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The Project Gutenberg EBook of L'enfer (2 of 2), by Dante Alighieri
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Title: L'enfer (2 of 2)
La Divine Comedie - Traduit par Rivarol
Author: Dante Alighieri
Translator: Antoine Rivarol (de)
Release Date: September 26, 2007 [EBook #22769]
Language: French
Character set encoding: ISO-8859-1
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ENFER (2 OF 2) ***
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BIBLIOTHEQUE NATIONALE
COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES
* * * * * *
DANTE ALIGHIERI
* * * * * *
L'ENFER
POEME EN XXXIV CHANTS
TRADUIT PAR RIVAROL
* * * * * *
TOME SECOND
* * * * * *
PARIS
AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION
1, Rue Baillif 1
* * * * * *
1867
CHANT XVIII
ARGUMENT
Division du huitieme cercle, dont le fond est partage en dix vallees
ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies.
Description de la premiere et de la seconde vallee, ou se trouvent
les corrupteurs et les flatteurs.
Il est dans les Enfers un lieu nomme les VALLEES MAUDITES: des roches
noiratres le revetent de toutes parts, et s'elevent a l'entour pour
former sa vaste ceinture; des vallees inegales en partagent le fond, et
decroissent de cercle en cercle jusqu'au gouffre large et profond
creuse dans le centre.
Ce gouffre est pareil a une forteresse assise au milieu des fosses
nombreux qui la defendent; et, comme on y voit des ponts legerement
jetes de fosse en fosse, ainsi dans le cirque infernal, des rocs
suspendus en arcades coupent les vallees, et vont, comme a un centre
commun, se reunir dans le gouffre [1].
Le monstre nous avait deposes au pied des remparts qui nous derobaient
ce huitieme cercle; je m'avancai en suivant mon guide vers les hauteurs,
et c'est de la que mes regards descendirent au fond de la premiere
vallee, sejour nouveau de perfidies et de douleurs nouvelles.
J'y decouvris des ombres nues, qui gardaient en deux files egales un
ordre toujours contraire: les unes venaient vers nous, et les autres
nous devancaient precipitamment. Telle est, aux saintes heures du
jubile, la marche solennelle des Romains: on voit sur un pont la foule
religieuse qui se partage en deux colonnes, dont l'une s'avance vers le
temple, et l'autre revient et s'en eloigne sans cesse [2].
J'apercus en meme temps, sur l'un et l'autre bords de la vallee, des
demons armes de griffes et de fouets noueux, qui se dressaient et se
courbaient tour a tour, en frappant a outrance les ames perverses.
Cruellement dechirees, elles fuient d'une fuite eternelle, se derobant
et se retrouvant a jamais sous les coups de ces infatigables bras.
Tandis que je regardais, mes yeux s'arreterent sur un des reprouves, et
je dis aussitot:
--Celui-ci ne m'est point inconnu.
Pour l'envisager plus attentivement, je m'eloignai de mon guide, et je
suivis l'ombre coupable, qui baissait la tete et voulait eviter mon
coup d'oeil; mais je la reconnus et lui criai:
--O toi qui portes ainsi ton front vers la terre, tu fus jadis
Caccianimico [3], si tes traits n'ont point trompe mes yeux: dis-moi
quel crime t'a conduit dans cette lice de douleur?
--Ce n'est point sans deplaisir, me repondit-il, que je ferai l'aveu
que tu demandes; mais je ne puis le refuser a ton langage, qui me
rappelle un monde ou je ne suis plus. C'est moi qui seduisis la belle
Gisole, et qui l'ai vendue aux desirs du marquis [4], quoi qu'en dise
la renommee; et je ne suis pas le seul Bolonais qui gemisse en ces
lieux: les rivages de la Savenne et du Reno [5] n'ont jamais retenti de
tant de voix bolonaises que les cavites sombres de cette triste vallee;
tu le croiras sans peine si tu penses combien nous sommes tous alteres
de la soif de l'or.
Il parlait encore, et tout a coup un demon fait siffler autour de ses
reins les noeuds du fouet vengeur, en lui criant:
--Marche, infame; il n'est point ici de femme a vendre.
Je retournai vers mon guide [6], et bientot nous arrivames devant un
rocher qui du pied des remparts s'elevait comme un vaste pont sur la
premiere vallee: nous le gravimes ensemble, et du haut de sa voute
escarpee, nos yeux plongerent sur les deux rangs de coupables.
--Tourne la tete, dit mon guide, et tu verras a visage decouvert ceux
qui fuyaient devant nous, et que tu ne connais pas encore.
--Je me tournai; et je vis passer sous l'antique pont la file immense
des malheureux flagelles. Aussitot, prevenant mon desir, le sage me
dit:
--Considere la grande ombre qui s'avance; elle ne donne pas une larme a
cet apre chatiment, et la nuit des Enfers n'a pu ternir son royal
aspect. C'est Jason qui, par valeur et prudence, ravit a Colchos sa
toison fatale; c'est lui qui, passant a Lemnos, ne trouva dans cette
ile impie qu'un peuple de maratres et de veuves parricides. La jeune
Hypsiphile avait seule trompe ses feroces compagnes [7]; les serments
et la grace de Jason amollirent son coeur; mais le perfide l'abandonna
sur ces bords malheureux, la laissant veuve et mere a la fois. Il paye
ici le prix de ses parjures, et dans cette vengeance les larmes de
Medee lui sont encore imputees. Ici les corrupteurs sans foi expient
avec lui les longs soupirs de leurs victimes... Tu connais maintenant,
ajouta mon guide, le premier sejour de la perfidie et ses premiers
supplices.
Cependant nous etions descendus sur un nouveau circuit ou le pont vient
reposer sa base, et se releve encore pour embrasser la seconde vallee;
et deja, du haut des rocs qui l'entourent, se faisaient entendre les
sanglots, le choc des mains et la penible respiration des peuples
suffoques dans ses flancs: les vapeurs qui s'en exhalent s'affaissent
lentement sur ses bords, et les abreuvent d'une lie infecte qui
repousse la vue et l'odorat defaillant.
