     De la regarder, il eprouve les effets de sa vertu,
     Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut
     Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses.
     Et Dieu lui a encore accorde une plus grande grace:
     C'est que celui qui lui a parle ne peut plus finir mal.
     L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle
     Peut-elle etre si belle et si pure!
     Puis il la regarde, et jure en lui-meme
     Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse.
     Elle porte ce teint de perle[5]
     Qui convient aux femmes, mais sans exageration.[6]
     Elle est tout ce que la nature peut faire de bien,
     Et on la prend pour le type de la beaute.
     De ses yeux, quand ils se meuvent,
     Sortent des esprits enflammes d'amour
     Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent,
     Et puis s'en vont droit au coeur.
     Vous voyez l'amour peint sur ses levres
     Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fixe.
     Canzone, je sais que c'est surtout les femmes
     Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoyee.
     Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai elevee
     Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste,
     Que, la ou tu iras, ta dises en priant:
     Apprenez-moi ou je dois aller, car je suis envoyee
     A celle dont la louange est ma parure.
     Et si tu ne veux pas aller inutilement,
     Ne t'arrete pas pres des gens indignes.
     Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer
     Qu'a des femmes ou a des hommes d'elite
     Qui te montreront le chemin le plus court.
     Tu trouveras l'Amour pres d'elle:
     Recommande-moi, comme c'est ton devoir, a l'un et a l'autre.[7]


NOTES:

[1] C'etait probablement le _Mugnone_.

[2] N'est-ce pas la un exemple curieux de la methode de travail ou de composition du Poete? Nous le verrons plus loin s'y reprendre a deux fois pour ecrire un sonnet.

[3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot _intelletto_ l'idee de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)

[4] Dieu a pitie de nous en nous la conservant.

[5] Il repete souvent que la paleur est la couleur de l'amour, et la teinte de la perle en est le type.

[6] _Non fuor misura_.

[7] Commentaire du ch. XIX.



CHAPITRE XX

Apres que cette canzone eut ete un peu repandue dans le monde, comme quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce que c'est que l'amour[1], s'etant d'apres cela fait de moi peut-etre une opinion exageree. De sorte que je pensai qu'apres avoir ecrit ce qui precede, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour obliger mon ami, je me decidai a consacrer quelques mots a ce sujet.

     Amour et noblesse de coeur sont une meme chose,[2]
     Comme l'a dit le poete.
     C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre
     C'est comme si l'ame raisonnable allait sans la raison.
     Quand la nature est amoureuse,
     L'Amour devient son maitre et le coeur est sa demeure.

     C'est la qu'il se repose quelquefois un instant,
     Et quelquefois y sejourne longtemps.
     Puis la beaute apparait dans une femme sage,[3]
     Et elle plait tellement aux yeux que dans le coeur
     Nait un desir de la chose qui plait.
     Et ce desir persiste en lui assez
     Pour eveiller un desir d'amour.
     C'est la meme chose qu'un homme de valeur eveille chez une femme.[4]


NOTES:

[1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagne les deux poetes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poete est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_).

[2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_....

[3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particuliere et qui repond a _uomo valente_ du dernier vers.

[4] Commentaire du ch. XX.



CHAPITRE XXI

Apres avoir traite de l'amour dans ces vers, il me vint a l'idee de dire a la louange de cette beaute des paroles ou je montrerais comment cet amour s'eveille pour elle, et comment non seulement il s'eveille la ou il dormait, mais comment, grace a son action merveilleuse, il s'eveille la ou il n'etait pas en puissance.

     Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1]
     De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit.
     Ou elle passe chacun se tourne vers elle
     Et son salut fait trembler le coeur,
     De sorte que baissant son visage on palit,
     Et on se repent de ses propres fautes.
     L'orgueil et la colere s'enfuient devant elle.
     Aides-moi, Mesdames, a lui faire honneur.
     Toute douceur, toute pensee modeste,
     Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler;
     Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement.
     Ce qu'elle parait etre quand elle sourit un peu
     Ne peut se dire ni se retenir en esprit,
     Tant est merveilleux un tel miracle.[2]


NOTES:

[1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._

[2] Commentaire du ch. XXI.



CHAPITRE XXII

Peu de jours s'etaient passes quand, suivant le plaisir du glorieux Seigneur qui ne s'est pas refuse a mourir lui-meme, celui qui avait ete le pere d'une telle merveille qu'etait cette tres noble Beatrice quitta la vie pour la gloire eternelle.

Et comme une telle separation est douloureuse pour ceux qui restent et avaient ete amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection aussi intime que celle d'un bon pere pour un enfant tendre, et d'un enfant tendre pour un bon pere, et comme cette femme possedait un haut degre de bonte, et que son pere etait aussi d'une grande bonte (comme on le croyait et comme c'etait la verite), elle fut plongee dans une douleur tres amere.

Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or beaucoup de femmes s'etaient reunies la ou cette Beatrice pleurait a faire pitie. Et moi-meme j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.»

Puis elles passerent, et je restai plonge dans une telle tristesse que les larmes inondaient mon visage, et que je devais a chaque instant cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'etait que je me trouvais dans un endroit ou passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle, attentif a ce qu'elles disaient, je serais alle me cacher aussitot que mes larmes commencerent a couler. Et, comme je me tenais toujours la, d'autres passerent encore devant moi, qui se disaient les unes aux autres: «Qui de nous pourra etre gaie, maintenant que nous l'avons vue tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient encore: «Comme il est change! Il ne parait plus du tout le meme.»

C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de moi. Je pensai alors a prononcer quelques paroles que je pouvais bien exprimer a propos de tout ce que j'avais entendu dire a ces femmes. Et comme je leur en aurais volontiers demande la permission, si je ne m'etais trouve retenu par quelque crainte, je me decidai a faire comme si je la leur avais demandee et qu'elles m'eussent repondu. Je fis alors deux sonnets: dans l'un, je m'adresse a elles comme j'aurais pu le faire de vive voix; dans l'autre, je prends la reponse dans les mots que j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient ete reellement adresses a moi-meme.

     O vous dont la contenance affaissee[1]
     Et les yeux baisses temoignent de votre douleur,
     D'ou venez-vous? Et dites-moi
     Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage.
     Est-ce que vous avez vu notre Dame
     Le visage baigne des pleurs de son filial amour?
     Dites-le-moi, Mesdames,
     Car mon coeur me le dit a moi-meme,
     Et je le vois rien qu'a votre demarche.
     Et si vous venez d'un endroit si pitoyable
     Veuillez rester ici un moment avec moi,
     Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas.
     Car je vois combien vos yeux ont pleure,
     Et je vois votre visage si altere
     Que le coeur m'en tremble rien qu'a le voir.

     Es-tu celui qui a parle si souvent[2]
     De notre dame, en ne l'adressant qu'a nous?
     Tu lui ressembles par la voix,
     Mais ton visage n'est pas reconnaissable.
     Pourquoi pleures-tu dans ton coeur,
     Que tu fais naitre chez les autres la compassion de toi-meme?
     Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux
     Celer ta propre douleur?
     Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.
     Il est inutile de chercher a nous consoler,
     Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs.
     Elle a la pitie tellement empreinte sur son visage
     Que quiconque l'eut voulu regarder
     Serait tombe mort devant elle.[3]


NOTES:

[1] _Voi, che portate la sembianza umile_....

[2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le poete donne la parole aux femmes a qui il s'etait adresse dans le precedent.

[3] Commentaire du ch. XXII.



CHAPITRE XXIII

Quelques jours apres ceci, il m'advint dans certaines parties de ma personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me fallut rester semblable a ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme le neuvieme jour je fus pris de douleurs intolerables, il me vint une pensee qui etait celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensee pendant quelque temps, je revins a celle de ma vie miserable. Et, voyant combien la vie tient a peu de chose, meme quand la sante est parfaite, je me mis a pleurer en dedans de moi-meme sur tant de misere, et, dans mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Beatrice meure un jour!» Et je tombai alors dans un egarement tel que je fermai les yeux et commencai a m'agiter comme un frenetique, puis a divaguer.

Alors m'apparurent certains visages de femmes echevelees qui me disaient: «tu mourras aussi». Et apres ces femmes vinrent d'autres visages etranges et horribles a voir qui me disaient: «tu es mort». Et mon imagination continuant a s'egarer, j'en vins a ce point que je ne savais plus ou j'etais. Je croyais toujours voir des femmes echevelees, extremement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil s'obscurcissait tellement que les etoiles se montraient d'une couleur qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi, je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton admirable Dame n'est plus de ce monde».

Alors, je me mis a pleurer a chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui remontaient en suivant un petit nuage tres blanc. Et ils chantaient d'un air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre chose.[2]

Il me sembla alors que mon coeur, qui etait tout amour, me disait: il est vrai que notre Dame est etendue sans vie; et je crus aller voir ce corps qui avait loge cette ame bienheureuse et si pure. Et cette imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme morte, et des femmes qui lui couvraient la tete d'un voile blanc. Et son visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur a la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens a moi, ne me repousse pas. Tu dois etre bonne, puisque tu as habite ce corps. Viens a moi, car je te desire beaucoup: tu vois que je porte deja ton empreinte.

Et il me sembla alors qu'apres avoir vu remplir ces douloureux offices que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais le ciel, et je disais a haute voix: «O ame bienheureuse, bienheureux est celui qui te voit!»

Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait pres de mon lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient a ma propre maladie, se mit tout effrayee a pleurer comme moi. Et les autres femmes qui etaient dans la chambre, attirees par ses pleurs et s'apercevant que je pleurais aussi, l'eloignerent de moi: cette jeune femme etait une de mes plus proches parentes.

Alors elles s'approcherent toutes de mon lit et voulurent me reveiller, car elles croyaient que je revais, et elles me disaient: «Ne dors plus, ne te laisse pas decourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient, mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Beatrice, sois benie!» Et a peine avais-je prononce Beatrice que j'ouvris les yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'etais trompe. Et, tout en prononcant ce nom, ma voix etait tellement brisee que ces femmes ne pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles se mirent a dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajouterent entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi, ayant retrouve un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon imagination, je leur repondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors je commencai par le commencement, et je finis en leur disant ce que j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimee. Et plus tard, gueri de ma maladie, je resolus de raconter ce qui m'etait arrive, parce qu'il m'a semble que ce serait une chose interessante.

     Une femme jeune et compatissante,[3]
     Ornee de toutes les graces humaines,
     Se trouvait la ou j'appelais a chaque instant la mort.
     Voyant mes yeux pleins d'angoisse
     Et entendant mes paroles depourvues de sens,
     Elle s'effraya et se mit a pleurer a chaudes larmes.
     Et d'autres femmes, attirees pres de moi
     Par celle qui pleurait ainsi,
     L'eloignerent et chercherent a me faire revenir a moi.
     L'une me disait: il ne faut pas dormir,
     Et une autre: pourquoi te decourager?
     Alors je laissai cette etrange fantaisie
     fit je prononcai le nom de ma Dame.
     Ma voix etait si douloureuse
     Et tellement brisee par l'angoisse et les pleurs
     Que mon coeur seul entendit ce nom resonner.
     Et, la honte peinte sur mon visage,
     L'Amour me fit me tourner vers elles.
     Ma paleur etait telle
     Qu'elles se mirent a parler de ma mort:
     Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une a l'autre.
     Et elles me repetaient:
     «Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?»
     Quand j'eus repris un peu de force
     Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire.
     Tandis que je pensais a la fragilite de ma vie,
     Et que je voyais combien sa duree tient a peu de chose,
     L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit a pleurer;
     De sorte que mon ame fut si egaree
     Que je disais en soupirant, dans ma pensee:
     «Il faudra bien que ma Dame meure un jour!»
     Et mon egarement devint tel alors
     Que je fermai mes yeux appesantis;
     Et mes esprits etaient tellement affaiblis
     Qu'ils ne pouvaient plus s'arreter sur rien.
     Et alors mon imagination,
     Incapable de distinguer l'erreur de la verite,
     Me fit voir des femmes desolees
     Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.»
     Puis je vis des choses terribles.
     Dans la fantaisie ou j'entrais
     Je ne savais pas ou je me trouvais,
     Et il me semblait voir des femmes echevelees
     Qui pleuraient, et qui lancaient leurs lamentations
     Comme des fleches de feu.
     Puis je vis le soleil s'obscurcir peu a peu,
     Et les etoiles apparaitre,
     Et elles pleuraient ainsi que le soleil.
     Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber
     Et je sentais la terre trembler.
     Alors m'apparut un homme pale et defait
     Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais la? Tu ne sais pas la nouvelle?
     Ta Dame est morte, elle qui etait si belle.»
     Je levais mes yeux baignes de pleurs
     Quand je vis (comme une pluie de manne)
     Des anges se dirigeant vers le ciel,
     Precedes d'un petit nuage
     Derriere lequel ils criaient tous: hosanna!
     S'ils avaient crie autre chose, je vous le dirais bien.
     Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,
     Viens voir notre Dame qui est gisante.
     Mon imagination, dans mon erreur,
     Me mena voir ma Dame morte;
     Et quand je l'apercus
     Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile.
     Et elle avait une telle apparence de repos
     Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix.
     Et la voyant si calme
     Je ressentis une telle douceur
     Que je disais; O mort, desormais que tu me parais douce,
     Et que tu dois etre une chose aimable,
     Puisque tu as habite dans ma Dame!
     Tu dois avoir pitie et non colere.
     Tu vois que je desire tant t'appartenir
     Que je porte deja tes couleurs.
     Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.
     Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.
     Et, quand je fus seul,
     Je disais en regardant le ciel:
     Heureux qui te voit, o belle ame....
     C'est alors que vous m'avez appele,
     Et grace a vous ma vision disparut.[4]


NOTES:

[1]

     . . . . . . . . . . _O heavy hour!_
     _Methink it should be now a huge eclipse_
     _O sun and moon, and that th'affrighted globe_
     _Should yawn in alteration_....

     (SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.)



[2] Ce petit nuage tres blanc etait l'ame de Beatrice.

[3] _Donna pietosa e di novella etate_....

[4] Commentaire du ch. XXIII.



CHAPITRE XXIV

Apres tous ces reves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part a songer, je sentis que mon coeur se mettait a trembler, comme si j'eusse ete en presence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir l'Amour. Il me semblait venir d'aupres d'elle, et parler a mon coeur d'un air joyeux. «Benis le jour ou je t'ai pris, disait-il, parce que tu dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que ce n'etait pas mon propre coeur, tant il etait change.

Et peu apres ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'etait cette beaute celebre dont mon meilleur ami[1] etait tres epris, et qui exercait sur lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais a cause de sa beaute sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derriere elle je vis l'admirable Beatrice qui venait!

Ces dames s'approcherent de moi l'une apres l'autre, et il me sembla que l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue la premiere aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui ai voulu qu'on l'appelat _Prima verra_[4], parce qu'elle sera venue la premiere le jour ou Beatrice se sera montree apres le delire de son fidele. Et si l'on veut considerer son premier nom, autant vaut dire _Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean) celui qui a precede la vraie lumiere en disant: «_Ego vox clamantis in deserto: parate viam Domini_.»[5]

Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots, c'est-a-dire: «Qui voudrait y regarder de tout pres appellerait cette Beatrice l'Amour; a cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.»

Alors moi, en y repensant, je me proposai d'ecrire quelques vers a mon excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire), croyant que son coeur etait occupe encore de la beaute de la belle Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:

     J'ai senti se reveiller dans mon coeur[7]
     Un esprit amoureux qui dormait;
     Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour
     Si joyeux qu'a peine si je le reconnaissais.
     Il disait: il faut maintenant que tu penses a me faire honneur.
     Et il souriait a chacun des mots qu'il prononcait.
     Et comme mon Seigneur se tenait pres de moi,
     Je regardai du cote d'ou il venait
     Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8]
     Venir de mon cote,
     L'une de ces merveilles apres l'autre.
     Et, comme je me le rappelle bien,
     L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_,
     Et celle-la a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9]


NOTES:

[1] Guido Cavalcanti.

[2] _Giovanna_, Jeanne.

[3] _Primavera_, printemps.

[4] _Prima verra_, elle viendra la premiere.

[5] Je suis celui qui crie dans le desert: preparez la voie du Seigneur.

[6] Il parait que Guido, lorsque ce sonnet fut ecrit, avait cesse d'etre epris de Giovanna.

[7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_....

[8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_.

[9] Commentaire du ch. XXIV.



CHAPITRE XXV

Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'etonner de ce que je dis de l'Amour, comme s'il etait une chose en soi et, non pas seulement comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle, ce qui serait faux au point de vue de la realite: car l'amour n'est pas en soi une substance, mais un accident en substance.

J'ai parle de lui comme s'il etait un corps, et meme un homme, dans trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin. Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut etre que le fait d'un corps, il semble que je fais apparaitre l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit qu'il souriait, et meme qu'il parlait, comme c'est la le propre de l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1]

Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parle de l'amour quelques poetes en langue latine. Parmi nous, comme peut-etre encore ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'etait que les poetes lettres et non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas beaucoup d'annees qu'apparurent pour la premiere fois ces poetes vulgaires, c'est-a-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.