Nous gravimes a la hate sur le dos escarpe du pont, et de la mes
regards tomberent au fond de l'impur fosse: je crus voir alors le
cloaque du monde.
La foule des ombres confusement jetees dans cet immense egout se
soulevait peniblement hors de l'epaisse surface.
Une d'entre elles avait frappe mes yeux, et je la considerais; mais je
ne distinguais rien sur sa tete degoutante.
Ce malheureux me regarda a son tour et me cria d'une voix etouffee:
--Que trouves-tu dans moi plus que dans ceux-la?
--Je pense, lui repondis-je, retrouver en toi Interminelli de Lucques
[8]; mais ce n'est plus la cette tete parfumee que j'ai connue jadis.
--Voila, reprit-il en frappant son visage, ou m'a conduit ma langue
adulatrice, et ce que m'a valu l'encens dont j'enivrais les hommes [9].
Mon guide se tourna vers moi, et me dit:
--Jette les yeux plus loin, sur cette ombre echevelee qui s'agite et se
dechire avec fureur: c'est l'infame Thais, qui payait d'une parole les
profusions de ses amants [10]. Mais quittons, il est temps, un
spectacle trop immonde.
NOTES
SUR LE DIX-HUITIEME CHANT
[1] Le local du huitieme cercle est fort bien decrit; mais il demande
une grande attention pour etre entendu.
[2] Boniface VIII avait institue le jubile en 1300, epoque ou Dante
suppose qu'il fit son poeme, quoiqu'il l'ait reellement fait quelques
annees apres. La foule que cette solennite attira dans Rome fut si
grande, qu'on prit le parti de diviser le pont du chateau Saint-Ange
dans sa longueur, par une barriere qui separait le peuple en deux
bandes: l'une qui allait a Saint-Pierre, et l'autre qui en sortait.
Ici, la premiere file des coupables est de ceux qui ont vendu les
femmes aux plaisirs des autres; la seconde est de ceux qui les ont
seduites pour en jouir eux-memes.
[3] C'etait un Bolonais nomme Venetico Caccianimico, qui se fit bien
payer par le marquis Obizo d'Est pour lui livrer sa soeur Gisole,
laquelle s'attendait a etre epousee.
[4] Cet Obizo d'Est, marquis de Ferrare, dont il est parle au douzieme
chant, etait appele communement _le marquis_. C'etait un homme cruel et
sans foi. Il parait que tout le monde ne convenait pas que Caccianimico
lui eut vendu sa soeur.
[5] Bologne est arrosee par la Savenne et le Reno. Les Bolonais ont un
accent particulier: ils prononcent _sipa_ au lieu de _si_; comme on
dirait _ouida_ pour _oui_. Le texte fait allusion a cette locution
bolonaise.
[6] Il faut observer que les vallees etaient rangees en cercles, les
deux poetes ne parcourent jamais qu'un arc de chacune: ils passent le
premier point qui se presente pour arriver a la vallee qui suit.
[7] En sauvant son pere Thoas, et ensuite son amant, il reste une
antique ou on voit Hypsiphile qui recoit Jason.
[8] Il etait d'une famille tres-noble de Lucques, et s'accuse ici
d'avoir ete un vil et bas flatteur.
[9] On voit que Dante, par ce rapprochement d'idees, etablit une
analogie entre le depit et la peine, par le contraste meme qui en
resulte. Le flatteur donne de l'encens aux hommes, qui lui rendent ce
qu'il y a de plus degoutant dans l'humanite.
[10] Thais etait une courtisane que Terence a introduite dans une de
ses pieces. Dante cite meme les paroles que Terence prete a cette
courtisane; mais elles produisent un effet ridicule.
CHANT XIX
ARGUMENT
Troisieme vallee, ou sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient
vendu ou achete des benefices. Imprecation du poete contre les grands
biens et l'avarice de l'Eglise.
O Simon, mage imposteur! et vous, enfants de rapine, sacrilege race,
dont les mains adulteres osent marchander l'epouse de Christ! c'est
pour vous que ma voix s'eleve encore dans la troisieme vallee [1].
Deja, nous etions montes sur la roche qui se courbe en arc de l'un a
l'autre bord, et de son centre eleve mon oeil mesurait la vallee
profonde. O sublime sagesse, quelles formes variees tu daignes prendre
aux cieux, sur la terre et dans les Enfers!
Ainsi que, dans son premier temple, Florence voit les sacres marbres du
bapteme perces d'ouvertures egales dans leur forme et dans leur contour
[2], de meme je voyais l'infernale enceinte parsemee de fosses
circulaires, creusees de toute part dans le pave noiratre. Chaque fosse
avait recu son coupable; mais chaque coupable, en tombant tete baissee,
ne se plongeait pas tout entier dans son etroit sepulcre: leurs jambes
se montrent encore, tandis que les troncs ensevelis pendent a la voute
souterraine. Des langues de feu s'attachent a leurs pieds renverses;
elles en parcourent la surface comme la flamme qui vacille dans un vase
en lechant ses bords onctueux [3].
Je regardais ces pieds allumes qui se levaient et se baissaient
precipitamment, qu'il n'est pas de liens dont ils n'eussent brise les
noeuds.
--Maitre, disais-je, quel est celui dont les flammes plus irritees
s'agitent plus violemment? Ne pourrai-je entendre le recit de ses
crimes et de ses maux?
--Si tel est ton desir, reprit le sage, je descendrai et je te porterai
au fond de la vallee, et la tu interrogeras le coupable.
--O bon genie! lui repondis-je, vous connaissez les voeux secrets de
mon coeur; toujours ses desirs ont flechi sous vos volontes.
A ces mots, nous descendimes legerement dans l'enceinte profonde, a
travers les feux qui l'eclairent, et mon guide me deposa pres de celui
qui donnait, par ses mouvements convulsifs, le signe de douleur
immoderee.