Et ce qui fait que des ecrivains inferieurs ont acquis quelque reputation, c'est qu'ils furent les premiers a se servir de la langue vulgaire. Et le premier poete vulgaire ne parla ainsi que pour se faire entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut des le commencement consacre seulement au parier d'amour.[3]

C'est ainsi que, comme on a accorde aux poetes une plus grande licence de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres que des poetes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder plus de licence qu'aux autres ecrivains vulgaires. Donc, si l'on accorde aux poetes des figures ou des expressions de rhetorique, il faut l'accorder a tous ceux qui parlent en vers.

Nous voyons donc que, si les poetes ont parle des choses inanimees comme si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le sont pas (c'est-a-dire de choses qui ne le sont pas et de choses accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il convient que celui qui ecrit par rimes en fasse autant, non sans raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose.

Que les poetes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par Virgile, lequel dit que Junon, c'est-a-dire une deesse ennemie des Troyens, dit a Eole, maitre des vents, dans le premier chapitre de l'Eneide: _Eole, namque tibi_, etc., et que celui-ci lui repondit: _Tuus, O regina, quid optes_, etc. Et, dans ce meme poete, une chose qui n'est pas animee dit a une chose animee dans le troisieme chapitre de l'Eneide: _Dardanidae duri_, etc. Dans Lucain la chose animee dit a la chose inanimee: _Multum, Roma, tamen debes civilibus armis_. Et dans Horace, l'homme parle a la science meme comme a une autre personne. Et non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprete du bon Homere dans sa Poetique: _dic mihi, Musa, virum_. Suivant Ovide, l'Amour parle comme s'il etait une personne humaine, au commencement du livre _de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait_. Et c'est par tout cela que peuvent paraitre clairs differens passages de mon livre.

Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui vient d'etre dit, j'ajoute que les poetes ne parlent pas ainsi sans raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande honte a celui qui rimerait une chose sous vetement de figure ou sous couleur de rhetorique, et puis, interroge, ne saurait en expliquer les paroles de maniere a leur donner un sens veritable. Et mon excellent ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.

NOTES:

[1] Si, dans les vers passionnes de la _Vita nuova_ nous reconnaissons le poete de la _Divine Comedie_, nous retrouvons ici l'auteur de _Il Convito_.

[2] Languedoc.

[3] _Il Convito_.

[4] Guido Cavalcanti.



CHAPITRE XXVI

Cette charmante femme dont il vient d'etre question paraissait si aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait pour la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilite tel qu'il n'osait pas lever les yeux ni repondre a son salut. Et ceux qui l'ont eprouve peuvent en porter temoignage a ceux qui ne le croiraient pas. Elle s'en allait couronnee et vetue de modestie, ne tirant aucune vanite de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup repetaient, quand elle etait passee: «Ce n'est pas une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» D'autres disaient: «C'est une merveille; beni soit Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable».

Je dis qu'elle se montrait si aimable et ornee de toutes sortes de beautes que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la regarder sans soupirer aussitot. Tout ceci et bien d'autres choses admirables emanent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi, pensant a tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je voulus dire tout ce qu'elle repandait d'excellent et d'admirable, afin que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi, connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer.

     Ma Dame se montre si aimable[1]
     Et si modeste quand elle vous salue
     Que la langue vous devient muette et tremblante,
     Et les yeux n'osent la regarder.
     Elle s'en va revetue de bonte et de modestie
     En entendant les louanges qu'on lui adresse.
     Elle semble etre une chose descendue du ciel
     Sur la terre pour y faire voir un miracle.
     Elle est si plaisante a qui la regarde
     Que les yeux en transmettent au coeur une douceur
     Que ne peut comprendre qui ne l'a pas eprouvee.
     Il semble que de son visage emane
     Un esprit suave et plein d'amour
     Qui va disant a l'ame: soupire![2]


NOTES:

[1] _Tanto gentile e tanto onesta pare_....

[2] Commentaire du ch. XXVI.



CHAPITRE XXVII

Je dis que ma Dame montrait tant de grace que non seulement elle etait un objet d'honneur et de louange, mais qu'a cause d'elle bien d'autres etaient louees et honorees. Ce que voyant, et voulant le faire connaitre a ceux qui ne le voyaient pas, je resolus de l'exprimer d'une maniere significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu exercait sur les autres femmes.

     Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes
     Voit parfaitement toute beaute et toute vertu.[1]
     Celles qui vont avec elle doivent
     Remercier Dieu de la grande grace qui leur est faite.
     Et sa beaute est douee d'une vertu telle
     Qu'elle n'eveille aucune envie
     Et qu'elle revet les autres
     De noblesse, d'amour et de foi.
     A sa vue, tout devient modeste,
     Et non seulement elle plait par elle-meme,
     Mais elle fait honneur aux autres.
     Et tout ce qu'elle fait est si aimable
     Que personne ne peut se la rappeler
     Sans soupirer dans une douceur d'amour.[2]


NOTES:

[1] _Vede perfettamente ogni salute_....

[2] Commentaire du ch. XXVII.



CHAPITRE XXVIII

Apres cela, je me mis un jour a songer a ce que j'avais dit de ma Dame, c'est-a-dire dans les deux sonnets precedents, et, voyant dans ma pensee que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exercait presentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose a ce que j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais soumis a son influence, et ce que celle-ci me faisait eprouver.

     L'amour m'a possede si longtemps[1]
     Et m'a tellement habitue a sa domination
     Qu'apres avoir ete d'abord douloureux a supporter
     Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur.
     Aussi quand j'ai perdu tout mon courage
     Et que mes esprits semblent m'abandonner,
     Alors mon ame debile sent
     Une telle douceur que mon visage palit.
     Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi
     Que mes soupirs se melent a mes paroles,
     Et en sortant implorent
     Ma Dame pour qu'elle me rende a moi-meme.
     Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit,
     Et a un point tel qu'on aurait de la peine a le croire.


NOTE:

[1] _Si lungamente m'ha tenuto amore_....



CHAPITRE XXIX

_Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina gentium_.[1]

Je pensais encore a la canzone qui precede, et je venais d'en ecrire les derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beaute sous l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine benie pour qui cette bienheureuse Beatrice avait une telle adoration.[2] Et, bien que l'on aimat peut-etre a savoir comment elle fut separee de nous, je n'ai pas l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la premiere est que cela ne rentre pas dans le plan de cet ecrit, si l'on veut bien se reporter a la preface (_praemio_) qui precede ce petit livre; la seconde est que, en fut-il autrement, ma plume serait inhabile a traiter un pareil sujet; la troisieme est que, si je le faisais, il faudrait me louer moi-meme, ce qui est tout a fait blamable.[3]

Je laisse donc a un autre _glossatore_ de faire ce recit. Cependant, comme dans ce qui precede il a ete souvent question du nombre 9, ce qui n'a pas du etre sans raison, et que ce nombre parait jouer un grand role dans son depart, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera tout a fait a propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son depart, et puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9 lui a toujours tenu fidele compagnie.

NOTES:

[1] Comment se fait-il que parait deserte une ville si peuplee? La reine des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jeremie.)

[2] Commentaire du ch. XXIX.

[3] _Il Convito_, trait. i, ch. I.

[4] 2. _Qual numero pu a lei colanto amico_. Ce mot _amico_ ne doit pas etre pris dans le sens de favorable. Il comporte plutot l'idee de compagnie habituelle.



CHAPITRE XXX

Je dis que son ame tres noble nous quitta a la premiere heure du neuvieme jour du mois, suivant le style[1] d'Italie, et que suivant le style de Syrie[2] elle partit le neuvieme jour de l'annee dont le premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond a notre mois d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette annee de notre indiction[3], c'est-a-dire des annees du Seigneur ou le nombre 9 s'est complete neuf fois dans le siecle ou elle est venue au monde. Elle appartient donc au treizieme siecle des Chretiens.

Pourquoi ce nombre lui etait si familier peut venir de ce que, suivant Ptolemee et suivant les verites chretiennes, il y a neuf cieux mobiles (au-dessous de l'Empyree, seul immobile), et, suivant la commune opinion des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui etait familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles s'etaient parfaitement combines. En voila une raison. Mais en y regardant de plus pres, et suivant une verite incontestable, ce nombre 9 fut elle-meme, je veux dire par similitude; et voici comment je l'entends.

Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun autre nombre, en se multipliant par lui-meme, il fait 9, car il est clair que trois fois trois font 9.

Donc 3 est par lui-meme le facteur de 9, et si le facteur des miracles est par lui-meme 3, c'est-a-dire le Pere, le Fils et le Saint-Esprit, lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagnee du nombre 9, ce qui fait entendre qu'elle fut elle-meme un 9, c'est-a-dire un miracle dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinite.

On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voila ce que j'y vois et ce qu'il me plait le plus d'y voir.[4]

NOTES:

[1] On appelle _style_ la maniere de compter dans le calendrier.

[2] Beatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-a-dire le neuvieme mois de l'annee syriaque. Comme celle-ci commencait a partir du mois _tismin_ on _tisri_, lequel est pour nous octobre, le neuvieme mois, calcule suivant le style de Syrie, correspondait au mois de notre annee, juin 1290 (Giuliani).

[3] Indiction, terme de chronologie. Revolution de quinze annees, que l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini.

[4] Commentaire du ch. XXX.



CHAPITRE XXXI

Apres que cette noble creature eut ete separee du monde, toute cette ville demeura comme veuve et depouillee de tout ce qui faisait son ornement. Et moi, pleurant encore dans la cite desolee, j'ecrivis aux princes de la terre[1] au sujet de la condition nouvelle ou elle allait se trouver, en partant de cette lamentation de Jeremie: «_Quomodo sedet sola civitas_...?» Et je le dis pour qu'on ne s'etonne pas que j'en aie fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher de ne pas y avoir ajoute les mots qui suivent ce passage, c'est que mon intention avait d'abord ete de ne les ecrire qu'en langue vulgaire, et que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas ete conformes a mon intention. Et je sais bien que l'ami a qui j'adressais ceci preferait egalement que je l'ecrivisse en vulgaire.

NOTE:

[1] Ces mots «princes de la terre» _Scrivi a' principi della terra_, doivent etre pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir au commentaire du ch. XXXI.



CHAPITRE XXXII

Apres avoir pleure quelque temps encore, mes yeux se trouverent fatigues a ce point que je ne pouvais arriver a epancher ma tristesse. Je pensai alors a essayer d'y parvenir en ecrivant ma peine, et je voulus faire une canzone ou je parlerais de celle qui m'avait abime dans la douleur.

     Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1]
     Ont verse tant de larmes ameres
     Qu'ils en sont restes desormais epuises.
     Aujourd'hui, si je veux epancher la douleur
     Qui me conduit peu a peu a la mort,
     Il faut que je me lamente a haute voix.
     Et comme je me souviens que c'est avec vous,
     Femmes aimables, que j'aimais a parler
     De ma Dame, quand elle vivait,
     Je ne veux en parler
     Qu'a des coeurs exquis comme sont les votres.
     Je dirai ensuite en pleurant
     Qu'elle est montee au ciel tout a coup,
     Et a laisse l'Amour gemissant avec moi.
     Beatrice s'en est allee dans le ciel.
     Dans le royaume ou les Anges jouissent de la paix,
     Et elle y demeure avec eux.
     Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlevee
     Comme les autres, Mesdames,
     Ce n'est que sa trop grande vertu.[2]
     Car l'eclat de sa bonte
     A rayonne si haut dans le ciel
     Que le Seigneur s'en est emerveille,
     Et qu'il lui est venu le desir
     D'appeler a lui une telle perfection.
     Et il l'a fait venir d'ici-bas
     Par ce qu'il voyait que cette miserable vie
     N'etait pas digne «l'une chose aussi aimable.[3]
     Son ame si douce et si pleine de grace
     S'est separee de sa belle personne,
     Et elle reside dans un lieu digne d'elle.
     Celui qui parle d'elle sans pleurer
     A un coeur de pierre.
     Et quelque elevee que soit l'intelligence,
     Elle ne parviendra jamais a la comprendre
     Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur,
     Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.
     Mais tristesse et douleur,
     Soupirs et pleurs a en mourir,
     Et renoncement a toute consolation
     Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pensee
     Ce qu'elle fut, et comment elle nous a ete enlevee.
     Je ressens toutes les angoisses des soupirs
     Quand mon esprit opprime
     Me ramene la pensee de celle qui a dechire mon coeur.
     Et souvent, en songeant a la mort,
     Il me vient un desir plein de douceur
     Qui change la couleur de mon visage.
     Quand je m'abandonne a mon imagination,
     Je me sens envahi de toutes parts
     Par tant de douleur que mon coeur en tressaille.
     Et je deviens tel
     Que, la honte me separant du monde.
     Je viens pleurer dans la solitude.
     Et j'appelle Beatrice, et je dis:
     Tu es donc morte a present!
     Et de l'appeler me reconforte.
     Des que je me trouve seul,
     Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs,
     Et qui le verrait en aurait compassion.
     Ce qu'est devenue ma vie
     Depuis que ma Dame est entree dans sa vie nouvelle,
     Ma langue ne saurait le redire.
     Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,
     Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer.
     La vie amere qui me travaille
     M'est devenue si miserable
     Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne,
     Tant mon aspect est mourant.
     Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,
     Et j'espere encore d'elle quelque compassion.
     O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant
     Trouver les femmes et les jeunes filles
     A qui tes soeurs[4] avaient coutume d'apporter de la joie;
     Et toi, fille de la tristesse,
     Va, pauvre affligee, et demeure aupres d'elles.[5]


NOTES:

[1] _Gli occhi dolenti per pieta del care_....

[2] Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.

[3] Se reporter a la Canzone du ch. XIX.

[4] Ce sont les autres _Canzoni_.

[5] Commentaire du ch. XXXII.



CHAPITRE XXXVI

Comme je venais de composer ce sonnet, vint a moi quelqu'un qui tenait le second rang parmi mes amis, et il etait le parent le plus rapproche de cette glorieuse femme[1]. Il se mit a causer avec moi et me pria de dire quelque chose d'une femme qui etait morte. Et il feignit de parler d'une autre qui etait morte recemment. De sorte que, m'apercevant bien que ce qu'il disait se rapportait a cette femme benie, je lui dis que je ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet dans lequel je me livrerais a mes lamentations, et de le donner a mon ami, afin qu'il parut que c'etait pour lui que je l'avais fait.

     Venez entendre mes soupirs,[2]
     O coeurs tendres, car la pitie le demande.
     Ils s'echappent desoles,
     Et s'ils ne le faisaient pas
     Je mourrais de douleur.
     Car mes yeux me seraient cruels,
     Plus souvent que je ne voudrais,
     Si je cessais de pleurer ma Dame[3]
     Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.
     Vous les entendrez souvent appeler
     Ma douce Dame qui s'en est allee
     Dans un monde digne de ses vertus,
     Et quelquefois invectiver la vie
     Dans la personne de mon ame souffrante
     Qui a ete abandonnee par sa Beatitude.[4]


NOTES:

[1] C'est ici le seul temoignage que nous rencontrions de quelque rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Beatrice. Ce serait le frere de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli).

[2] _Venite a intendere li sospiri miei_....

[3] Il y a ici deux variantes: _lasso_, helas, on _lascio_, je laisse, je cesse.

[4] Commentaire du ch. XXXIII.



CHAPITRE XXXIV

Apres que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui etait celui a qui je comptais l'envoyer comme si je l'eusse compose pour lui, je vis combien valait peu de chose le service que je rendais a celui qui etait le plus proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner, je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-meme, l'autre pour moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donnee a ceux qui n'y regarderaient pas de pres. Mais, pour qui y regardera attentivement, il paraitra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne pas a cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que c'etait pour lui que je l'avais fait.

     Toutes les fois, helas, que me revient[1]
     La pensee que je ne dois jamais revoir
     La femme pour qui je souffre tant,
     Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur
     Que je dis: Mon ame,
     Pourquoi ne t'en vas-tu pas?
     Car les tourmens que tu auras a subir
     Dans ce monde qui t'est deja si odieux
     Me penetrent d'une grande frayeur.
     Aussi, j'appelle la mort
     Comme un doux et suave repos.
     Je dis: Viens a moi, avec tant d'amour
     Que je suis jaloux de ceux qui meurent.
     Et dans mes soupirs se recueille
     Une voix desolee
     Qui va toujours demandant la mort.
     C'est vers elle que se tournerent tous mes desirs
     Quand ma Dame
     En subit l'atteinte cruelle.
     Car sa beaute
     En se separant de nos yeux
     Est devenue une beaute eclatante et spirituelle;
     Et elle repand dans le ciel
     Une lueur d'amour que les anges saluent,
     Et elle remplit d'admiration
     Leur sublime et penetrante intelligence
     Tant elle est charmante.


NOTE:

[1] _Quantunque volte, lasso! mi rimembra_....