--Qui que tu sois, lui dis-je alors, triste fantome qui n'offres plus
que des troncons renverses, reponds, si tu peux, a ma voix.
En parlant ainsi, j'etais comme le pretre consolateur qui se penche
vers la fosse d'ou l'homicide assassin le rappelle encore pour
temporiser avec la mort [4]; et tout a coup j'entendis la voix
souterraine:
--Te voila deja, Boniface? Es-tu la debout? Certes, un menteur
horoscope nous trompa tous deux? Tes mains sordides sont-elles sitot
lasses de s'enrichir? Ces mains, que tu ne craignis pas d'offrir a une
divine epouse pour l'etouffer ensuite dans tes perfides embrassements
[5]?
Je restai, a ce discours, tel qu'un homme interdit; et ma bouche
confuse cherchait en vain une reponse a ces paroles mysterieuses.
--Reponds, me dit aussitot mon guide, reponds-lui que tu n'es pas celui
qu'il pense.
Je me penchai donc vers le coupable, et lui repondis ainsi. Alors ses
pieds se tordirent avec plus d'horreur; il soupira profondement et
s'ecria:
--Que desires-tu de moi? Est-ce pour connaitre ma condition deplorable
que tu n'as pas craint l'abord des Enfers? Apprends donc que ces pieds
ont chausse la mule pontificale, et que l'Ourse orgueilleuse me donna
le jour [6]. Ma folle tendresse pour ses fils ambitieux n'a que trop
fait voir quel sang coulait dans mes veines; mon avare main enfouissait
pour eux des tresors dans le monde, et creusait pour moi cette fosse
dans l'abime. La-bas, sous ma tete, gisent mes devanciers en crimes et
en puissance; ils ont tous passe par ce triste detroit; et moi-meme,
quand celui que tu m'as semble d'etre arrivera, je tomberai comme eux
dans ces vastes catacombes. Boniface me remplacera; mais ses pieds
bruleront moins longtemps que les miens; sa tete renversee flottera
moins longtemps sous la voute sepulcrale; car l'occident va bientot
vomir un autre pontife, d'oeuvres plus iniques [7]. Pasteur sans amour
et sans foi, nouveau Jason des Machabees [8], il sera l'ouvrage et
l'instrument d'un prince etranger, et c'est lui qui fermera la fosse
sur Boniface et sur moi.
Il achevait a peine; et moi qui ne pus retenir un zele trop amer
peut-etre, je m'ecriai:
--Ombre malheureuse, dis-nous si jadis le maitre celeste vendit les
deux clefs a Barjone? Certes, il ne lui fit que ce court precepte:
_Pierre, suivez-moi_. Et ce ne fut pas non plus a prix d'or que dans
l'assemblee des freres le successeur de Judas [9] obtint la place
qu'avait perdue ce traitre. Vieillard avare, te voila maintenant! Garde
bien tes coupables tresors, qui t'ont donne l'audace de tirer le glaive
contre les rois [10]. Oh! si l'antique respect pour vos ombres
pontificales n'enchainait ma langue, elle vous poursuivrait bien plus
aprement encore, pasteurs mercenaires! car votre avarice foule le monde;
elle est amere aux bons et douce aux mechants. C'est de vous qu'il
etait predit a l'evangeliste, quand il voyait celle qui etait assise
sur les eaux se prostituer avec les rois; celle qui naquit avec sept
tetes, et dix rayons qui s'eclipserent avec les vertus de son epoux
[11]. C'est vous aussi qui vous etes fait des dieux d'or et d'argent;
et si l'idolatre encense une idole, vous en adorez mille. Ah!
Constantin, que de maux ont germe, non de ta conversion, mais de la dot
immense que tu payas au pere de ta nouvelle epouse [12]!
Ainsi parlait ma bouche avec amertume; et, soit repentir ou desespoir,
les pieds du fantome et ses genoux fremissants se heurtaient sans
relache.
Cependant mon guide avait ecoute d'une oreille satisfaite ces dures
verites; et bientot, me soulevant et me portant dans ses bras, il
suivit le premier sentier qui remontait sur les roches d'un nouveau
pont. Du haut de sa voute hardie, ou la biche legere n'eut pas gravi
sans effroi, nous embrassames d'un coup d'oeil l'ample sein de la
quatrieme vallee.
NOTES
SUR LE DIX-NEUVIEME CHANT
[1] Simon le magicien voulut acheter des apotres le don des miracles,
bien qu'il eut lui-meme de fort beaux secrets. On a appele depuis
simoniaques tous ceux qui ont trafique des choses spirituelles.
[2] Les anciens fonts baptismaux de Florence etaient, comme le dit
l'auteur, perces de trous ronds, dans lesquels, sans doute, les pretres
plongeaient les enfants qu'ils baptisaient. Je me figure que ce marbre
perce de trous, et qui recouvrait les fonts, etait comme une table fort
mince, puisque le poete raconte, en parenthese, qu'il fut un jour
oblige de briser une de ces ouvertures pour degager un enfant qui s'y
noyait; sur quoi ses ennemis l'accuserent d'irreligion. On n'a point
traduit les trois vers qui contiennent ce fait, parce qu'ils coupaient
desagreablement et ralentissaient la rapidite de cette description.
J'ai lu quelque part que les fonts baptismaux de Saint-Marc a Venise
avaient eu la meme forme. Les fourneaux de nos cuisines peuvent, je
crois, en donner quelque idee. Il est facheux de rencontrer dans un
poete des comparaisons tirees d'objets qui n'existent plus, parce
qu'alors on est oblige d'en chercher d'autres pour expliquer les
siennes.
[3] Ce supplice des ames fichees dans leur trou, la tete en bas (pour
designer leur oubli des choses celestes et leur attachement a la terre),
rappelle ce vers de Perse:
_O curvae in terris animae, et coelestium inanes_!