CHAPITRE XXXV

Le jour qui completait l'annee ou cette femme etait devenue citoyenne de la vie eternelle, je me trouvais assis dans un endroit ou, en memoire d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1] Pendant que je dessinais, comme je tournai les yeux, je vis pres de moi plusieurs personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je faisais et, d'apres ce qui m'a ete dit plus tard, ils etaient la depuis quelque temps avant que je ne les eusse apercus. Quand je les vis, je me levai et je leur dis en les saluant[2]: «Il y avait la quelqu'un avec moi, et c'est pour cela que j'etais tout a ma pensee.» Et, quand ils furent partis, je me remis a mon oeuvre, c'est-a-dire a dessiner des figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint a l'idee d'ecrire quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser a ceux qui etaient venus la pres de moi.


_Premier commencement_.

     A mon esprit etait venue[3]
     La gracieuse femme qui, a cause de son merite,
     Fut placee par le Seigneur
     Dans le ciel de la paix ou est Marie.


_Second commencement_.

     A mon esprit etait venue[4]
     La gracieuse femme que l'amour pleure,
     Au moment meme ou sa vertu secrete
     Vous engagea a regarder ce que je faisais.
     L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit
     S'etait reveille dans mon coeur detruit,
     Et disait a mes soupirs: sortez,
     Et chacun sortait en gemissant.
     Ils sortaient de mon sein en pleurant,
     Avec une voix qui ramene souvent
     Des larmes ameres dans mes yeux attristes.
     Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement
     Etaient ceux qui disaient: o ame noble,
     Il y a un an que tu es montee au ciel.[5]


NOTES:

[1] Dante aimait beaucoup le dessin. Il etait l'ami de Giotto, et l'on a dit qu'il avait travaille dans l'atelier de Cimabue.

[2] Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manieres.

[3] _Era venuta nella mente mia_....

[4] Il parait s'etre repris a deux fois pour ecrire cette canzone, car le meme vers est repete a chacun des commencemens.

[5] Commentaire du ch. XXXV.



CHAPITRE XXXVI

Quelque temps apres, comme je me trouvais dans un endroit ou je me rappelais le temps passe, je demeurais tout pensif, et mes reflexions etaient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond egarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux pour regarder si quelqu'un me voyait.

Et j'apercus une femme jeune et tres belle qui semblait me regarder d'une fenetre, avec un air si compatissant qu'on eut dit que toutes les compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les malheureux qui, aussitot qu'on leur temoigne quelque compassion, se mettent a pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-memes, je sentis les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre faiblesse, je m'eloignai des yeux de cette femme, et je disais a part moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne soit pas tres noble. Je resolus alors de faire un sonnet qui s'adresserait a elle et raconterait ce que je viens de dire.

     Mes yeux ont vu combien de compassion[1]
     Se montrait sur votre visage
     Quand vous regardiez l'etat
     Ou ma douleur me met si souvent.
     Alors je m'apercus que vous pensiez
     Combien ma vie est angoissee,
     De sorte que vint a mon coeur la peur
     De trop laisser voir la profondeur de mon decouragement,
     Et je me suis eloigne de vous en sentant
     Les larmes qui montaient de mon coeur
     Bouleverse par votre aspect.
     Et je disais ensuite dans mon ame attristee:
     Il est bien dans cette femme
     Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2]


NOTES:

[1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_....

[2] Commentaire du ch. XXXVI.



CHAPITRE XXXVII

Il arriva ensuite que, partout ou cette femme me voyait, son visage se recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur d'amour, ce qui me rappelait ma tres noble dame a qui j'avais vu cette meme paleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus pleurer ni decharger mon coeur angoisse, j'allais voir cette femme compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:

     Couleur d'amour et signes de compassion[1]
     Ne se sont jamais imprimes aussi merveilleusement
     Sur le visage d'une femme,
     Avec de doux regards et des pleurs douloureux,
     Comme sur le votre quand vous voyez devant vous
     Ma figure affligee.
     Si bien que par vous me revient a l'esprit
     Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en eclate
     Je ne puis empecher mes yeux obscurcis
     De vous regarder, souvent,
     Quand ils ont envie de pleurer.
     Et vous accroissez tellement ce desir
     Qu'ils s'y consument tout entiers.
     Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2]


NOTES:

[1] _Color d'amore, e di pieta sembianti_....

[2] Commentaire de ch. XXXVII.



CHAPITRE XXXVIII

A force de regarder cette femme, j'en arrivai a ce point que mes yeux commencerent a trouver trop de plaisir a la voir. Aussi, je m'en irritais souvent, et je me taxais de lachete, et je maudissais encore mes yeux pour leur secheresse, et je leur disais dans ma pensee: vous faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous etes penetres, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde precisement que parce qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux dont la mort seule devait arreter les larmes. Et, quand j'avais ainsi parle a mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi a moi-meme, ne demeurat pas connue seulement du malheureux qui la subissait, je voulus en faire un sonnet qui decrivit cette horrible situation.

     Les larmes ameres que vous versiez,[1]
     O mes yeux, depuis si longtemps,
     Faisaient tressaillir les autres
     De pitie, comme vous l'avez vu.
     Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez
     Si j'etais de mon cote assez lache
     Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler
     En vous rappelant celle que vous pleuriez.
     Votre secheresse me donne a penser.
     Elle m'epouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause
     Le visage d'une femme qui vous regarde.
     Vous ne devriez jamais, si ce n'est apres la mort,
     Oublier notre Dame qui est morte.
     Voila ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2]


NOTES:

[1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_....

[2] Commentaire du ch. XXXVIII.



CHAPITRE XXXIX

La vue de cette femme me mettait dans un etat si extraordinaire que je pensais souvent a elle comme a une personne qui me plaisait trop; et voici comment je pensais a elle: cette femme est noble, belle, jeune et sage; et c'est peut-etre par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue pour rendre le repos a ma vie. Et quelquefois j'y pensais si amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma raison. Puis, apres cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc cette pensee qui vient si mechamment me consoler, et ne me laisse plus penser a autre chose? Puis se redressait encore une autre pensee qui disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne veux-tu pas te debarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est un souffle qui t'apporte des desirs amoureux, et qui vient d'un cote aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a temoigne tant de compassion? Et, apres avoir bien souvent combattu en moi-meme, j'ai voulu en dire quelques mots. Et comme c'etait les pensees qui me parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est a elle que j'ai cru devoir adresser ce sonnet.

     Une pensee charmante s'en vient souvent,[1]
     En me parlant de vous, demeurer en moi.
     Elle me parle avec tant de douceur
     Qu'elle y entraine mon coeur.
     Mon ame dit alors a mon coeur: qui donc
     Vient consoler ainsi notre esprit,
     Et dont le pouvoir est si grand
     Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensee?
     Et mon coeur repond: O ame pensive,
     C'est un nouveau souffle d'amour
     Qui m'apporte ses desirs;
     Et il a tire sa vie et son pouvoir
     Des yeux de cette compatissante
     Que nos souffrances avaient tellement emue.[2]


NOTES:

[1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_....

[2] Commentaire du ch. XXXIX.



CHAPITRE XL

Un jour, vers l'heure de none, il s'eleva en moi contre cet adversaire une puissante imagination qui me fit apparaitre cette glorieuse Beatrice avec ce vetement rouge sous lequel elle s'etait montree a moi pour la premiere fois. Alors, je me mis a penser a elle, et me reportant a l'ordre du temps passe je me souvins, et mon coeur commenca a se repentir douloureusement du desir dont il s'etait si lachement laisse posseder pendant quelques jours, en depit de la constance de la raison. Et rejetant tout desir coupable, mes pensees retournerent a la divine Beatrice. Et depuis lors je commencai a penser a elle de tout mon coeur honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.

Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans mon coeur, c'est-a-dire le nom de cette femme, et comment elle nous avait quittes. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se renouvelaient en meme temps les pleurs interrompus, de sorte que mes yeux paraissaient etre devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuite de ces pleurs, ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des pensees martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compenses de leur secheresse que desormais ils ne purent regarder personne sans que toutes ces pensees leur revinssent.

Aussi voulant que ces desirs coupables et ces vaines tentations fussent detruits de maniere qu'il ne restat aucune signification de ce qui precede, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.

     Helas, par la force des soupirs[1]
     Qui naissent des pensees contenues dans mon coeur,
     Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables
     De regarder ceux qui les regardent.
     Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux desirs:
     Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,
     Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour
     Les cerne des stigmates du martyre.
     Ces pensees, et les soupirs que je pousse
     Me remplissent le coeur de telles angoisses
     Que l'Amour s'evanouit en gemissant.
     Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame
     Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]


NOTES:

[1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_....

[2] Commentaire du ch. XL.



CHAPITRE XLI

Apres que j'eus rendu cet hommage a sa memoire, il arriva que tout le monde venait voir cette image benie que Jesus-Christ nous a laissee de sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui. Une troupe de pelerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de la ville «ou elle est nee, ou elle a vecu, ou elle est morte....» Et ils me semblaient marcher pensifs.

Et moi, songeant a eux, je me disais: ces pelerins me paraissent venir de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme, et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils a tout autre chose, peut-etre a leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, apres qu'ils eurent disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je m'etais dit en dedans de moi, et pour qu'il fut plus touchant, je fis comme si j'eusse parle a eux-memes.

     O pelerins, qui marchez en pensant[2]
     Peut-etre a ceux qui sont loin de vous,
     Vous venez donc de bien loin,
     Comme on en peut juger par votre aspect;
     Car vous ne pleurez pas, en traversant
     Cette ville affligee,
     Comme des gens qui ne savent rien
     De ce qui la plonge dans la desolation.
     Si vous vouliez rester et l'entendre,
     Mon coeur me dit en soupirant
     Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant.
     Cette ville a perdu sa Beatrice.
     Et tout ce qu'on peut dire d'elle
     Est fait pour faire pleurer les autres.[3]


NOTES:

[1] C'est ce qu'on a appele le mouchoir de Sainte-Veronique, sur lequel, suivant la legende, se serait imprimee la figure de Jesus, alors que Veronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la montee au Calvaire. Ce mouchoir aurait ete conserve dans une eglise de Rome, ou il etait l'objet de pelerinages.

[2] _Deh peregrini, che pensosi andate_....

[3] Commentaire du ch. XLI.



CHAPITRE XLII

Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de mes vers. Et moi, voyant qui elles etaient, je me proposai de le faire et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour repondre d'une maniere honorable a leur priere. Je fis donc un sonnet qui exprimait l'etat de mon esprit, accompagne du precedent, avec un autre qui commencait par _Venite a intendere_[1]. Voici ce sonnet.

     Bien au dela de la sphere qui parcourt la plus large evolution[2]
     Monte le soupir qui sort de mon coeur.
     Une intelligence nouvelle que l'Amour
     En pleurant met en loi le pousse tout en haut.
     Quand il est arrive la ou il aspire
     Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur
     Et brille d'une telle lumiere
     Qu'elle fascine et attire ce souffle errant.
     Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit,
     Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement
     Au coeur souffrant qui le fait parler.
     Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante creature qu'il parle,
     Car il me rappelle souvent le nom de Beatrice,
     De sorte, cheres Dames, que je le comprends alors.[3]


NOTES:

[1] _Venite a intendere i miei sospiri_....(Voir le sonnet du ch. XXIII.)

[2] _Oltre la spera che piu larga gira_.... C'est la sphere la plus elevee et la plus rapprochee de l'Empyree, c'est-a-dire le sommet de la fin de l'Univers.

[3] Commentaire du ch. XLII.



CHAPITRE XLIII

Apres que ce sonnet fut acheve, m'apparut une vision merveilleuse dans laquelle je vis des choses qui me deciderent a ne plus parler de cette creature benie, jusqu'a ce que je pusse le faire d'une maniere digne d'elle. Et je m'etudie a y arriver, autant que je le puis, comme elle le sait bien.

Si bien que, s'il plaira a celui par qui vivent toutes les choses que ma vie se prolonge encore de quelques annees, j'espere dire d'elle ce qui n'a encore ete dit d'aucune autre femme.

Et puis, qu'il plaise a Dieu, qui est le Seigneur de toute grace que mon ame puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-a-dire de cette Beatrice benie qui regarde la face de celui qui est _per omnia saecula benedictus!_....


FIN DE LA VITA NUOVA





EPILOGUE


Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent desirer de savoir si Dante a toujours ete fidele a la memoire de sa bien-aimee, apres avoir repousse la seduction a laquelle il avait cede dans un entrainement bientot suivi de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont pretendu nous apprendre la legende, la tradition ou l'imagination des intarissables commentateurs de l'oeuvre dantesque.

Oui, l'ame de Dante a ete fidele a la memoire de Beatrice. Car, c'est peu de jours avant que sa glorieuse depouille fut recue par la modeste eglise de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait lui-meme, son voyage termine, regagnant la terre, et la laissant, elle, au sejour des Bienheureux, devant cette lumiere surhumaine qui etait Dieu, et, dans l'etincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1]

Mais son coeur etait reste sur la terre; separe a jamais de sa Beatrice que le ciel avait reclamee, separe de toutes ses affections familiales que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir definitivement ferme aux seductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et a ce besoin d'aimer que laissent transparaitre ses haines les plus vivaces et ses plus ardentes indignations.

Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes, aux racontars que l'on a multiplies, non plus qu'aux deductions hasardees ou purement imaginaires que l'on a tirees de simples mots rencontres dans son oeuvre, ou de recits douteux. On a meme enumere les maitresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouve les _mille e tre_ de don Juan. Mais il y en a plus que le respect du a la memoire d'un grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources infirmes et de venir ensuite offrir a l'histoire.

Y eut-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux qu'il a voulu lui-meme nous laisser entrevoir.

La Divine Comedie est une veritable confession (Ozanam). Mais celle-ci n'a pas ete dictee, comme tant d'autres, par quelque vanite cynique ou par une perversion ou un defaut de sens moral. C'est bien la confession des premiers temps de l'Eglise, confession a haute voix et devant les fideles assembles, et dont les larmes et le repentir consacraient l'expiation.

Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'appretait a franchir les espaces celestes pour atteindre au Paradis le sejour des Bienheureux, il se trouva soudain en presence de Beatrice transfiguree. Ici se place une scene, peut-etre un peu theatrale, mais dont il serait difficile de meconnaitre la tragique grandeur.[2]

Ce n'etait plus la jeune fille de Florence, couronnee et vetue de candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'etait une sainte d'une grandeur ecrasante. Sa tete etait recouverte d'un voile blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vetement couleur de feu. Son aspect etait fier et royal, et sa voix etait celle du commandement. Et sa beaute surpassait la beaute qui surpassait deja celle des autres, au temps ou elle etait encore avec elles.

«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Beatrice.»

Puis, s'adressant aux creatures celestes qui l'entouraient: «la grace divine avait si bien doue celui-ci que, des le principe de sa vie, il semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal cultivee, devient d'autant plus mauvaise elle-meme et plus sauvage qu'elle possedait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le droit chemin. Des que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est separe de moi et il s'est donne a d'autres. Alors que mon corps s'est eleve a l'etat d'esprit, et que j'eus grandi en beaute et en vertu, je lui devins moins chere et moins agreable. Il tourna ses pas vers un chemin mensonger, courant apres des images seduisantes et fausses qui ne rendent rien de ce qu'elles promettent.»

Puis, s'adressant a Dante lui-meme: «Tu vas entendre quel effet contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature ni l'art ne t'a jamais represente la beaute aussi bien que la belle enveloppe qui m'avait revetue, et qui n'etait plus que de la terre. Et, quand cette beaute supreme est venue a te manquer par ma mort, quelle chose mortelle devait donc attirer tes desirs?... Et alors que tu n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexperience[3], devais-tu te laisser seduire par la beaute de quelque jeune fille et par d'autres vanites dont la jouissance devait etre ephemere?...»

Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets, la tete baissee, qui restent a ecouter, reconnaissant leurs fautes et se repentant, et a peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait attire mes pas par des plaisirs trompeurs, apres que votre visage eut disparu de mes yeux....»

Puis il se sentit penetre d'un repentir si poignant qu'il s'abimait aux pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses emotions, il s'evanouit.

Et les anges qui volaient autour de Beatrice chantaient: «_In te, Domine, speravi_....» Et les creatures celestes imploraient son pardon, et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce sejour, nous sommes etoiles dans le ciel, tourne, Beatrice, tourne tes yeux saints vers ton fidele qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de contempler ta seconde beaute....»

NOTES:

[1] C'est l'annee meme de sa mort qu'il ecrivait dans son cantique du _Paradis_ les derniers chants de la _Divine Comedie_. Il a donne le nom de _Rose mystique_ a l'extraordinaire figuration qu'il a tentee de l'Assemblee des Bienheureux dans l'Empyree.

[2] Ce qui suit est emprunte au _Purgatoire_ de la _Divine Comedie_.

[3] Voir la note de la page 14 de l'Introduction.




COMMENTAIRES


CHAPITRE PREMIER

On a generalement interprete ce titre: La _Vita nuova_, dans le sens Ce periode de la vie succedant a une autre periode.

Fraticelli, l'un des editeurs et des commentateurs les plus autorises de la _Vita nuova_ (comme de la _Divina Commedia_), pense que le mot _nuova_ peut etre pris dans le sens ou le Poete l'emploie souvent, _nuova eta_, jeune age, enfance ou jeunesse. La _Vita nuova_ signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1]

Une telle interpretation m'avait paru d'abord tres acceptable: mais il me semble que le texte: _incipit vita nuova_ (ici commence une vie nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu donner au titre de son livre.

Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-meme tres nettement sur la genese de ce livre, comme aussi sur les epoques respectives auxquelles on peut en rapporter les diverses parties, c'est-a-dire soit la prose soit les vers.



Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot _gentile_ que l'on rencontre a chaque page dans la _Vita nuova_.

Si l'on ouvre un dictionnaire italien-francais, on trouve que _gentile_ s'emploie dans le sens de agreable, noble, gracieux, gentil, qui a bon air ou bonne mine.

Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de _gentile_ (auquel repond _gentilezza_) est: aimable, avec une idee de distinction qui y ajoute un caractere particulier de courtoisie.

Dans la _Vita nuova_, cette qualification accompagne habituellement le mot _donna_ (femme), soit parce qu'il repondait a l'attrait que la femme exercait sur le Poete, soit parce que les femmes qu'il introduisait dans son poeme appartenaient toutes a une certaine classe de la Societe. Il accompagne a chaque instant le nom de Beatrice, et celle-ci est souvent designee simplement par _questa gentile_, ou la _gentilissima_. Et la _donna gentile_ est devenue la designation typique de Beatrice.

Il m'a donc fallu remplacer le mot _gentile_ par les differentes epithetes que m'offrait le vocabulaire francais, sauf le mot _gentil_ qui n'aurait guere rencontre ici d'application.

Quelques explications sont encore necessaires au sujet du mot _donna_. Le mot _donna_ repond exactement au mot francais _femme_, et s'applique comme celui-ci au sexe feminin en general. Mais nous ne trouvons pas en italien de mot correspondant exactement au mot _dame_, qui, en France ne s'applique qu'a certaines conditions sociales.

Le mot _signora_ accompagne en general un nom propre, et ailleurs correspond au mot _epouse_, que nous n'employons guere dans le langage courant.

_Madonna_, dont nous avons fait _Madone_, n'est qu'une abreviation de _mia donna_. Il ne s'emploie que pour les femmes mariees, et _madonna Bice_, _madonna Vanna_ semblerait signifier (on l'a du moins suppose), que _Bice_ (Beatrice) et _Vanna_ (Giovanna) etaient mariees.

Mademoiselle se dit _madamigella_ ou _signorina_; ce dernier mot, plus usite, accompagne habituellement le nom de la personne.

Dante applique le mot _donna_ aux demoiselles comme aux femmes. Dans la _Vita nuova_, Beatrice est toujours designee sous le nom de _donna, donna Beatrice_, ou la _donna gentile_.

Il n'emploie que deux fois un nom correspondant a celui de demoiselle: _donne e donzelle,_ dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre XXXII.

NOTE:

[1] _Donna pietosa e di novella etate (di giovanile eta)_.--_lo son pargoletta_ (jeune fille), _Bella e nuova_.



CHAPITRE II

Ce n'est pas aupres des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est necessaire d'insister sur la realite de l'existence de Beatrice, que l'on s'est plu quelquefois a traiter de pur symbole et de creation imaginaire. La _Vita nuova_ est un hymne enthousiaste a L'Amour glorieux et un lamento touchant sur l'Amour brise. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait entendre, et le coeur ne peut se meprendre a la verite de ses accens.

On a eleve des doutes sur l'identite de la Beatrice de la _Vita nuova_ avec une Beatrice Portinari. On a pretendu que l'amie de Dante ne s'appelait pas Beatrice de son propre nom, et que celui de Beatrice etait alors un nom banal et tellement repandu qu'il ne pouvait que servir au secret que le Poete pretendait garder, alors qu'il le prononce meme avant, mais surtout apres la mort de celle qu'il avait tant aimee. Et ceci peut s'appuyer sur le sens enigmatique de ce passage ou il dit: «l'ont appelee Beatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.» Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui appliquait involontairement le nom de Beatrice, tant ce nom paraissait lui convenir.[1]



Voici le recit de la premiere rencontre de Dante avec Beatrice, tel qu'il parait pouvoir etre reconstitue, d'apres Boccace.

Au mois de mai de l'annee 1274, avait lieu a Florence la fete du Printemps, qu'une coutume gracieuse et poetique avait sans doute empruntee a des souvenirs paiens. Ces fetes du renouveau se celebraient du reste egalement dans les pays environnans.[2] Rejouissances publiques et fetes particulieres mettaient alors la ville en liesse.

Un signor Folco Portinari donnait a cette occasion une fete privee. L'Alighieri, pere de Dante, etait au nombre des invites. Ce Folco Portinari etait un personnage riche et considerable dans le parti Guelfe.

A cette epoque, il n'y avait pas a proprement parler d'aristocratie a Florence. Celle-ci ne s'y est etablie, au profit des marchands riches, que plus tard, apres que les Medicis eurent introduit dans la republique Florentine des institutions plutot monarchiques. Il y avait seulement la comme partout des gens riches et des gens qui ne l'etaient pas, et des familles preponderantes par leur fortune ou leur popularite. Il y avait aussi, aupres de la ville, des chateaux ou vivaient retirees de vieilles familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cite ou le travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient leur inaction de souvenirs, de rancunes et de reves. Elles se montraient rarement dans la ville; mais aux grandes fetes, religieuses surtout, elles y descendaient se meler a des foules populaires, grossieres, mal odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attirees par l'attrait eternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait y voir alors des regards etonnes et hautains venir se croiser avec des regards defians ou hostiles.

L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invite a la fete qu'il donnait, demeurait a Florence dans une maison voisine de la sienne. Il appartenait egalement au parti Guelfe: les Alighieri etaient Guelfes par tradition de famille. Il etait donc du meme bord, si ce n'est du meme monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il possedait une certaine aisance, il ne parait pas avoir tenu une grande place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui venait d'atteindre sa neuvieme annee, a cette sorte de _garden party_.

Suit le recit de la premiere rencontre du jeune Dante avec la fille de Folco Portinari.[4]

Ce n'est donc qu'apres un intervalle de plusieurs annees apres cette courte entrevue, qui ne parait pas s'etre renouvelee, que le recit reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.

On s'est etonne que, vivant dans la meme ville et dans un voisinage tres rapproche, le jeune homme n'eut pas trouve d'occasion de se rapprocher d'elle «bien qu'il cherchat toujours a la voir». Il peut cependant paraitre assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et important ne frequentat pas beaucoup les rues, ou du moins sans etre tres accompagnee, et qu'un jeune garcon de condition modeste, et sans relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorise par une simple rencontre a l'aborder. Il nous rend du reste lui-meme tres bien compte de l'intimidation que son approche exercait sur lui.[5]

Une critique plus serieuse a trait au mariage de Beatrice avec le cavaliere Simone dei Bardi[6] et a l'impossibilite de faire tenir la mort de son pere et son mariage et sa propre mort dans le court espace de temps que comporte le recit du Poete.[7]

C'est a Boccace que nous devons ces details, uniformement repetes depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et, fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorises du Poete, faut-il accepter aveuglement tout ce qu'il nous raconte, sans faire la part de sa propre imagination, de la facilite avec laquelle, a cette epoque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux temoignages les moins respectables, ou encore de la vanite de ceux qui, voyant la gloire du Poete grandir aussitot apres sa disparition, voulurent lui avoir appartenu par un lien quelconque?[9]

Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il faut considerer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie precise ni une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poete a rassemble ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a retouches, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute pas inquiete de leur donner une forme rigoureusement suivie.

Qu'importe apres tout que la femme aimee de Dante se soit appelee Beatrice, qu'elle ait ete ou non la fille d'un Portinari, et, plus tot ou plus tard, epouse d'un Simone dei Bardi? «c'est a Florence qu'elle est nee, qu'elle a vecu et qu'elle est morte.» Voila ce qu'il nous faut retenir de cette figure enigmatique. C'est a l'ame du Poete que nous devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette ame, pas une ligne ou un vers du poeme, qui ne garde tout son prix, independamment de toutes les circonstances qui peuvent etre rattachees a son recit.

NOTES:

[1] Beatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres completes, t. VI, p. 95).

[2] BEDIER, les fetes de Mai et les commencemens de la poesie lyrique en France (_Revue des Deux Mondes_, lere mai 1896).

[3] _Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione_. (La Divine Comedie, _Il Paradiso_, chant XVI.)

[4] Voir page 28.

[5] Voir pages 45 et 58.

[6] Le cavaliere Simone dei Bardi etait un riche commercant comme l'etaient a cette epoque les personnages les plus importans de Florence.

[7] Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne connait pas l'epoque de ce mariage, et que l'on a pu emettre cette supposition, que l'heroine du roman n'etait pas une jeune fille, mais une femme mariee!

[8] BOCCACCIO, _Commento sulla Commedia_, 1273.

[9] SCARTAZZINI, _Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari_ (_Giornale Dantesco_, an 1, quad. in).



CHAPITRE III

A ciascun alma presa e gentil cuore....

_Ce sonnet se divise en deux parties; dans la premiere, je salue et demande la reponse. Dans la deuxieme est indique a quoi l'on doit repondre. Cette deuxieme partie commence a:_ a peine etaient arrivees....

Les reponses suivantes ont ete adressees a l'auteur du sonnet.

CINO DA PISTOJA.[1]

     Tout amoureux desire[2]
     Que son coeur soit connu de sa Dame.
     Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer
     Lorsque ta Dame humblement
     S'est repue de ton coeur brulant,
     Pendant son long sommeil,
     Enveloppee d'un manteau et insensible.
     L'Amour se montrait joyeux en venant
     Te donner ce que ton coeur desirait,
     En unissant ainsi deux coeurs.
     Et quand il connut la peine amoureuse
     Qu'il avait infusee en elle,
     Il partit en pleurant de compassion pour elle.


GUIDO CAVALCANTI.

     Tu as vu a mon avis toute perfection,[3]
     Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,
     S'il est domine par le puissant Seigneur
     Qui gouverne le monde de l'honneur.
     Il vit[4] la ou meurt toute peine,
     Et il s'etablit dans tous les esprits tendres,
     Et il vient charmer les reves de ceux
     Dont il a pris les coeurs. Voyant
     Que la mort demandait votre Dame,
     Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.
     Quand il te sembla qu'il s'en allait en gemissant,
     Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,
     Car le reveil te gagnait.


L'interpretation de ce premier sonnet de Dante a ete l'objet d'une infinite de controverses et d'interpretations. Que signifie ce contraste entre la joie que temoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand il partit?

Il faut entendre d'abord que le role assigne a l'Amour par le Poete, dans les circonstances ou il simule son intervention, n'est autre chose que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.

La joie vient ici de l'esperance ou de la revelation que son amour sera partage. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Beatrice ou une separation fatale? Avait-il, derriere les illusions dont ne se depart guere une passion exaltee, le sentiment que son union avec Beatrice se heurterait a des obstacles infranchissables? On a encore suppose que Beatrice etait deja promise, ou meme mariee a Simone dei Bardi. Mais il serait inutile de s'arreter a des circonstances qui ne peuvent etre encore que de simples suppositions.

Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-a-dire dans ce que nous devons considerer comme la redaction primitive, «le retour vers le ciel» _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans la prose ajoutee longtemps apres, et alors que Beatrice etait montee _nel gran secolo_.

Un veritable pressentiment de la mort de Beatrice, dont on a cru rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne pouvait exister des cette epoque naissante de sa vie amoureuse et des cette premiere expression formulee et publiee d'une passion encore secrete.

Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde melancolie propre au caractere meme du poete et a la nervosite qui le domina des son enfance, et propre aussi a cette epoque ou les esprits et les consciences etaient livres a un trouble inexprimable, et plonges dans une atmosphere de doute angoissant, que les esprits d'elite subissaient aussi bien que les foules?

Les idees et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre cette maniere de parler, des procedes perdus aujourd'hui et bien difficiles a retrouver. Les ecrivains les plus distingues, a qui nous devons tant de commentaires precieux de l'oeuvre dantesque, ont peut-etre eu le tort de trop chercher la logique et la clarte modernes dans des esprits faits autrement que les notres.

       * * * * *

La reponse de Guido n'est pas moins difficile a dechiffrer que le sonnet de Dante. J'ai du la traduire aussi litteralement qu'il m'etait possible, sans me preoccuper des interpretations auxquelles elle pouvait etre soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la terminent, et ne sont qu'indiquees dans la reponse de Cino (beaucoup plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Beatrice, deja mariee a l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'etre coupable[5]. Mais le sonnet ne comportait aucune revelation et ne pouvait donner lieu a aucune suspicion. Ne faut-il pas voir la simplement une allusion melancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse, sans aller chercher des explications qui me semblent tout a fait imaginaires?

Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument amphibologique:

                                    _Veggendo_
     _Che la vostra donna la morte chiedea...._


Comme, en italien, le sujet et le regime suivent ou precedent a peu pres indifferemment le verbe actif (ce qui n'est usite en francais qu'assez exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame demandait la mort» ou «la mort demandait (reclamait) votre Dame.» A quel propos cette femme aurait-elle demande la mort? Le sonnet de Dante ne contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne serait-ce pas simplement une allusion a la fragilite de la vie, semblable a celle que le poete de la _Vita nuova_ exprimera plus tard (chap. XXVIII)?

Le langage des rimeurs du _trecento_, meme les plus avances dans le _dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a ete permis d'en juger par moi-meme, beaucoup plus difficile a penetrer et a reproduire que celui de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurite symbolique dont il aime a s'envelopper, le style en lui-meme est generalement d'une clarte remarquable.[6]

Il me semble que pareille observation peut encore etre faite a propos de quelques _rimeurs_ (poetes) modernes.

C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus difficiles a reproduire litteralement en francais que ceux de la _Vita nuova_.

       * * * * *

Quoi qu'il en soit, il parait que des maintenant nous pouvons saisir bien nettement les deux epoques differentes auxquelles appartiennent d'une part la poesie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_.

Ici la poesie, le sonnet, c'est-a-dire l'expression premiere, n'exprime que de vagues pressentimens sans aucune signification precise.

Dans la prose, c'est-a-dire dans la redaction manifestement posterieure a la mort de Beatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimee: «avec une courtoisie qui est aujourd'hui recompensee dans l'autre vie».[7]

Ceci ne laisse donc aucun doute relativement a la date respective des deux redactions.

Quant aux eclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux reponses qui lui furent faites, on ne peut que repeter avec M. Melodia: «Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.»

       * * * * *

«C'etait la premiere fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il parait donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Beatrice y joignit quelques paroles, peut-etre un compliment banal que permettait seul la compagnie ou elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose pour transporter un amoureux tel que Dante l'etait alors.

Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret a propos de tout ce qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache a affirmer la noblesse de son propre amour, et a ecarter tout _vizioso pensiero_, qui pourrait offenser le moins du monde la memoire de Beatrice.[8] Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la paleur des femmes alors qu'elles se sentent touchees par l'amour, avouer qu'il avait vu plus d'une fois palir ainsi le visage de Beatrice.[9] Nous devons donc croire, sans que cela doive entrainer aucune atteinte a la purete de l'affection qu'elle lui portait, qu'il a recu d'elle des temoignages plus significatifs que ceux qu'il nous laisse a peine entrevoir.

Si, dans les oeuvres uniquement consacrees a la representation des passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques lueurs de sentimens immateriels, nous ne devons pas l'etre moins de voir une oeuvre tout ideale et mystique s'eclairer de quelques rayons humains.

NOTES:

[1] Ce sonnet est attribue, dans l'edition de M. Whitehead, a Cino da Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer a Torino de Castel Fiorentino (_alcuni capitoli_.... p. 330).

[2] _Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore_....

[3] _Vedesti al mio parer ogni valore_....

[4] Ce seigneur c'est-a-dire l'Amour.

[5] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_. Voir aussi un article tres interessant de M. Melodia sur _le premier sonnet de Dante_, dans le _Giornale Dantesco_, an V, nouv. serie, _quaderno_ i-ii.

[6] Je ne connais pas de traduction francaise du sonnet de Guido Cavalcanti, et n'ai rencontre aucun commentaire italien a son sujet.

[7] _Per la sua ineffabile cortesia, la quale e oggi meritata nel gran secolo_.

[8] P. GIULIANI, la _Vita nuova_.

[9] Voir au chapitre XXXVII.



CHAPITRE VII

     O voi che per la via d'Amor passate....