Cette foret de jambes et de pieds allumes est une imagination fort
extraordinaire: mais ce qui doit surtout nous etonner, c'est que les
papes aient accepte la dedicace d'un poeme ou ils sont si maltraites.
Le discours de Nicolas III, et la vive sortie que Dante fait contre lui
et ses pareils, est un morceau tres-eloquent, et dut produire un grand
effet en Italie. Ce pontife, croyant parler a Boniface VIII, dit au
poete: _Te voila debout_; expression remarquable, parce que, pour un
pauvre malheureux pendu par les pieds depuis si longtemps, le supreme
bonheur etait d'etre debout.
[4] Autrefois on enterrait vifs les assassins, en le jetant la tete en
bas dans une fosse. Le confesseur etait force a l'attitude que Dante
lui donne ici, pour entendre les dernieres paroles du patient.
[5] Le tour que prend le poete pour maltraiter Boniface VIII est fort
ingenieux. Il faut toujours se rappeler que Dante suppose qu'il fit son
poeme en 1300, epoque ou Boniface VIII siegeait encore, puisqu'il ne
mourut qu'en 1303. Mais le poete ne l'ayant reellement acheve que sous
le pontificat de Clement V, successeur de Boniface, il peut predire ici
ce qui lui plait sur des evenements deja arrives.
[6] Le pape qui parle est Nicolas III, de la famille des Ursins ou des
Oursins. Il aima ses neveux jusqu'au scandale, et leur prodigua les
tresors de l'Eglise. C'est un de ceux qui ont le plus travaille a
l'elevation de la tiare et a l'avilissement des couronnes. En disant:
_Un menteur horoscope nous trompa tous deux_; il fait entendre au Dante
que les astrologues du temps lui avaient promis a lui et a Boniface un
plus long regne.
[7] C'est de Clement V dont nous avons deja parle qu'il s'agit ici. Il
etait le sujet et la creature de Philippe le Bel, et c'est de concert
avec ce prince qu'il detruisit l'ordre des Templiers. On sait que ce
pontife transporta le siege a Avignon pour se derober aux troubles dont
la ville de Rome etait dechiree. Il a ete fort maltraite par tous les
historiens d'Italie.
[8] Ce Jason etait frere d'Onias. Il obtint le grand pontificat de
Jerusalem a prix d'or, par la protection d'Antiochus, roi de Syrie.
[9] Saint Mathias fut choisi a la place de Judas, pour completer le
nombre de douze. Il n'est peut-etre pas inutile de dire que cet apotre
fut tire au sort.
[10] Charles d'Anjou, frere de saint Louis, roi de France, et roi
lui-meme de la Pouille et de la Calabre, refusa hautement sa fille au
neveu du pape Nicolas III. «Quoiqu'il ait la chaussure rouge, disait ce
prince, son sang n'en est pas devenu plus digne de se meler a celui de
la maison de France.» Jamais l'orgueilleux pontife ne put lui pardonner
cet affront: il se servit de tous les biens de l'Eglise pour faire la
guerre a Charles, et le depouiller de ses royaumes.
[11] Application de l'Apocalypse. L'Eglise a perdu son eclat, quand son
chef a perdu ses vertus. On dit que les sept tetes representent les
sept sacrements; et les dix cornes ou rayons, le decalogue.
[12] Le poete suit ici l'opinion vulgaire, que Constantin, en se
convertissant, donna a l'Eglise le patrimoine qu'on appelle _de
Saint-Pierre_. Arioste assure qu'Astolphe trouva l'original de cette
donation dans le royaume de la Lune.
CHANT XX
ARGUMENT
Quatrieme vallee ou sont punis ceux qui se melent de predire l'avenir.
Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues, sorciers et
sorcieres.
Je touche au vingtieme repos de ma douloureuse carriere; mais des
supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants.
Deja mes yeux plongeaient sur une terre trempee des larmes que les
ombres y versent en silence: elles marchent avec detresse, en suivant
les detours de la vallee, comme, dans nos campagnes, la foule
religieuse passe en invoquant l'assemblee des saints [1].
Je considerais ces malheureux; mais, parcourant d'un regard leurs
traits divers, je m'apercus, avec une surprise melee d'horreur, que les
troncs et les visages ne s'accordaient point entre eux: chaque coupable,
oppose a lui-meme, presentait d'un seul aspect son front et son dos,
et semblait reculer et s'avancer a la fois. Tel n'est point encore le
paralytique, dont la tete, tournee par la contrainte du mal, ne peut
revenir sur son pivot nerveux.
Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton ame attendrie
juge toi-meme comment j'aurais pu contempler d'un oeil sec l'effigie de
notre humanite si tristement defiguree, et supporter le spectacle de
ces infortunes, versant a jamais des larmes qui n'arrosent plus leurs
poitrines!
Appuye sur les durs rochers qui s'elevaient autour de moi, je les
inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit:
--Eh quoi! ne serais-tu donc aussi qu'une ame vulgaire? On est sans
pitie pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux
qui oserent etre les emules d'un Dieu? Releve-toi, et regarde celui que
la terre deroba tout a coup a la vue des Thebains, qui lui criaient
[2]: «Amphiaraus, ou fuis-tu donc loin du combat?» Et cependant, il
tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui
frappe a chacun l'inevitable coup. Pour avoir porte ses regards trop
avant, il ne voit plus qu'en arriere; et c'est ainsi qu'il rebroussera
dans l'eternite. Voila Tiresias [3], qui, transforme deux fois, passa
tour a tour d'un sexe a l'autre: devenu femme pour avoir frappe deux
serpents, et les frappant encore pour reprendre sa depouille virile.
Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait
creuse sa grotte augurale dans ces montagnes ou sans cesse le marbre
crie sous les efforts de l'habitant de Carrare [5]. C'est de la
qu'epiant l'avenir, il promenait son oeil prophetique sur le miroir des
eaux et dans la voute des cieux. Vois encore celle dont les reins se
montrent a nu, tandis que son sein se couvre du voile epais de ses
cheveux: c'est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course
vagabonde, s'arreta aux lieux ou j'ai vu le jour; et c'est ici que je
te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thebes eut perdu
Tiresias et sa liberte, Manto, jeune orpheline, s'eloigna d'une patrie
esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol,
ou les Alpes opposent a la Germanie leurs immuables confins, se trouve
un lac, ornement de la belle Italie: on le nomme Benac; et les fleuves
nombreux qui desalterent les champs de la Garde et de Valcamonique
viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prelats de Brescia, de
Trente et de Verone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la
borne qui termine et reunit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus
basse ou Pescaire presente a Bergame son front redoutable, le Benac
epanche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve a
travers les campagnes; bientot l'Erident les recoit, pres de Governe,
sous le nom de Mincio; mais auparavant, et non loin de sa source encore,
le nouveau fleuve tombe dans une plaine; et la, ses flots ralentis
s'etendent et croupissent comme un marais immense, ou le soleil couve
la mort dans les etes brulants. Un champ inculte et desert s'eleve au
milieu de cette plaine marecageuse. C'est la que Manto, cette vierge
farouche, suivie de son cortege et fuyant l'aspect des hommes, se
choisit un asile: c'est la qu'elle exerca son art, et qu'elle termina
sa vie. Apres elle, des tribus eparses dans la contree se rassemblerent
pour habiter un sejour que les eaux croupissantes protegent de tout
cote. Elles y fonderent une ville, et, sans interroger le sort [8], la
nommerent MANTOUE, en memoire de celle dont le choix avait honore ces
lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux
vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont eut prevalu sur
les credules Casalodi [9]. Je t'ai revele la naissance et les
accroissements de ma patrie, afin que si d'autres recits parviennent a
ton oreille, ma parole soit a jamais le sceau de la verite pour elle.
--Maitre, repondis-je, les oracles de la verite reposent sur vos levres;
et les lueurs de l'humaine raison n'eblouiront plus un esprit eclaire
par vous. Daignez maintenant m'apprendre s'il est encore dans cette
foule une ombre digne de nos regards?
Le sage prit ainsi la parole:
--Celui dont tu vois la barbe epaisse ombrager les epaules florissait
jadis, quand la Grece, veuve de tant de heros, n'offrit plus qu'a des
enfants le lait de ses mamelles: il fut collegue de Calchas; et ce sont
eux qui frapperent le cable, et donnerent en Aulide le signal du
depart. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers:
tu le sais, puisque mon poeme entier vit dans ta memoire. L'ombre qui
te presente une si frele stature fut Michel Scot [11]; et certes il
connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido
Bonatti [12]; vois Asdent [13], qui voudrait n'avoir pas deserte ses
ateliers; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacrileges
qui laisserent le fuseau pour souiller leurs mains de l'impie
attouchement des herbes magiques et des simulacres enchantes. Mais
hatons-nous, car deja la lune se penche dans la mer de Seville, et
blanchit la zone ou se confondent les deux hemispheres [14]: hier elle
offrait a l'orient son disque entier; et tu l'invoquas sans doute plus
d'une fois dans les tenebres de la foret.
Ainsi parlait mon guide, sans cesser d'avancer.
NOTES
SUR LE VINGTIEME CHANT
[1] Allusion aux processions et aux litanies des Rogations.
[2] Un des sept rois qui allerent au siege de Thebes: il etait devin,
et avait predit qu'il y mourrait. Il fut englouti avec son char devant
les murs de Thebes. Tout ceci est pris de la _Thebaide: Illum ingens
haurit specus_, etc.
[3] Tiresias est fort connu. On sait qu'il avait joui tour a tour des
deux sexes. Voyez les _Metamorphoses_ d'Ovide, liv. III. Il etait de
Thebes, et c'est de lui que naquit la fee Manto.
[4] Arons etait encore un devin, et Lucain en parle dans sa _Pharsale:
Arons incoluit desertae moenia lun?, fulminis edoctus motus_, etc.
[5] Carrare, ville d'Italie dont le marbre est fort connu.
[6] On peut voir dans Virgile meme ce qu'il dit de l'origine de Mantoue
et de la fee Manto (_Eneide_, liv. X, vers 200 et suivants). Nous
ajouterons seulement que ce fut pour echapper a la tyrannie de Creon
que Manto s'enfuit de Thebes, et vint en Italie.
[7] Ces trois dioceses ont effectivement leurs limites au centre du lac,
dans la petite ile Saint-Georges, qui depend des trois eveches.
[8] Ceci prouve qu'en effet on consultait le sort lorsqu'il s'agissait
de donner un nom a une ville.
[9] Le comte Albert Casalodi s'etait rendu maitre de Mantoue; mais
Pinamont Bonacossi, s'apercevant que le peuple n'aimait pas les nobles,
conseilla a Albert de les chasser de la ville. Le comte suivit ce
conseil, et se priva de ses defenseurs naturels. Alors Pinamont, aide
de la faveur du peuple, chassa les Casalodi, et s'empara de la ville,
qui avait ainsi perdu un grand nombre de familles. Au reste, cette
longue histoire de Mantoue ne valait pas les compliments que Dante fait
ici a son guide.
[10] Voici les vers ou Virgile parle de cet Euripyle; _Suspensi,
Euripylum scitatum oracula Phoebi, mittimus_. C'est ici que Dante
appelle l'_Eneide, alta tragoedia_, comme on l'a dit au discours
preliminaire.
[11] Michel Scot florissait dans l'astrologie sous Frederic II. Il
predit que cet empereur mourrait a Florence; et il se trouva que cet
empereur mourut dans une terre de la Pouille, nommee _petite Florence_.
Il predit de lui-meme qu'il perirait d'un coup de pierre de telle
grosseur et de tel poids; et un jour qu'il entendait la messe, une
petite pierre se detacha de la voute, et tomba sur sa tete. Le coup
etait leger; mais la pierre ayant le poids fatal, l'astrologue alla se
mettre au lit, et mourut pour l'honneur de l'art et pour sa propre
reputation.