_Ce sonnet a deux parties principales: dans la premiere, j'entends appeler les fideles de l'Amour par ces paroles du prophete Jeremie_: O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus[1], _et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la deuxieme partie je raconte ou m'avait mis l'Amour, dans un sens autre que celui que montrent les dernieres parties du sonnet, et je dis ce que j'ai perdu. Cette seconde partie commence a_: l'Amour, non par mon peu de merite....

On a recueilli, parmi les pieces se rapportant (_spettanti_) a la _Vita nuova_, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer etre une de ces _cosette per rime_ que Dante dit avoir ecrites (il ne signale pourtant que le sonnet reproduit ici page 39) a propos du depart de la femme qui lui avait servi a dissimuler aux autres son veritable amour (_la quale fece schermo alla veritade_[2]).

BALLADE

     _In abito di saggia messaggera_....

     Revetue comme une messagere intelligente,
     Va, Ballade, sans t'attarder,
     Vers cette belle dame a qui je t'envoie.
     Et dis-lui combien je sens ma vie reduite a peu de chose.
     Ta commenceras par dire que mes yeux,
     En regardant sa figure angelique,
     Avaient coutume de porter la couronne du desir.
     Maintenant qu'ils ne peuvent plus la voir
     La mort les fait fondre dans une frayeur telle
     Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3]
     Helas! je ne sais pas vers quel cote les tourner
     Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras
     A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort
     De sa part. Adresse-lui donc une douce priere.

Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, a propos d'une simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait peut-etre inspire un interet plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il faudra penser egalement au langage habituel, et tres conventionnel, des poetes, et surtout des rimeurs de ce temps-la. Si aujourd'hui, dans le langage de la polemique usuelle, traiter quelqu'un de scelerat signifie souvent simplement qu'il ne partage pas votre maniere de voir, dire a une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on avait du plaisir a la voir.

NOTES:

[1] O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une douleur semblable a la mienne.

[2] FRATICELLI, _La Vita nuova de Dante Alighieri_, Fiorenze, 1890.

[3] Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous retrouverons encore signifie simplement des paupieres profondement cernees.



CHAPITRE VIII

     Piangete amanti perche piange Amore....


_Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la premiere, j'appelle et je sollicite les fideles de l'Amour a pleurer, et je dis que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer, ils m'ecoutent avec attention. Dans la deuxieme partie, je raconte la raison de ses pleurs. Dans la troisieme, je parle de l'honneur que l'Amour rend a cette femme. La seconde partie commence a_: l'Amour entend ... _la troisieme a_; ecoutez comment l'amour....

       * * * * *

     Morte villana, di pieta nemica....


_Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la premiere, j'appelle la Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxieme, m'adressant a elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets a l'accuser. Dans la troisieme, je la fletris. Dans la quatrieme, je me mets a parler a une personne indefinie, bien que dans ma pensee elle soit bien definie_.

_La deuxieme partie commence a_: puisque tu as donne ... _la troisieme a_: et si je te refuse ... _la quatrieme a_: celui qui ne merite pas....

       * * * * *

Les accens _douloureux_ qu'inspire a Dante la mort de cette jeune femme, dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes eplorees, sont de nature a laisser croire que son coeur avait pris une part assez particuliere a ce douloureux evenement. Mais il faut tenir compte de l'exaltation facile de sa sensibilite, et de l'exuberance habituelle propre a la poesie trecentiste. D'ailleurs son ame a toujours ete hantee par la pensee de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et l'on pourrait dire que le poete de la _Divine comedie_ a vecu dans la mort.

Des les premieres expressions de son amour juvenile et craintif et dans les courts epanouissemens de ses beatitudes, on sent toujours planer au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image de son idole ne tardera pas a s'evanouir, et une ardente aspiration a s'en aller avec elle.

Mais ce n'est pas seulement un des caracteres les plus originaux de la poesie de Dante; c'est egalement un des caracteres de toute la poesie du _dolce stil nuovo_, cette melancolie qui jette son ombre sur les manifestations les plus joyeuses et les plus passionnees[1]. C'est ainsi que, peu apres lui, Petrarque celebrait les triomphes de la Mort, entre les triomphes de l'Amour et ceux de la Renommee.

Laissons passer plusieurs siecles, et nous entendrons le poete de la tristesse et de la desesperance nous redire, comme les rimeurs du _dolce stil nuovo_, que: _con l'amoroso affetto un desiderio di morte si sente_. On connait le beau poeme de Leopardi: _Amore e morte_.

     Le destin a engendre en meme temps
     Deux freres, l'Amour et la Mort.
     Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les etoiles
     Nulle autre chose aussi belle.
     De l'une nait le bien
     Et naissent les plus grands plaisirs
     Qui se rencontrent dans la mer de l'Etre.
     L'autre detruit tous les maux
     Et toutes les douleurs....


Ne serait-ce pas un sujet interessant que de rapprocher et comparer entre elles les melancolies issues des terres ensoleillees du Midi, et les tristesses, filles des regions embrumees du Nord?

NOTE:

[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della vita di Dante_.



CHAPITRE IX

     Cavalcando l'atro ier per un cammino....


_Ce Sonnet a trois parties: dans la premiere, je dis comment je rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxieme, je dis ce qu'il m'a dit, quoique pas completement, de peur de decouvrir mon secret. Dans la troisieme, je dis comment il disparut. La seconde partie commence a:_ quand il me vit ... _la troisieme a_: alors je pris ...

       * * * * *

On peut remarquer que ceci ne nous est pas donne precisement comme une vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination hantee par des pensees obstinees. Ce ne serait donc que la traduction de ces pensees sous une forme figurative.

Lorsque le Poete evoque la presence et l'inspiration de l'Amour, ce n'est sans doute qu'une maniere d'exprimer ce qui se passait au dedans de lui-meme. Lorsque l'Amour lui apparait brillant et joyeux, c'est que son ame etait allegre et ouverte a de douces perspectives. S'il lui apparait ici mal vetu, hesitant et inquiet, c'est que son ame a lui etait inquiete et hesitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'etait la preoccupation de sa propre dissimulation, de la defense de son amour (comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait deja a remplacer, avec un empressement ou l'on ne saurait nier qu'il y n'eut quelque chose de suspect; c'etait enfin un certain malaise, peut-etre quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du cote de la belle riviere, symbole de son amour si pur.

Il y a en effet dans le langage enigmatique qu'il se fait tenir par l'Amour la trace d'arriere-pensees que, suivant son habitude, il ne peut s'empecher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout a deviner.

Si l'Amour lui a rapporte son coeur d'aupres de celle qui avait servi de defense a son secret pour qu'il lui serve pres d'une autre, c'est donc que son coeur etait en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait encore quelques places disponibles. N'est-ce pas a cela que l'Amour (ou sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le meme, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser transpirer.

Et ce n'est pas seulement le depart de la dame de l'eglise qui sollicite l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune et belle lui inspirer des accens non moins emus.[1] Et plus tard enfin les temoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brise.[2]

Il semble que, dans ce grand poeme en l'honneur de Beatrice, il ait tenu a ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs strophes a eux, comme des figures secondaires viennent orner les soubassemens d'un monument eleve a une gloire qu'on a voulu immortaliser.

       * * * * *

On s'est beaucoup occupe de cet eloignement de Florence qui devait separer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de ses pensees. Ce n'etait certainement pas une partie de plaisir qu'il faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il subissait a contre-coeur, et ou, jeune homme de vingt ans, il emportait les pensees obsedantes et melancoliques d'un amoureux contraint s'eloigner d'une maitresse adoree. J'emprunte au Prof. del Lungo des details interessans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son habitude, le poete laisse planer une obscurite toujours difficile a eclaircir.[3]

Il y avait a Florence une organisation militaire que les occasions ne manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de voisins allies ou de regler des contestations avec des voisins hostiles.

Lorsque la Commune avait decide quelque expedition de ce genre (_di fare le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze a soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester a la garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou plusieurs corps de 200 hommes qui montaient a cheval, escorte chacun d'un compagnon bien arme et d'un cheval equipe; on deployait les enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'etait generalement pas tres eloigne).

Ce fut donc a une expedition de ce genre que Dante dut prendre part. Quelle fut cette expedition, que M. del Lungo rapporte a l'annee 1288? Quels en furent le caractere, la destination et la duree? C'est ce qu'il ne lui a pas ete possible de determiner, malgre de patientes recherches parmi les souvenirs et les actes officiels de cette epoque. Ce n'etait la quelquefois que de simples demonstrations. Etait-ce le cours de l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en soit, son eloignement de Florence ne parait pas avoir ete de longue duree.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comedie_, Dante fait allusion a une campagne qu'il aurait faite sur le territoire des Aretins: «J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Aretins....»

NOTES:

[1] Chapitre VIII.

[2] Chapitre XXXVI.

[3] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII_, _Milano_,1891.



CHAPITRE XI

Il est interessant de rapprocher du onzieme chapitre de la _Vita nuova_ cette pensee de Vauvenargues, c'est-a-dire d'un contemporain de Voltaire et de Diderot:

«Quand un jeune homme ingenu aime pour la premiere fois, tous ceux qui le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main a ceux qui ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il reconcilie: son amour devient pour lui toutes les vertus.»

N'est-ce pas une meme inspiration qui a dicte ces lignes au poete italien et au philosophe francais? Et l'on peut se demander si l'un d'eux n'a pas ete le reflet direct de l'autre.



CHAPITRE XII

     Ballata, io vo'che tu ritruovi amore....


_Cette ballade se divise en trois parties: Dans la premiere, je lui dis ou elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller en securite et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisieme, je la laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage a la fortune. La seconde partie commence a_: Dis-lui d'abord avec douceur.... _La troisieme a_: ma gentille ballade....

_On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas a qui je me serais adresse a la seconde personne, parce que cette ballade n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute, j'entends le resoudre et l'eclaircir dans ce petit livre, ainsi qu'un doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et qui voudra me le reprocher de cette maniere_.

       * * * * *

Si jusqu'ici nous n'avons guere vu dans la partie lyrique qu'une repetition ou un developpement de la prose qui la precede, nous trouvons ici deux sujets differans dont l'un est la preparation de l'autre.

Le Poete, dont la pensee, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction de l'Amour, se laisse d'abord aller a ses reflexions. Il sent bien qu'il s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la nouvelle defense de son amour a ete compromise (_ha ricevuto alcuna noia_) par les bavardages auxquels ont donne lieu ses assiduites simulees. Beatrice (laquelle est _contraria di tutta la noia_) ne se soucieras de se trouver melee a tous ces commerages, et elle en veut a celui qui y a donne lieu. Dante en a conscience et cherche a corriger les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'execution.

Peut-etre trouvera-t-on que le lyrisme dont la _nota suave_ est pleine de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela meme temoigne de la sincerite du Poete et de la realite de son recit.

Quant a la ballade elle-meme, elle nous represente une scene a quatre personnages, l'amoureux qui l'a ecrite, l'aimee a qui elle est destinee, la ballade qui est chargee de presenter les excuses et les explications, enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agreer.

Il faut remarquer les precautions infinies que prend le premier. D'abord, il n'ose s'adresser directement a celle qui s'est crue offensee. Puis, il multiplie les formes les plus delicates et les plus pressantes de la courtoisie et de l'humilite. Il espere que la forme harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment a sa propre eloquence et a ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il temoigne pour lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement a l'amour qui habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-etre et surtout a l'amour meme de Beatrice.



CHAPITRE XIII

     Tutti li miei pensier parlan d'amore....


_Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la premiere, je dis et j'etablis que toutes mes pensees sont d'amour. Dans la deuxieme, je dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversites. Dans la troisieme, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la quatrieme, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais ou je dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que j'appelle mon ennemie madame la pitie. Je dis madame_ (madonna) _par mode dedaigneux_.

_La deuxieme partie commence a_: et le font.... _la troisieme a_: elles s'accordent seulement.... _la quatrieme a_: c'est a ce point....



CHAPITRE XIV

     Coll' altre donne mia vista gabbate....


_Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on n'etablit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi divisees. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification en soit comprise_.

_Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet, il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent d'instrumens, ceci demeure inexplicable a qui n'est pas au meme degre fidele de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient compris de ceux qui le sont_.

_Il n'est donc pas necessaire de donner cette explication qui serait inutile et meme superflue._

       * * * * *

La scene qui vient d'etre reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et surtout l'approche de sanctuaires particulierement redoutes? Il s'agissait la de phenomenes d'hystericisme soit isoles, soit communiques aux foules par une veritable contagion. L'etat general des esprits pendant toute la duree du moyen age etait tout a fait favorable a des manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire a l'enveloppe romanesque dont sont entoures la plupart des incidents de la _Vita nuova_, meme les plus surement reels, on peut etre assure que le Poete n'a pas invente de toutes pieces les sensations extraordinaires que l'aspect ou seulement l'approche de Beatrice determinaient en lui.

Il m'a ete reproche d'avoir parle d'hysterie a propos des phenomenes singuliers qu'il s'attribue a lui-meme dans mainte circonstance[1]. Ce sont des temoignages significatifs d'une nervosite veritablement maladive. Il faut ici que ce trouble du systeme se soit produit avant meme que la presence de celle qui en etait la cause se fut revelee ou fut meme prevue. Il s'agit la d'un phenomene qui rentre dans ceux auxquels se rapporte la telepathie ou action a distance. Si je l'osais, je dirai que Dante eut pu faire un excellent medium.

NOTE:

[1]_Giornale Dantesco_.



CHAPITRE XV

     Cio che m'incontra nella mente more....

     _Ce sonnet se divise en deux parties: dans la
     premiere, je dis la raison pour laquelle je ne me
     decide pas a m'approcher de cette femme; dans la
     seconde, je dis ce qui m'arrive quand je m'approche
     d'elle; et cette partie commence par_: et quand je
     suis.... _Et cette seconde partie se divise aussi en_
     _cinq, suivant ce qui s'y raconte. Dans la premiere,_
     _je dis ce que l'Amour, sur le conseil de la raison,_
     _me dit quand je suis pres d'elle; dans la seconde,_
     _j'explique l'etat de mon coeur d'apres celui de mon_
     _visage; dans la troisieme, je dis comment je perds_
     _tout courage; dans la quatrieme, je dis combien a_
     _tort celui qui ne me temoigne aucune compassion,_
     _parce que cela me rassurerait; dans la derniere, je_
     _dis pourquoi les autres devraient avoir pitie de_
     _moi, c'est-a-dire en raison de l'angoisse qui me_
     _monte aux yeux; angoisse qui disparait, c'est-a-dire_
     _dont les autres ne s'apercoivent pas, a cause de_
     _la moquerie de cette femme, laquelle attire a elle_
     _les regards de ceux qui verraient peut-etre cette_
     _angoisse. La seconde partie commence a_: mon
     _visage montre.... _la troisieme a_: et tout frissonnant....
     _la quatrieme a_: il a bien tort.... _la cinquieme
     a_: et me montre....




     CHAPITRE XVI

     Spesse fiate vennemi alla mente....


_Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre choses. Et comme ces choses ont ete exprimees plus haut, je n'ai pas besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis donc seulement que la deuxieme partie commence a_: que l'amour m'assaille.... _La troisieme a_: puis je, m'efforce.... _La quatrieme a_: et je leve mes yeux....



CHAPITRE XVIII

Il faut admettre, d'apres les dernieres paroles qui venaient de lui etre adressees, que le Poete s'etait plaint hautement de la, severite de sa Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient recu deja quelque publicite. Et nous voyons qu'il en est honteux et repentant; et il exprime la resolution «de prendre toujours desormais ses louanges pour sujet de ses paroles», et il se demande comment il a pu parler differemment.

On sait que la _Vita nuova_ ne nous donne pas la reproduction integrale des pieces qu'il a composees a l'honneur ou a propos de Beatrice. Il en est un certain nombre qui datent certainement de la meme epoque et qu'il aura probablement eliminees lui-meme, que l'on trouve generalement annexees au texte de la _Vita nuova_.

Mais il y avait alors des elemens de publicite dont il est difficile de nous faire une idee precise, et un cote de cette Societe qui nous echappe completement.

Nous voyons que le premier sonnet de la _Vita nuova_, purement symbolique, a ete adresse a des rimeurs notables. «Sitot que ce sonnet fut repandu», dit le poete. Et nous connaissons quelques-unes des reponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet _Donne ch'avete intelletto d'amore...._ (chap. XX), il dit encore: «Apres que ce sonnet eut ete repandu dans le monde....» (chap. XX).

Il y avait certainement la un mode de correspondance analogue a cette correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons dans le XVIIIe siecle, et dont Voltaire faisait un si large usage.

N'y avait-il pas egalement alors quelque chose d'analogue a ce qu'on appelait, au dernier siecle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses amis (le frere de Beatrice) venir demander a Dante de dire quelque chose a propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet, page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap. LXII), et il en ecrit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.

Les Florentins avaient l'habitude de se reunir le soir, _al fresco dei marmi_, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la cathedrale (_Santa Maria del fiore_), et ou l'on montre _il sasso di Dante_, la pierre ou Dante venait s'asseoir.

C'est la que devaient s'echanger les racontars de la ville et les commerages du jour, et se communiquer les productions journalieres des rimeurs a la mode. N'est-ce pas la fidele representation des cafes et des cercles de nos villes de province?



CHAPITRE XIX

     Donne, ch' avete intelletto d'amore....


_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec plus de soin que les precedentes, et j'en ferai ainsi trois parties_.

_La premiere partie est la preface de ce qui suit; la deuxieme est le sujet traite; la troisieme est comme la servante_ (una servigiale) _des precedentes. La deuxieme commence a_: un ange a fait appel...; _la troisieme a_: Canzone, je sais....

_La premiere partie se divise en quatre_.

_Dans la premiere, je dis a qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je veux le faire. Dans la deuxieme, je dis ce que je pense de ses merites, et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisieme, je dis comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empeche par timidite. Dans la quatrieme, revenant a ceux a qui j'ai voulu m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_.

_La deuxieme partie commence a_: je dis donc que lorsque...; _la troisieme a_: et je ne veux pas non plus...; _la quatrieme a_: avec vous, femmes et jeunes filles....

_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence a traiter de cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la premiere, je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxieme qu'on s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est desiree.... _Cette deuxieme partie se divise encore en deux: dans la premiere, je dis quelle est la noblesse de son ame en parlant des vertus qui procedent de celle-ci. Dans la deuxieme, je parle de la noblesse de son corps en signalant quelques-unes de ses beautes, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette deuxieme partie se divise encore en deux. Dans la premiere, je parle des beautes de toute sa personne; dans la deuxieme, je parle de certaines beautes appartenant a certaines parties determinees de sa personne, ainsi_: de ses yeux....

_Cette meme deuxieme partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite aucune pensee blamable, que le lecteur se rappelle ce qui a ete ecrit plus haut: que le salut de cette femme, qui etait l'operation de sa bouche, etait la fin de mes desirs, quand il m'etait permis de le recevoir_.

_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui est comme la servante des autres, ou je dis ce que je demande a cette Canzone. Et comme cette derniere partie est facile a comprendre, je ne m'occuperai plus d'autres divisions_.

_Je dis que pour bien penetrer le sens de cette Canzone il faudrait avoir recours a des divisions plus detaillees: mais cependant celui qui n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me deplait pas qu'il s'en tienne a cela. Car certainement je crains d'avoir explique a trop de gens la signification de cette Canzone_.

       * * * * *

Le passage de ce sonnet entre «un ange a fait appel a la divine Intelligence» et «ma Dame est donc desiree dans le ciel» est fort difficile a interpreter, et a exerce sans grands resultats apparens la sagacite des commentateurs.

On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prematuree de Beatrice, et comme une allusion a la descente du Poete aux enfers.

Mais, suivant cette hypothese, il faudrait admettre que le plan de la Comedie se fut trouve deja arrete dans son esprit lorsqu'il ecrivait ce sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et _mal nati_, les mechans, pourraient s'appliquer simplement a la conception qu'il a plus d'une fois exprimee dans des termes analogues, de la condition de notre monde, un veritable _inferno_, et des hommes, _malvagi_ ou _malnati_.

Quoi qu'il en soit de cette interpretation, s'il n'a pas adresse cette Canzone directement a Beatrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto d'amore_), il dit qu'elle sera envoyee a celle dont il celebre la louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander a elle et a l'Amour qui sera pres d'elle. Et d'ailleurs, si elle est desiree dans le ciel, c'est qu'elle est encore vivante.

Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens enigmatique de la premiere partie de la canzone. M. Scherillo pense qu'il a du y avoir une interpolation introduite dans sa redaction plus tard, apres la mort de Beatrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours dans ses recite a l'ordre des temps. La _Divine Comedie_ est pleine de predictions qui n'etaient que la reproduction de faits accomplis. Il est permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa redaction definitive et de son encadrement dans ses recits en prose, a subi plus de retouches, de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.

Il ne me parait pas possible d'admettre que, pendant que se deroulait le roman de la _Vita nuova_ et qu'il ecrivait ce poeme d'amour, alors qu'il n'avait pas encore penetre, bien avant au moins, dans la vie publique, il eut deja concu le plan de la _Divine Comedie_ et fait les preparatifs de son voyage sacre.[2]

Dans un article tout recent[3] consacre a l'important ouvrage de Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un eminent critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une source anterieure a la _Vita nuova_. Je reproduis a peu pres ses paroles:

Il ne pouvait prevoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour lequel il n'avait aucun titre, «n'etant pas Enee ni saint Paul».[4]

Alors que Dante ecrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient pas encore donne l'experience des besoins du siecle pour lui faire concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5]

C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comedie que nous interpretons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement en 1289 que Dieu fit dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du Poete: «J'ai vu l'esperance des Bienheureux....»

Je ne puis m'empecher de faire encore remarquer le caractere de politesse raffinee qui etait dans les habitudes du Poete. Dans les milieux les plus dramatiques de la Comedie, comme dans la vie sociale ou nous amene la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et d'une courtoisie irreprochables, soit qu'il se rencontre avec des femmes, soit qu'il se trouve en presence de personnages dont il veut reconnaitre la superiorite intellectuelle ou sociale. Il nous apparait toujours comme un homme bien eleve, et la delicatesse de ses manieres et de ses expressions nous laisse l'idee que nous nous faisons d'un homme qui a ete eleve par des femmes.[6] Il y a la un contraste manifeste avec l'aprete de son caractere et la violence habituelle de son langage.

Nous ne savons rien du reste de sa premiere education et de son milieu domestique. J'ai deja rappele le silence absolu qu'il garde sur sa famille et sur les premieres impressions de son enfance, en dehors de sa passion precoce. Pour ce qui est de la Comedie, nous pouvons dire que le Virgile qu'il nous presente pouvait bien lui servir de modele en matiere de courtoisie; ce qui parait mieux en harmonie avec les souvenirs de la cour d'Auguste qu'avec le milieu ou Dante a vecu, et avec la barbarie effective que recouvraient encore a peine certains raffinemens bien superficiels sans doute.

NOTES:

[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_.«Quand Dieu dit: «il dira, aux ames des _malvagi_», c'est deja une allusion a la _Comedie_.» (Page 835.)

[2] Voir encore sur ce dernier sujet l'interessant et compendieux travail de M. Leynardi (_la Psicologia dell' arte nella Divina Commedia_). L'eminent professeur de philosophie au lycee Doria de Genes a etudie avec autant de sagacite que de finesse (_sottilezza_) tous les points qui se rapportent a la composition de la _Divine Comedie_. Dans la dissertation _come avenne la preparazione dell' opera_, il fait observer que l'intention premiere du Poete, entierement annoncee dans la _Vita nuova,_ etait d'elever un monument a Beatrice: et ce n'est que peu a peu, et suivant le cours des evenemens et l'evolution de son propre esprit, et enfin le developpement de son genie, que cette oeuvre est devenue la _Divine Comedie_. Et il proteste contre l'idee exprimee par Giuliani d'une construction architecturale de la _Divine Comedie_, qui aurait ete arretee dans l'esprit du Poete des ses annees de jeunesse.

[3] _Bullettino della Societa Dantesca Italiana, Firenze_, octobre, novembre 1896.

[4] _La Divine Comedie, l'Enfer_, ch. IL.

[5] Se reporter a mon Introduction, p. 14.

[6] Ceci a deja ete signale dans _l'Introduction_.



CHAPITRE XX

     Amor e cor gentil sono una cosa....


_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la premiere, je parle de l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en tant que de la puissance il s'est resolu en acte. Cette seconde commence a_: puis la beaute apparait....

_La premiere partie se divise elle-meme en deux. Dans la premiere, je dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est a l'autre, ce que la forme est a la matiere. Cette seconde commence a_: quand la nature....

_Et quand je dis_: puis la beaute apparait ..._je dis comment cette puissance s'est resolue en acte, et d'abord comment elle se fait chez l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme_, e simil fa la donna.

       * * * * *

L'amour en puissance est celui dont on a les elements sans avoir eu l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse a un objet determine.



CHAPITRE XXI

     Negli occhi porta la mia donna Amore....


_Ce sonnet a trois parties. Dans la premiere, je dis comment cette femme resout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la troisieme dit la meme chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur aide a celle gui precede et a celle qui suit: et elle commence a_: Aidez-moi, Mesdames.... _Cette troisieme commence a_: toute douceur.... _La premiere partie se divise en trois. Dans la premiere, je dis comment par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'a amener l'amour en puissance la ou il n'etait pas. Dans la seconde partie, je dis comment elle resout l'amour en acte dans les coeurs de tous ceux qu'elle voit. Dans la troisieme, je dis ce qu'ensuite par sa vertu elle accomplit dans leurs coeurs_.

_La deuxieme partie commence a_: ou elle passe.... _et la troisieme commence a_: et son salut.

_Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne a entendre a qui j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider a l'honorer. Puis quand je dis_: toute douceur ... _je repete ce que j'ai dit dans la premiere partie a propos des deux actes de sa bouche dont l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres, parce que la memoire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a produite_.



CHAPITRE XXII

     Voi che portate la sembianza umile....


_Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la premiere, j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'aupres d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me parler d'elle. Cette seconde partie commence a_: et si vous venez....

     Se' tu colui c'hai trattato sovente....


_Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom desquelles je reponds auraient eu quatre reponses a me faire. Et, comme je l'ai exprime, plus haut, je n'ai pas a les reproduire; aussi j'en fais seulement la distinction. La deuxieme partie commence a_: pourquoi pleures-tu?... _La troisieme commence a_: laisse-nous pleurer ... _la quatrieme a_: elle a la pitie....

M. Del Lungo nous a conserve le testament de Folco Portinari, date du 14 janvier 1287. Ce testament tres long, et redige d'une maniere fort minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la plus grande partie a des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis a chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice (Beatrice) l'une de ses filles, _uxori domini Simonis dei Bardi_, pour cinquante florins.[1]

NOTE:

[1] Del Lungo, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII, Milano_, 1891.



CHAPITRE XXIII

     Donna pietosa e di novella etate....


_Cette canzone a deux parties: dans la premiere, je dis en parlant a une personne indeterminee comment je fus tire d'une imagination delirante par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter. Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence a_: tandis que je pensais.... _La premiere partie se divise en deux: dans la premiere, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent et firent au sujet de mon delire avant que j'eusse repris ma connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent apres que feus cesse de divaguer, et elle commence a_: ma voix etait.... _Ensuite, quand je dis_: tandis que je pensais ... _je dis comment je leur ai raconte mon imagination. Et relativement a ceci, je fais deux parties: dans la premiere, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde, en disant a quelle heure ces femmes m'ont appele, je les remercie interieurement; et cette partie commence a_: vous m'avez appele....

       * * * * *

La femme jeune et compatissante (_donna pietosa e di novella etate_) qui se trouve a la tete de la canzone est la meme que la femme jeune et gentille qui n'a fait que passer dans le recit. C'est celle qui se tenait pres de son lit, et que les autres femmes en avaient ecartee, a cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.

Il a suffi au poete de quelques mots a peine pour donner la vie a une image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci etait sa plus proche parente (_eta meio di propinquissima sanguinita,_) c'est-a-dire sa soeur, mariee depuis a un Leone Poggi (Fraticelli).



CHAPITRE XXIV

     Io mi sentii svegliar dentro allo core....


_Ce sonnet a plusieurs parties_.

_La premiere dit comment je sentis s'eveiller en moi le tremblement bien connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait a m'apparaitre de loin tout joyeux. La deuxieme dit comment il me sembla que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La troisieme dit comment, apres qu'il fut reste ainsi avec moi un peu de temps, je vis et j'entendis certaines choses_.

_La deuxieme partie commence a_: et il disait ... _la troisieme commence a_: et comme mon Seigneur....

_Cette troisieme partie se divise en deux: dans la premiere, je dis ce que j'ai vu; et dans la deuxieme, ce que j'ai entendu. Et elle commence a_: l'amour me dit....

       * * * * *

Ceci nous fait assister a la reconciliation de Dante avec Beatrice. Il a plu au Poete de donner a ce recit une forme presque sibylline, sans doute a cause du caractere solennel qu'il lui attribuait. Il paraitra peut-etre difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici l'interpretation qui peut en etre donnee.

Guido Cavalcanti «le premier des amis de Dante», avait aussi une amie, qui se nommait _Giovanna_. Dante la vit donc s'approcher de lui, et derriere elle marchait Beatrice. Voila tout ce que contient le recit. Cette Giovanna, qui etait connue sous le nom de _Primavera_ qu'on lui avait donne sans doute a cause de son genre de beaute, il traduit son nom de Primavera par celui de _Prima verra_(celle qui viendra la premiere). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait annonce la vraie lumiere (_Vox clamantis_ ...).

Ici la vraie lumiere, c'est Beatrice. Et c'est Giovanna qui la precede et l'annonce, s'etant sans doute chargee de ramener Beatrice a Dante, et de mettre fin a la brouille qui les separait.

Tout ceci est bien alambique et typique de l'epoque, ainsi que cette intrusion d'allusions sacrees au simple fait du rapprochement de deux amans brouilles par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier que nous sommes au XIIIe siecle.

       * * * * *

Voici encore un sonnet, compris dans les _rime spettanti alla Vita nuova_, qui se rapporte a ce meme incident, et dont les termes memes ne permettent aucun doute sur son authenticite.[1]

     J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes,
     C'etait le jour de la Toussaint passee.
     Et l'une d'elles venait presque la premiere,
     Menant avec elle l'amour a sa droite.
     Ses yeux jetaient une lumiere
     Qui semblait un esprit enflamme:
     Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage,
     J'y vis la figure d'un ange.
     Cette douce et sainte creature
     Saluait de ses yeux
     Ceux qui en etaient dignes.
     Et le coeur de chacun s'impregnait de sa vertu.
     Je crois que c'est dans le ciel qu'est nee cette merveille.
     Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut.
     Heureuses donc celles qui l'accompagnent.


NOTE:

[1] _Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla Vita nuova_.)



CHAPITRE XXV

Est-ce pour satisfaire aux regles qu'il vient d'etablir qu'il exprimera plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans _Il Convito_? (Fraticelli.) Et, s'il a transforme la Philosophie en une femme douee de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la celebrer ainsi, et la louer dans un langage approprie? Et, chose assez singuliere, les expressions symboliques qu'il adresse a la Philosophie ont un caractere de sensualite que nous ne rencontrons dans aucune des invocations dont Beatrice est l'objet.

On est tres embarrasse avec le poete de la _Vita nuova_ et de la _Divine Comedie_. S'il a bien etabli la distinction dans le discours du sens litteral et du sens allegorique[1], il ne nous aide pas souvent a faire la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un tel rapprochement un peu irrespectueux, a ces personnes que nous rencontrons dans le monde, quelquefois tres intelligentes ou tres spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles parlent serieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce qu'elles disent.

NOTE:

[1] _Il Convito_, Trait, ii.



CHAPITRE XXVI

     Tanto gentile e tanto onesta pare....


_Ce sonnet est si facile a comprendre, apres le recit gui precede, qu'il n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_.

       * * * * *

Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration que le poete adresse a sa bien-aimee, nous ne percevions aucun indice propre a la personne meme de Beatrice.

Il nous dit bien: «quand on la voyait passer, on repetait: ce n'est pas une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» Ou bien: «c'est une merveille, beni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle!» Mais nous ne connaissons rien de plus.

Etait-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux, de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une ame impalpable et insaisissable.

Si, dans les oeuvres consacrees a la representation des passions humaines, on aime a apercevoir quelques lueurs immaterielles, on n'aime pas moins a voir une oeuvre ideale et mystique s'eclairer de quelques rayons humains.

Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vecu, sans chercher a m'en faire une representation sensible.

Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Petrarque, mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de celle-ci conserve a la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont changeants comme la surface de la Mediterranee, tantot d'un saphir etincelant et tantot d'une teinte assombrie. Elle a la demarche d'une Deesse et le charme d'une Grace. Nous reconnaissons, dans la paleur de perle que son poete lui attribue, la pale morbidesse de celles qui doivent mourir jeunes....

Et, si nous voulons completer cette representation tout ideale des traits plus marques que, plus tard, elle laissera entrevoir a celui qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous une beaute fulgurante que les yeux auront souvent de la peine a supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment a prendre aupres de ceux qu'elles sentent asservis a leurs charmes, un sourire doux, indulgent, et par instant legerement ironique.



CHAPITRE XXVII

     Vede perfettamente ogni salute....


_Ce sonnet a trois parties: dans la premiere, je dis pres de quelles personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde, je dis combien sa compagnie etait agreable; dans la troisieme, je dis l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa presence. La deuxieme partie commence a_: celles qui vont ... _la troisieme a: _et sa beaute....

_Cette derniere partie se divise en trois. Dans la premiere, je dis l'action qu'elle exercait sur les femmes au sujet d'elle-meme; dans la seconde, je dis l'action qu'elle exercait sur elles au sujet des autres; dans la troisieme, je dis comment cette action se faisait sentir merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non seulement par sa presence mais aussi par son souvenir. La seconde partie commence a_: a sa vue.... _La troisieme a_: et tout ce qu'elle fait....