[12] Astrologue ne a Forli, s'etait attache au comte Guidon, qui ne
marchait jamais contre l'ennemi, et ne donnait aucune bataille qu'il ne
l'eut consulte. Il nous reste quelques ouvrages de Scot et de Bonatti,
qui sont devenus tres-rares.
[13] Asdent etait un cordonnier de Parme. Quoiqu'il fut sans lettres,
il se mit a predire l'avenir, et annonca la defaite de Frederic sous
les murs de cette ville.
[14] Seville est a l'horizon occidental de l'Europe: la lune venait
donc de se coucher; il y a donc une nuit de passee, et quelques moments
de plus, puisque Virgile dit a Dante: «Hier au soir, la lune dans son
plein se levait quand vous etes sorti de la foret pour me suivre aux
Enfers.» Observons que, dans le texte, le poete designe la lune par
Cain et son fagot d'epines, suivant en cela le conte populaire sur les
apparences que forment les taches de cet astre.
On sera peut-etre etonne que j'aie traduit: _Qui vive la pieta quando e
ben morta_, par _on est sans pitie pour des maux sans mesure_; et _le
natiche bagnava per lo fesso_, par _des larmes qui n'arrosent plus
leurs poitrines_: quelques autres passages causeront la meme surprise,
et on criera a l'inexactitude.
J'avoue donc que toutes les fois que le mot a mot n'offrait qu'une
sottise ou une image degoutante, j'ai pris le parti de dissimuler; mais
c'etait pour me coller plus etroitement a Dante, meme quand je
m'ecartais de son texte: la lettre tue, et l'esprit vivifie. Tantot je
n'ai rendu que l'intention du poete, et laisse la son expression:
tantot j'ai generalise le mot, et tantot j'en ai restreint le sens; ne
pouvant offrir une image en face, je l'ai montree par son profil ou son
revers: enfin il n'est point d'artifice dont je ne me sois avise dans
cette traduction, que je regarde comme une forte etude faite d'apres un
grand poete. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons
d'apres les maitres.
L'art de traduire, qui ne mene pas a la gloire, peut conduire un
commencant a une souplesse et a une surete de dessin que n'aura
peut-etre jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne
connait pas combien il est difficile de marcher fidelement et avec
grace sur les pas d'un autre. Plus meme un poete est parfait, plus il
exige cette reunion d'aisance et de fidelite dans son traducteur.
Virgile et Racine ayant donne, je ne dis pas aux langues francaise et
romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il
faudrait se jeter dans tous les moules qu'ils presentent et les serrer
de tres-pres en les traduisant, _vestigia semper adorans_. Mais Dante,
a cause de ses defauts, exigeait plus de gout que d'exactitude; il
fallait avec lui s'elever jusqu'a une sorte de creation: ce qui forcait
le traducteur a un peu de rivalite.
CHANT XXI
ARGUMENT
Cinquieme vallee ou sont punis les prevaricateurs, juges et ministres
qui ont vendu la justice et la faveur des rois. Entretien avec les
demons.
Poursuivant ainsi un entretien qui n'est plus l'objet de mes chants,
nous parvinmes a la cinquieme vallee; et deja nous etions au centre du
pont qui se courbe sur elle, lorsque je m'arretai pour connaitre ce
nouveau sejour de douleurs et d'inutiles plaintes: mais je ne decouvris
partout qu'une affreuse obscurite.
Ainsi qu'on voit au milieu des hivers la resine onctueuse qui bout dans
les arsenaux de Venise, pour reparer les ruines de ses nombreux
vaisseaux; et cependant l'un presente a l'etoupe visqueuse ses flancs
vieillis dans les voyages; un autre eleve deja son squelette rajeuni;
tout s'empresse: le chanvre tourne et se roidit en cordages; les rames
sont faconnees, et les voiles tendues; et sans cesse le marteau
retentit de la poupe a la proue [1]; ainsi je vis dans ces profondeurs
un noir bitume qui bouillait, par un secret pouvoir, sans le secours
des flammes, et qui s'attachait de toutes parts aux bords de la vallee.
Je le considerais a travers ces tenebres visibles, mais je n'apercevais
que d'enormes bouillons qui se gonflaient avec effort et s'affaissaient
lentement sur son epaisse surface.
Ce spectacle m'occupait encore quand tout a coup mon guide s'ecria:
«Prends garde,» me saisissant et me tirant a lui; et moi je tournai la
tete avec precipitation, comme un homme emporte par l'effroi, et je vis
accourir un ange de tenebres qui montait vers le pont, et s'avancait
apres nous. Ciel, quel aspect! Il agitait effroyablement ses ailes, en
bondissant sur la roche escarpee; et sur sa robuste epaule il portait
legerement un malheureux qu'il retenait par les pieds, et dont la tete
pendait en arriere.
Des hauteurs ou nous etions, il cria fortement:
--Compagnons, voici un des anciens de Lucques; recevez-le, car je
retourne a cette terre qui n'en manque pas: la, tout homme est a vendre,
excepte Bonture [2]; et pour de l'or, tout y est blanc ou noir.
Aussitot, jetant sa proie au fond de la vallee, il repasse, et franchit
encore ces durs rochers avec plus d'ardeur qu'un dogue acharne sur les
pas des brigands.
Cependant le reprouve, qui d'abord s'etait englouti dans la poix
bouillante, reparut bientot au-dessus; mais les noirs esprits qui
voltigeaient sous la voute du pont lui crierent:
--Ne cherche pas ici la sainte face: te voila dans d'autres bains que
ceux de Serkio; plonge-toi vite ou crains nos fourches [3].
Et sans attendre, ils les allongerent sur sa tete, et le poussant tous
ensemble, ils lui disaient:
--Te voila pour jamais a l'ombre; trafiques-y, si tu peux, en cachette
[4].