       * * * * *

Lorsque le Poete nous dit que la noblesse et la beaute de Beatrice repandaient leur reflet «sur les femmes qui allaient avec elle,» et que tous ceux qui l'approchaient se penetraient de sa perfection au point d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se livrer qu'a quelque amplification poetique.

Lorsqu'il nous montre les anges du ciel reclamant cette merveille pour qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons d'abord qu'une figure de rhetorique propre a nous faire pressentir la destinee d'une creature dont «le monde ou elle vit n'est pas digne».

Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce assidu d'une grande beaute ou d'un pouvoir insigne nous releve aux yeux des autres et a nos propres yeux, et que l'intimite avec une intelligence superieure ou une vertu eclatante reagit sur notre propre personnalite, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos jugemens et sur nos actes?

Et qui, present aux lamentations d'une mere pleurant une fille adoree ne l'a entendue s'ecrier, presque dans les memes termes que le Poete: elle etait trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui en a fait un ange?

C'est que, sous ces hyperboles familieres a la poesie, et surtout a la poesie trecentiste, nous retrouvons toujours une conscience precise de la realite, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une expression fidele des sentimens et des sensations humaines. C'est la un des caracteres les plus frappans du genie du Poete que, dans ses harmonies les plus eclatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais une note douteuse.



CHAPITRE XXIX

Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Poete fait allusion par avance a la place que Beatrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) aupres de Marie, cette reine benie, et qu'il faut voir la un «temoignage de l'architecture qui a preside a toute son oeuvre».[1]

C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est invoque ici parce que la place de Beatrice pres de Marie dans la Rose mystique se trouvait deja determinee dans l'esprit du Poete, on pourrait aussi bien supposer que l'episode paradisiaque de Marie n'est qu'un souvenir de la _Vita nuova_.

D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-meme une devotion particuliere a la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (_nel paradiso della Divina Commedia_) est une des plus belles pages du Poeme.

L'idee que, peu apres la mort de Beatrice (1292), fut arrete le plan du Paradis de la Comedie, qu'il devait travailler encore et terminer vingt ans apres, c'est-a-dire l'annee meme de sa mort, me parait tout a fait inadmissible. Je suis deja revenu a plusieurs reprises sur ce sujet.[2]

On peut s'etonner de voir exprimees d'une facon aussi dogmatique les raisons pour lesquelles le Poete ne parlera pas de la mort de Beatrice.

M. Scherillo, dans le livre si interessant que j'ai cite plusieurs fois, s'est livre sur ce sujet a une longue dissertation ou, comme d'habitude, on voit chercher a relier avec l'oeuvre future du Poete les passages dont l'interpretation parait douteuse. Cette interpretation me parait cependant assez simple.

Je ne dis pas cela pour la premiere raison, peu importante du reste, parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la preface _(proemio)_ du livre, il resulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde raison renvoie ce recit; qu'il ne saurait entreprendre lui-meme (sans doute parce qu'il lui serait trop douloureux), a un autre _glossatore_: ceci peut etre pris dans un sens general sans qu'il soit necessaire de chercher si l'auteur a entendu faire allusion a un glossateur en particulier. Quanta la troisieme raison,il ne saurait faire ce recit sans s'y introduire lui-meme, et dans un sens plutot _laudatore_. Or il a etabli quelque part qu'il est toujours blamable de parler de soi, sans une necessite formelle.[3]

NOTES:

[1] GIULIANI, Commentaires de la _Vita Nuova_.

[2] Se reporter au commentaire du chapitre III.

[3] _Il Convito_, Tratt. i, chapitre 11.



CHAPITRE XXX

On a pu remarquer, dans maint passage de la _Vita nuova_, comment Dante s'arrete au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.

Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait ete regle par les Nombres, et ils attachaient a certains nombres des proprietes mysterieuses. C'est ce qu'on a appele la _Doctrine des Nombres_.

Nous ne sommes pas encore tout a fait affranchis, sinon de cette doctrine, du moins de cette croyance a la propriete des nombres, «que l'on a respectee, dit Voltaire, precisement parce qu'on n'y comprenait rien».

On voit que sur ce point Dante n'etait pas en avance sur son temps. Comment l'aurait-il ete, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient, apres Ptolemee, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la Vulgate «c'est-a-dire sur la verite chretienne, ce qui equivaut a verite infaillible.»[1]

Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en depit des progres de la science et de l'experience, de telles idees ont, pendant des siecles encore, exerce une certaine domination non seulement sur le vulgaire, mais aussi sur les representants les plus eclaires de la Societe moderne, et ne sont pas encore entierement oubliees.

NOTES:

[1] Voir _Il Convito_, Tratt. ii, chap. IV.



CHAPITRE XXXI

     «Il ecrivit aux princes de la terre....»


On a depense passablement d'erudition et d'imagination a propos de ce passage, dont l'interpretation pourrait etre beaucoup plus simple. Qu'etaient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les pays environnans?... Les Cardinaux a Rome? On peut s'etonner que l'on n'ait pas songe que le mot _terra_ s'appliquait souvent au territoire, c'est-a-dire a un espace nettement determine. C'etait donc sans doute aux notabilites de la republique Florentine qu'il s'adressait. Il faut se preter ici a l'exaltation du Poete, a la grandiloquence habituelle avec laquelle, dans la _Comedie_, il semble attribuer une si grande part dans l'univers et dans les vues de la providence divine a cette ville de Florence, qui apres tout n'occupait pas une si grande place dans le monde. S'il veut que les pelerins qui traversent la ville prennent part a son deuil et unissent leurs larmes a celles de la cite devenue _veuve_[1], il peut bien avoir eu la pensee de convier a ce deuil les gouvernans de son pays. Tout cela nous ramene aux moeurs de cette epoque, au caractere de la poesie medievale, et encore une fois a l'exaltation du Poete de la Comedie sur tous les sujets qui mettent en jeu ses passions, ou meme ses idees.

NOTE:

[1] Voir au chap. XLI.



CHAPITRE XXXII

     Gli occhi dolenti per pieta del core....



_Afin que eette canzone garde mieux son caractere de veuve, apres-qu'elle sera terminee, j'en marquerai les divisions avant de l'ecrire, et je ferai ainsi desormais_.[1]

_Je dis que cette triste canzone a trois parties: la premiere en est la preface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisieme, c'est a la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence a_: Beatrice s'en est allee.... _La troisieme a_: O ma pieuse canzone....

_La premiere se divise en trois. Dans la premiere division, je dis pourquoi je me mets a parler. Dans la seconde, je dis a qui je veux parler. Dans la troisieme, je dis de qui je veux parler. La seconde commence a_: et comme je me souviens ... _la troisieme a_: je dirai ensuite.... _Quand je dis plus loin_: Beatrice s'en est allee ... _je parle d'elle, et je fais la deux parties_.

_Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlevee; apres je dis comment les autres ont pleure son depart; et je commence cette partie par_: s'est separee.... _Cette partie se divise en trois: dans la premiere, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis ceux qui la pleurent. Dans la troisieme, je parle de ma propre condition. La seconde commence a_: mais tristesse et douleur.... _La troisieme a_: Je ressens les angoisses....

_Quand je dis ensuite_: O ma plaintive canzone ... _je m'adresse a ma canzone en lui designant les femmes qu'elle doit aller trouver et pres de qui elle doit rester_.

NOTE:

[1] Malgre cette declaration, je continue de renvoyer ces divisions aux _Commentaires_, afin de ne pas interrompre le recit et les accens poetiques qui en font partie.



CHAPITRE XXXIII

     Venite a intender li sospiri miei....


_Ce sonnet a deux parties: dans la premiere, je fais appel aux fideles de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma condition miserable. Cette seconde partie commence a_: ils s'echappent inconsoles....



CHAPITRE XXXIV

     Quantunque volte, lasso! mi ricorda....


_La canzone commence a_: toutes les fois, helas!... _et elle a deux parties. Dans l'une, c'est-a-dire dans la premiere stance, se lamente ce cher ami, qui lui etait si proche. Dans la seconde partie, je me lamente moi-meme, c'est-a-dire dans l'autre stance qui commence a_: dans mes souvenirs, je recueille....

       * * * * *

Il parait ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent, l'une comme frere, l'autre comme serviteur.

Dante avait annonce deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui repondent a son idee d'introduire deux personnages dans ses vers.



CHAPITRE XXXV

     Era venuta nella mente mia....


_Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la premiere, je dis que cette femme etait deja dans ma memoire. Dans la seconde, je dis l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisieme, je parle des effets de l'amour_.

_La deuxieme commence a_: l'amour qu.... _La troisieme a_: et chacun sortait....

_Cette derniere partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient certaines paroles differentes des autres_.

_La deuxieme commence a_: mais ceux qui en sortaient.... _L'autre commencement se divise de la meme maniere, sauf que dans la premiere partie je dis quand cette femme est venue dans ma memoire, ce que je ne dis pas dans l'autre_.



CHAPITRE XXXVI

Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagne de son excuse. Nous devons reconnaitre que cette excuse est dans ce sentiment, tres humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui rappelait les emotions ressenties naguere.

Il retrouve sur le visage de cette femme la meme paleur (masque de l'amour) que lui avait laisse voir le visage de Beatrice. Il lui semble que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le meme) que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent les douleurs les plus vives qui se laissent penetrer le plus facilement par les marques d'une sincere et profonde sympathie.

Ce n'est certainement pas un des cotes les moins saisissans de cette ame de poete que ce besoin auquel il cede si souvent de confesser ses faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en retrouve la consecration supreme, dans la rencontre dramatique ou sa confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Beatrice, aboutit au pardon du a tout pecheur repentant.

       * * * * *

On lit dans le _Bullettino della societa Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1) «que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est-a-dire la femme a la fenetre) ne devait etre qu'une representation symbolique de la _Philosophie_, a laquelle Dante dut d'efficaces consolations apres la mort de Beatrice».

Mais que signifieraient alors son repentir et sa resolution de s'arracher a cet entrainement sentimental, au moment meme ou nous pouvons dire qu'il est pret a se jeter dans les bras de la Philosophie. Et comme il declare en meme temps qu'il n'ecrira plus desormais que ce qui sera a la louange de Beatrice, il semble que ce soit dans Beatrice elle-meme que l'on devra s'attendre a trouver la personnification de la Philosophie, et non dans cette figure passagere a laquelle nous ne rencontrerons plus aucune allusion.

Mais voila que _Il Convito_ nous fait assister a une rivalite ardente entre le souvenir d'un amour ancien et reel et l'entrainement d'un amour nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous perdons encore dans ce dedale ou le poete se plait a nous enfermer.

Dans tous les cas, ce n'est pas encore a cette epoque que le symbole de la Philosophie parait avoir pris figure dans l'esprit du Poete. Dante nous initie dans _Il Convito_, avec de grands details, aux consolations qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les etudes qu'il poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux theologiens, les lectures ou il se plongea. C'est Ciceron (Tullius) et Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur compagnie qu'il s'est epris (on pourrait dire qu'il s'est enamoure) de la Philosophie.[1] Et il me parait certain que celle-ci ne s'est emparee de lui qu'a une epoque beaucoup plus avancee que celle ou le poeme nous conduit ici.

Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un episode de jeunesse ou l'entrainement des sens a du prendre une part, moindre sans doute, que l'enervement qui suit les grandes douleurs.

NOTE:

[1] Il ne parait pas que les Ecritures, c'est-a-dire l'ancien ou le nouveau Testament, ni les Peres de l'Eglise, aient tenu grande place dans les etudes auxquelles Dante a consacre ces annees de transition entre la mort de Beatrice (1289) et son entree dans la vie publique (1295). Dans la _Divine Comedie_, il les celebre avec eloquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparaitre ici.

L'ame de Dante etait profondement religieuse; mais il ne semble pas avoir eu celle d'un devot.



CHAPITRE XXXVII

J'ai deja signale cet aveu du Poete, qu'il avait apercu plus d'une fois sur le visage de Beatrice cette meme paleur (couleur d'amour) qu'il retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de Beatrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et comme dans un moment d'oubli qu'il laisse echapper les temoignages qu'il a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.

Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir l'image de sa bien-aimee enveloppee d'un nuage ou l'oeil ne decouvre que de rares eclaircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se dechirera que lorsque, dans les regions celestes, l'enfant habillee de rouge et la jeune fille «couronnee de bonte et de modestie» sera transfiguree en une sainte aureolee d'un nimbe eblouissant. Mais alors la tendresse de Beatrice sera devenue toute maternelle.



CHAPITRE XXXVIII

     L'amaro lagrimar che voi faceste....


_Ce sonnet a deux parties: dans la premiere, je parle a mes yeux comme je parlais a mon coeur en dedans de moi-meme; dans la seconde, je n'ai aucun doute en montrant a qui je m'adresse, et cette partie commence a_: ainsi parle.... _On pourrait bien encore admettre d'autres divisions, mais ce serait inutile parce que ce qui precede est tres clair_.



CHAPITRE XXXIX

     Gentil pensiero che parla di vui....


_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-meme, suivant que mes pensees etaient partagees en deux. J'appelle l'une le_ coeur, _c'est-a-dire l'appetit, j'appelle l'autre l'_ame, _c'est-a-dire la raison. Et je dis comment l'une parle a l'autre. Et, que le coeur doive s'appeler l'appetit et l'ame la raison, ceci paraitra manifeste a ceux par gui il me plait que ce soit compris_.

_Il est vrai que dans le sonnet precedent j'opposais le role du coeur a celui des yeux; et cela parait contraire a ce que je dis presentement_.

_C'est pourquoi je dis egalement ici que c'est le coeur que j'entends par l'appetit, parce qu'il entrait encore plus de desir a me rappeler ma charmante Dame qu'a voir celle-ci, quoique j'en eusse deja quelque appetit, mais qui paraissait leger. D'ou il est visible que l'un de mes dires n'est pas contraire a l'autre_.

_Ce sonnet a trois parties: dans la premiere, je commence par dire de cette femme comment mon desir se tourne tout entier vers elle. Dans la deuxieme, je dis comment l'ame, c'est-a-dire la raison, parle au coeur c'est-a-dire a l'appetit. Dans la troisieme, je dis comment celui-ci lui repond. La seconde commence a_: mon ame lui dit ... _la troisieme a_: et mon coeur lui repond....

       * * * * *

Sous sa forme subtile et enveloppee, cette canzone met ici en presence et en opposition le coeur et l'ame, c'est-a-dire, suivant son langage, l'appetit et la raison. Et l'interpretation que le Poete nous en donne est cette fois plus interessante encore, peut-etre, que la canzone elle-meme.

L'appetit, c'est ici le desir, et la raison c'est l'amour. Ne vaudrait-il pas mieux dire la volonte que la raison? Car l'amour ne s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage philosophique la raison n'est pas precisement un attribut de l'ame.

Il faut remarquer avec quelle delicatesse le Poete fait allusion au desir, au desir sensuel, qu'il appelle appetit, n'ayant employe qu'une fois le mot desir.

Cette canzone et les explications du Poete ne peuvent laisser aucun doute touchant l'existence reelle de celle qu'on a appelee la dame compatissante, ou la dame a la fenetre, a laquelle on a si souvent attribue un caractere purement ideal et symbolique; aucun doute non plus au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait eveilles en lui.

La revolution qui s'est alors operee dans l'esprit comme dans l'ame de l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il ecrivait celui-ci, se peint d'une maniere poignante dans les vers dictes par «l'angoisse de ses soupirs», et dans l'emportement avec lequel il s'acharne a entrer en communion avec sa nouvelle maitresse, la Philosophie. C'est a elle que, par une fiction indefiniment poursuivie, il demandera l'oubli des emotions passees et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas sans lutte et sans dechirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait convie l'univers tout entier. Et c'est aux peripeties de cette bataille qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone ou, sous des voiles d'une transparence enigmatique, il nous initie aux evolutions de son ame et aux transports contraires qui l'agitent.[1]

Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable purete qui fait le charme inalterable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant a un pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme qu'il adore et qu'il celebre. Et l'on ne peut s'empecher ici de penser aux symboles brulans du Cantique des Cantiques.

Le combat que se livre son ame torturee, cedant a une seduction nouvelle et irresistible, les dechiremens que laisse une passion desertee et les elans qui entrainent dans une passion naissante, sont reproduits avec des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais depasses. Et tout ceci laisse a la figure de Beatrice, delaissee pour une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant peut-etre et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la _Vita nuova_, et demeure un temoignage non moins eloquent de l'existence reelle de cette figure enigmatique.

Cependant il faut bien constater que tous ces elans passionnes n'ont en realite pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les preoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensees la place qu'y avait occupee exclusivement d'abord l'image de Beatrice.

NOTE:

[1] _Il Convito. Canzone_ du Tratt. ii.:



CHAPITRE XL

_J'ai dit_ lasso (helas) _dans ce sens que je me sentais honteux de ce que mes yeux s'etaient ainsi egares. Il n'y a pas de division a etablir dans ce sonnet, le sens en etant tres clair_.