Et ils le repoussaient toujours, comme on enfonce dans la chaudiere
fumante la viande qui surnage et se desseche.
Alors le bon genie me dit:
--Va te mettre a couvert sous ces roches pour eviter la trop subite
entrevue des demons; et moi, j'irai seul pour les eprouver: sois sans
crainte, car j'ai deja vu de pres ces tempetes.
En parlant ainsi, il passait vers la base du pont; mais il se montrait
a peine sur l'autre bord, qu'il eut certes besoin de toute sa
constance. Tels que des chiens en furie qui se precipitent aux cris de
l'indigent, et le chassent avec fracas du seuil de nos demeures; tels,
a la vue du poete, les demons s'elancerent de leurs rochers, et, se
jetant a sa rencontre, chacun d'eux lui presentait en tumulte sa
fourche menacante. Mais il leur cria:
--Traitres, n'avancez pas: avant de lever vos mains sur moi, qu'un de
vous s'approche et m'entende, et qu'ensuite il frappe, s'il ose.
Tous s'arreterent et s'ecrierent a la fois:
--Ami, cours a lui.
Aussitot l'un d'entre eux accourut, et dit a mon guide:
--Que veux-tu?
Mais le sage lui repliqua:
--Penses-tu donc, malheureux esprit, que je vienne ici braver tes
fureurs sans l'aveu du destin? Ne retarde plus ma course; une ame
encore vivante doit passer avec moi, et notre voyage est ecrit dans les
cieux.
A ces mots, l'orgueil du rebelle s'abattit, et les mains lui tomberent
de honte et d'epouvante.
--Amis, dit-il aux autres, laissez-le en paix.
Cependant le maitre m'appela sans tarder:
--O toi qui te caches dans ces rocs, desormais tu peux paraitre!
--Et moi je me levai et j'accourus a sa parole; mais voyant la troupe
infernale qui s'ebranlait tout a coup, je craignis un retour perfide;
et comme ceux de Caprone, qui, malgre la foi du traite, ne passaient
qu'en tremblant a travers les files ennemies [5], je m'avancai en me
rangeant a cote de mon guide, observant toujours ces noirs visages et
leurs funestes regards. Ils abaissaient tous de longues fourches, et
l'un disait:
--Ne pourrais-je le toucher?...
--Frappe, frappe, disait l'autre.
Mais celui qui s'entretenait avec mon guide tourna sa tete, et reprima
d'un mot leur audace.
Ensuite, reprenant son entretien:
--Vous ne pouvez, nous dit-il, penetrer plus avant sur ces roches; car
il ne reste au fond de la sixieme vallee que les decombres de l'antique
pont [6]; si donc votre desir est d'aller au dela, suivez d'abord les
detours de ce fosse, et bientot une autre arcade va s'offrir a vous.
Hier, a la sixieme heure, nous avons compte douze siecles et
soixante-six ans depuis la chute du pont [7]. Voila, continua-t-il, dix
des miens qui marcheront devant vous; suivez-les sans crainte; ils vont
epier des tetes sur les bords de l'etang.
Alors il les appela par leurs noms, et, ayant donne un chef a cette
decurie infernale:
--Allez, leur dit-il, visiter et nettoyer ces rivages: mais que ces
voyageurs arrivent en paix.
--O bon genie! m'ecriai-je alors, en me penchant vers mon guide,
qu'est-ce donc que je vois? Laissons cette escorte, et poursuivons
plutot seuls le voyage, si ces routes vous sont connues. Eh quoi! votre
oeil clairvoyant n'apercoit donc pas leurs grincements de dents, et le
jeu de leurs perfides prunelles?
--Ne crains point, me dit le poete, et laisse les tordre ainsi leurs
bouches effroyables; car ils ne peuvent pas toujours dissimuler leurs
tortures [8].
Enfin la bruyante cohorte se mit en marche; mais chaque demon en
partant se tournait vers le chef, et dans un affreux sourire lui
montrait ses dents et sa langue pendante, tandis que, courbant avec
effort les noires voutes de son dos, il leur donnait pour le depart un
signal immonde.
NOTES
SUR LE VINGT ET UNIEME CHANT
[1] La comparaison tiree de l'arsenal de Venise etait bien plus
frappante au moment ou Dante ecrivait, puisqu'alors Venise faisait
seule le commerce de l'Orient et etait la premiere puissance maritime
de l'Europe; c'est elle qui avait fourni des vaisseaux pour le
transport des croises en Asie.
[2] Les anciens de Lucques etaient les premiers magistrats de cette
petite republique, comme les prieurs a Florence. Le poete les nomme
anciens de Sainte-Zite pour faire allusion a la grande veneration ou
cette sainte est parmi eux. Ce Bonture etait l'ame la plus venale qui
fut a Lucques, et le diable plaisante en faisant une exception en sa
faveur. On ne sait, au reste, quel est le malheureux qui est precipite
dans la poix bouillante.
[3] Ces diables font toujours les mauvais plaisants. Ils se moquent de
la devotion des Lucquois pour la sainte face de Jesus-Christ, qu'on
garde en effet tres-precieusement dans l'eglise de Saint-Martin, a
Lucques. Le Serchio, qui arrose cette ville, est la meme riviere que
les Latins nommaient Anser.
[4] Allusion au trafic que Bonture faisait de la justice. Dante nomme
tous les prevaricateurs _Barattieri_. Louis XI, dans le _Rosier des
Guerres_, ouvrage qu'il adresse a son fils Charles VIII, parle aussi de
tricherie et de _Barat_.
[5] Caprone etait un fort chateau qui appartenait aux Pisans. Les
Lucquois, reunis aux Guelfes de Toscane le prirent par capitulation.
Les assieges ne sortirent qu'en tremblant de leur citadelle pour
traverser le camp des assiegeants qui etaient en force, et dont la foi
etait suspecte, Dante s'etait trouve a ce siege, comme on l'a dit au
discours preliminaire.