Que faut-il donc penser en definitive de cet episode de la dame a la fenetre? Le repentir que le Poete temoigne «du desir dont il s'est lachement laisse posseder» ne permet aucun doute sur le caractere qu'on doit lui assigner. Mais ce n'est la, je le repete, qu'un episode, comme d'autres qui sont apparus dans le courant du poeme. Il a definitivement rejete tout desir coupable, «_volendo che cota desiderio malvagio e vana tentazione siano distrutti_». Il ne s'occupera plus d'elles mais seulement de cette femme benie «dont il dira des choses qui n'ont ete dites d'aucune autre femme».

En effet, plus tard apparaitra une nouvelle image qui viendra encore s'elever a son tour entre lui et l'image de Beatrice. Mais cette fois elle sera uniquement symbolique: ce sera la _Philosophie_. Ici nous quittons la vie et ses realites pour entrer dans le domaine de la fantaisie pure. Et de meme que Beatrice avait ete l'heroine de la _Vita nuova_, la Philosophie sera l'heroine de _Il Convito_, en attendant que la _Donna gentile_ recouvre plus tard son empire dans le monde celeste.



CHAPITRE XLI

     Deh peregrini che pensosi andate....[1]


_Je dis pelerins_(peregrini) _suivant la plus large acception de ce mot. Car pelerin peut s'entendre de deux manieres, l'une large et l'autre etroite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est_ peregrino; _dans le sens etroit pelerin s'entend seulement de celui qui s'en va a la maison de Saint-Jacques[2] et en revient.

Il faut donc savoir qu'on appelle de trois manieres ceux qui vont au service du Tres haut. On les appelle_ palmieri _quand ils vont dans les pays d'outremer, d'ou ils rapportent souvent des palmes. On les appelle_ peregrini _quand ils vont a la maison de Galice parce que la sepulture de Saint-Jacques fut plus eloignee de son pays que cette d'aucun autre des apotres. On les appelle_ romei _quand ils vont a Rome, la ou allaient ceux que j'appelle pelerins. Il n'y a pas de divisions dans ce sonnet parce que la signification en est manifeste_.

NOTES:

[1] _Peregrino_ ou _Pellegrino_, veut dire voyageur, il ne doit se traduire par pelerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage.

[2] Allusion au pelerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de Compostelle, le seul des apotres qui ait ete enseveli loin de son pays.



CHAPITRE XLII

     Oltre la sfera che piu larga gira....


_Ce sonnet comprend en lui-meme cinq parites_.

_Dans la premiere, je dis dans quel endroit va ma pensee en nommant cet endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisieme, je dis ce qu'elle y voit c'est-a-dire une femme honoree. Et je l'appelle un_ esprit voyageur, _parce qu'elle va la-haut en esprit voyageur, qui est hors de sa patrie. Dans la quatrieme, je dis qu'elle la voit telle, c'est-a-dire dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-a-dire que mon esprit monte dans sa condition a un tel degre (d'elevation) que mon intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est a ces ames benies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit Aristote dans le deuxieme chap. de la_ Metaphysique. _Dans la cinquieme partie, je dis que si je ne puis voir la ou m'emmene ma pensee, c'est-a-dire a une telle hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle est la pensee de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pensee_.

_Et puis a la fin de cette cinquieme partie, je dis_: mes cheres dames, _pour donner a entendre que c'est bien a des femmes que je m'adresse. La deuxieme partie commence a_: une nouvelle intelligence ... _la troisieme a_: quand il est arrive ... _la quatrieme a_: il la voit si grande ... _la cinquieme a_: je sais qu'il parle....

_On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne m'en occupe pas davantage_.



CHAPITRE XLIII

Apres la mort de Beatrice, le roman est termine. Mais le Poete a voulu clore par un epilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie nouvelle.

Cette histoire suit une evolution complete. Elle commence le jour ou Dante rencontre pour la premiere fois celle dont il devait faire sa Beatitude. Elle finit le jour ou, apres avoir cede a une seduction passagere, grace a l'obsession meme de souvenirs encore vivans, il se promet de ne plus parler que de Beatrice et de dire d'elle ce qui n'a jamais ete dit d'aucune autre femme.

C'est encore une vie nouvelle qui commence (_incipit vita nuova_), partagee entre les _angoisses_ de l'etude et les orages de la vie publique, pour aboutir aux reves heroiques d'un patriotisme indomptable et aux songes fantastiques d'une imagination effrenee.

Il poursuivra donc sa carriere, marquee d'abord d'une note d'infamie[1], puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalite. Et il fera participer a celle-ci Beatrice, qu'il nous avait montree d'abord paree des graces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimbee de l'aureole paradisiaque

NOTE:

[1] C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-a-dire trafic des choses de l'Etat, comme la Simonie est le trafic des choses de l'Eglise, qu'avait ete basee sa condamnation a l'exil, au feu s'il reparaissait dans sa patrie, et a la confiscation de ses biens.


FIN DES COMMENTAIRES





PERENNITE DE L'IMAGE DE BEATRICE

Le theatre et le roman ont cree des etres de pure imagination auxquels nous avons prete tous les attributs de la vie.

Nous les avons doues de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se sont attaches, de pensees auxquelles nos pensees se sont associees, de joies et de douleurs que nous avons partagees.

Avec quelles emotions ne devons-nous pas suivre le poete de la _Vita nuova_, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son recit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensite! Il ne nous montre pas les traits qui l'ont seduit, il ne nous fait pas entendre la voix dont il s'est enchante. Mais nous savons quel jour Beatrice est nee et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour elle est apparue pour la premiere fois a celui qui devait l'immortaliser.

Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'ame de Beatrice dont nous percevons le reflet dans l'ame du poete?

L'oeuvre de l'Alighieri viendrait a disparaitre tout entiere comme ont ete aneantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre enfouis dans la bibliotheque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore l'image de la divine Beatrice.

C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'imperissables, c'est sans doute l'image de la Grace et de la Beaute.





TABLE DE LA VITA NUOVA


Preface.

Introduction.

I.--Esquisse de la vie de Dante.

II.--La jeunesse de Dante.

III.--La litterature du moyen age.

IV.--Construction de la _Vita Nuova_.

V.--Caractere de la traduction.


LA VITA NUOVA

Chapitre premier.

Chap. II.

Chap. III.--Sonnet: _A ciascun alma presa e gentil cuore_ ... A toute ame eprise et a tout noble coeur.

Chap. IV.

Chap. V.

Chap. VI.

Chap. VII.--Sonnet: _O voi che per la via d'Amore passate_ ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour.

Chap. VIII.--Sonnet: _Piangete amanti, perche piange Amore_ ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure....

Chap. IX.--Sonnet: _Cavalcando l'altr'ier per un cammino_ ... Chevauchant avant-hier sur un chemin....

Chap. X.

Chap. XI.

Chap. XII.--Ballade: _Ballata io vo' che tu ritruori Amore_ ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour.

Chap. XIII.--Sonnet: _Tutti li miei pensier parlan d'Amore_ ... Toutes mes pensees parlent d'Amour....

Chap. XIV. _--Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ..._ Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes....

Chap. XV.--Sonnet: _Cio che m'incontra nella mente muore_ ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira....

Chap. XVI.--Sonnet: _Spesse fiate vennemi alla mente ..._ Souvent me revient a l'esprit....

Chap. XVII.

Chap. XVIII.

Chap. XIX.--Canzone: _donna ch' avete intelletto d'Amore_ ... Femmes qui comprenez l'amour....

Chap. XX.--Sonnet: _Amor e cor gentil sono una cosa_ ... Amour et noblesse de coeur sont une meme chose....

Chap. XXI.--Sonnet: _Negli occhi porta la mia donna Amore_ ... Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux....

Chap. XXII.--Sonnets: _Voi che portate la sembianza umile_ ... Vous dont la contenance affaissee ... _Se tu colui c'hai trattato sovente_ ... Es-tu celui qui a parle si souvent....

Chap. XXIII.--Canzone: _Donna pietosa e di novella etate ..._ Une femme jeune et compatissante....

Chap. XXIV.--Sonnet: _Io mi sentii svegliar dentro allo core_ ... J'ai senti se reveiller dans mon coeur....

Chap. XXV.

Chap. XXVI.--Sonnet: _Tanto gentile e tanto onesta pare ..._ Ma Dame se montre si aimable....

Chap. XXVII.--Sonnet: _Vette perfettamente ogni salute ..._ Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes.

Chap. XXVIII.--Canzone: _Si lungamente m'ha trattato Amore_ ... L'amour m'a possede si longtemps....

Chap. XXIX.

Chap. XXX.

Chap. XXXI.

Chap. XXXII.--Sonnet: _Gli occhi dolenti per pieta del core_ ... Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur.

Chap. XXXIII.--Sonnet: _Venite a intendere li sospiri miei_ ... Venez entendre mes soupirs....

Chap. XXXIV.--Canzone: _Quantunque volte, lassa! mi rimembra_ ... Toutes les fois, helas! que me revient....

Chap. XXXV.--Sonnet: _Era venuto nella mente mia ..._ A mon esprit etait venue....

Chap. XXXVI---Sonnet: _Videro gli occhi miei quanta pietate_ ... Mes yeux ont vu combien de compassion....

Chap. XXXVII.--Sonnet: _Color d'amore e di pieta sembianti_ ... Couleur d'amour et signes de compassion....

Chap. XXXVIII.--Sonnet: _L'amaro lagrimar che voi faceste_ ... Les larmes ameres que vous versiez....

Chap. XXXIX.--Sonnet: _Gentil pensiero che mi parla di vui_ ... Une pensee charmante s'en vient souvent....

Chap. XL.--Sonnet: _Lasso! per forza de' molti sospiri ..._ Helas, par la forre des soupirs....

Chap. XLI.--Sonnet: _Deh! peregrini che pensosi amiate ..._ O pelerins, qui marchez en pensant....

Chap. XLII.--Sonnet: _Oltre la spera che piu larga gira ..._ Bien au dela de la sphere....

Chap. XLIII....

Epilogue.

La vie amoureuse de Dante. Legende et tradition.

Apparition de Beatrice dans le Purgatoire.



TABLE DES COMMENTAIRES


Chapitre premier.--Sur le titre de la _Vita Nuova_.

    Sur le _mot Gentile_.
    Sur le mot _Donna_.

Chap. II.--La realite de l'existence de Beatrice.

    Premiere rencontre de Dante avec Beatrice, d'apres Boccace.
    Conditions sociales a Florence.
    Pourquoi Dante ne s'approchait pas de Beatrice.
    Doutes et suppositions.

Chap. III.--Argument du sonnet _A ciascun alma_.

    Reponses au sonnet de Dante.
    Sonnet de Cino da Pistoja.
    Sonnet de Guido Cavalcanti.
    Interpretation du sonnet de Dante.
    Interpretation du sonnet de Guido Cavalcanti.
    La voix de Beatrice. Hesitations et scrupules du Poete.

Chap. VII.--Argument du sonnet: _O voi che_.
    Ballade: _in abito di saggia messagera_.

Chap. VIII.--Argument du sonnet: _Piangete amanti_
    Argument du sonnet: _Morte villana_.
    Hantise de la mort.
    Leopardi (_Amore e morte_).

Chap. IX.--Argument du sonnet: _Cavalcando l'altr'ier ..._ Perplexites de Dante. Organisation militaire a Florence.

Chap. XI.--Rapprochement d'une pensee de Vauvenargues.

Chap. XII.--Argument de la ballade: _Ballata, io vo' ..._ Interpretation de la ballade.

Chap. XIII.--Argument du sonnet: _Tutti li miei pensieri_.

Chap. XIV.--Argument du sonnet: _Coll' altre donne ..._ Phenomenes de nevrosisme.

Chap. XV.--Argument du sonnet: _Cio che m'incontra_.

Chap. XVI.--Argument du sonnet: _Spesse fiate_.

Chap. XVIII.--La publicite des vers et des correspondances rimees an trecento.

Chap. XIX.--Argument de la canzone: _Donne ch'avete ..._ Interpretations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse du Poete.

Chap. XX.--Argument du sonnet: _Amar e cor gentil ..._ L'amour en puissance, et l'amour en acte.

Chap. XXI.--Argument du sonnet: _Negli occhi_.

Chap. XXII.--Argument du sonnet: _Voi che portate ..._ Le testament de Folco Portinari.

Chap. XXIII.--Argument de la canzone: _Donna pietosa ..._ La soeur de Dante.

Chap. XXIV.--Argument du sonnet: _Io mi sentii svegliar ..._ Reconciliation de Dante et de Beatrice. Sonnet compris dans les _Rime spettanti alla Vita Nuova_.

Chap. XXVI.--Argument du sonnet: _Tanto gentile ..._ Portrait ideal de Beatrice.

Chap. XXVII.--Argument du sonnet: _Vede perfettamente ..._ Les amplifications poetiques et les hyperboles de la _Vita nuova_ repondent toujours a des sentiments humains et a des sensations reelles.

Chap. XXIX.--Le plan de la _Divine Comedie_ n'existait pas dans l'esprit du Poete quand il composait la _Vita Nuova_. Pour quelles raisons il ne nous entretient pas de la mort de Beatrice.

Chap, XXX.--Dissertation sur le nombre 9.

Chap. XXXI.--Qui etaient les _princes de la terre_ a qui il adresse ses lamentations?

Chap. XXXII.--Argument de la canzone: _Gli occhi dolenti_.

Chap. XXXIII.--Argument du sonnet: _Venite a intender_.

Chap. XXXIV.--Argument du sonnet: _Quantunque volte_. Cette canzone est adressee a deux personnes, lui et le frere de Beatrice.

Chap. XXXV.--Argument du sonnet: _Era venuta...._

Chap. XXXVI.--Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante. Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique.

Chap. XXXVII.--Grande delicatesse du Poete pour tout ce qui concerne Beatrice.

Chap. XXXVIII.--Argument du sonnet: _L'amaro lagrimar_.

Chap. XXXIX.--Argument du sonnet: _Gentil pensiero ..._ Dissertation sur l'appetit ou le desir, et la raison ou l'amour.

Chap. XL.--Argument du sonnet: _Lasso_ ... Que faut-il penser de la dame a la fenetre (la dame compatissante)?

Chap. XLI.--Argument du sonnet _: Deh peregrini_.

Chap. XLII.--Argument du sonnet: _Otre la spera_.

Chap. XLIII.--Fin de la _Vita Nuova_.

PERENNITE DE L'IMAGE DE BEATRICE.









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Источник: The Gutenberg Project


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Тем временем:

... В жизни вдвоём есть много неудобств. Правительство, по странной заботливости, отсылало его на две недели из места его стоянки по специальному делу вместо другого служащего, который находился у ложа больной жены. Устное сообщение о замене сопровождалось шутливым замечанием, что Хольден должен считать счастьем, что он холостяк и свободный человек. Он пришёл сообщить Амире эту новость. — Это не хорошо, — медленно проговорила она, — но и не совсем дурно. Моя мать здесь, и со мной не может случиться ничего дурного, если я только не умру от радости. Отправляйся по своему делу и не предавайся тревожным мыслям. Когда пройдут эти дни, я думаю… нет, уверена!.. И… и тогда я положу его тебе на руки, и ты будешь вечно любить меня. Поезд уходит сегодня ночью, не так ли? Ступай и не отягчай своего сердца из за меня. Но ты не замедлишь вернуться? Ты не остановишься по дороге, чтобы поговорить со смелыми мем лог? Возвращайся ко мне скорее, жизнь моя! Проходя через двор, чтобы сесть на привязанную у ворот лошадь, Хольден заговорил с седым старым сторожем. Он приказал ему в случае необходимости послать телеграмму и оставил заполненный телеграфный бланк. Сделав все, что можно было сделать, с чувством человека, присутствовавшего на своих собственных похоронах, Хольден ночным поездом отправился в изгнание. Днём он ежечасно боялся, что получит телеграмму, а по ночам постоянно представлял себе смерть Амиры. Вследствие этого свои служебные обязанности он выполнял отнюдь не безупречно, а его отношение к товарищам было не особенно любезным. Две недели прошли без известий из дома, и Хольден, раздираемый тревогой, вернулся, чтобы потерять два драгоценных часа на обед в клубе, где он слышал, как слышит человек в обморочном состоянии, чьи то голоса, говорившие ему, как отвратительно исполнял он свои временные обязанности, что о нем говорят все, кто имел с ним дело. Потом он летел верхом всю ночь с тревогой в сердце. На первые его удары в ворота ответа не было, и он повернул было лошадь, чтобы ворваться в них, как появился Пир Хан и придержал ему стремя. — Случилось что нибудь? — спросил Хольден. — Новости не должны исходить из моих уст, покровитель бедных, но… — Он протянул дрожащую руку, как приличествовало человеку, приносящему хорошую весть, за которую он должен получить награду...

Киплинг Редьярд (Kipling Rudyard)   
«Индийские рассказы»





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