[6] Le lecteur doit etre prevenu que ce diable fait ici un mensonge aux
deux voyageurs pour les egarer dans la vallee, comme on verra
bientot.
[7] Voici comment il faut entendre les paroles du texte. Ce diable dit
mot a mot: «Hier, cinq heures plus tard que l'heure ou nous sommes,
nous avons compte douze cent soixante-six ans depuis la chute du pont.»
C'est comme s'il disait: «Nous sommes aujourd'hui au samedi saint, et
il est sept heures du matin; cinq heures plus tard il serait midi; hier
donc, jour du vendredi saint, a midi (ou a la sixieme heure, en
comptant a la juive), il y a eu 1266 ans qu'un grand tremblement de
terre fit tomber le pont.»
On sait que ce tremblement arriva a l'heure ou Jesus-Christ fut mis en
croix. Mais comme Dante date de l'incarnation, il faut ajouter 1266 ans
les trente-quatre dont Jesus-Christ etait age lorsqu'il mourut; ce qui
fait juste 1300 ans, epoque du premier jubile institue par Boniface
VIII et de la descente de Dante aux enfers. Ce poete a voulu y
descendre le soir du vendredi saint, et y passer, comme Jesus-Christ,
jusqu'au jour de Paques.
[8] Virgile se trompait; les diables ne faisaient tant de grimaces que
pour se moquer entre eux de la credulite des deux voyageurs. Le chef
repond a ces grimaces par un pet, puisqu'il faut le dire. Dante rend
ces diables fort ridicules, dans un siecle ou la religion leur faisait
jouer le plus grand role. Il faut croire d'ailleurs que le poete avait
eu de pareils tableaux sous les yeux, car le gouvernement populaire et
les guerres civiles offrent souvent ce melange d'horreurs et de sales
bouffonneries.
Je me suis apercu, au moment de l'impression, que quelques personnes
n'avaient pas bien saisi la note 2 du chant III. Il faut qu'il y regne
une metaphysique trop subtile puisqu'elle echappe aux prises de
certaines imaginations; je vais donc lui donner plus de corps puisque
l'occasion s'en presente.
On a vu au chant III, note 2, que les mots _air_ et _etoiles_, n'ayant
point une liaison necessaire dans notre esprit, et meme dans la nature,
on ne gagnait rien a les separer comme a fait Dante en disant un _air_
sans _etoiles_. En effet, parmi nos idees, les unes marchent seules,
les autres paraissent toujours associees, et nous en avons beaucoup
qu'on ne peut unir sans art et sans effort. Or, toutes les fois que nos
idees arrivent par paire, on gagne un effet en les separant; et cela ne
se fait point encore sans effort et sans art. Par exemple, le soleil et
la lumiere, l'aurore et ses couleurs, la nuit et les etoiles, sont
indivisiblement unis; et si je dis un _soleil_ sans _lumiere_, une
_aurore_ sans _couleurs_, une _nuit_ sans _etoiles_, je produis de
l'effet. Mais, si je separe des choses qui sont deja distinctes et
eloignees (quoiqu'elles ne se repoussent pas), comme l'aurore et les
arbres, l'air et les etoiles, et que je dise _une aurore_ sans _arbres_,
_un air_ sans _etoiles_, je n'obtiens que des phrases sans
physionomie.
De meme, quand deux idees sont irreconciliables, on ne les rapproche
point sans qu'il en resulte une secousse agreable ou terrible a
l'imagination. Ainsi, l'ombre et la blancheur, la cruaute et la bonte,
les tenebres et la vision etant incompatibles, on gagne beaucoup a dire
des _tenebres visibles_, comme dans ce chant XXI; _des ombres
blanchissantes_, comme au chant IV; et _une cruelle providence_, comme
au chant XIV. Cette traduction offre quelques expressions creees
d'apres ce double artifice; mais il faut craindre de l'user. Le premier
qui a dit _un esprit materiel_, a fort bien dit; car il a force la
matiere et l'esprit a s'unir dans la meme expression: mais on l'a tant
repetee, que ces deux mots se sont familiarises dans notre pensee,
malgre leur haine naturelle; et l'effort qui les rapproche ne se fait
plus sentir.
Il reste a present une conclusion facile a tirer; c'est qu'on ne gagne
qu'une plate justesse a unir ce qui est deja uni, comme en disant _un
soleil lumineux_, ou _du sang rouge_; et reciproquement a separer ce
qui est deja separe, comme en disant _une nuit sans jour, une brutalite
impolie_. A moins pourtant qu'on n'affectat de fondre ensemble des
choses deja tout identifiees, ou d'en separer d'autres qui s'excluent
d'elles-memes, afin de produire quelque effet plaisant. Par exemple, on
ne peut dire d'une maniere serieuse que Dante ait fait un _Enfer sans
agrement_; Jeremie, _des lamentations sans gaiete_; et _qu'ils sont
morts tous les deux le dernier jour de leur vie_. Ceci peut servir a
expliquer comment il est possible que la verite prete le flanc au
ridicule, et pourquoi le sublime et le plaisant ont souvent les memes
limites.
CHANT XXII
ARGUMENT
Suite de la cinquieme vallee.--Prevaricateurs qui ont vendu les graces
et les emplois.--Combat de deux demons.--Passage a la sixieme vallee.
J'ai vu les armees s'ebranler, les bataillons se deployer, se heurter
et fuir en deroute: j'ai vu aux champs d'Arezzo [1] les escadrons
legers se precipiter dans les plaines: j'ai entendu le choc des
tournois et des joutes guerrieres, et les tambours et les trompettes,
l'airain des temples et les signaux des villes, se meler aux clairons
toscans et aux instruments barbares: mais ni le bruit des batailles, ni
le cri d'un navire a la vue du port ou des etoiles, n'ont rien qui
ressemble au signal de la troupe infernale [2].
Nous suivions la maligne escorte des esprits: quels compagnons, o ciel!
mais l'Eglise a ses saints, et la taverne ses suppots [3].
J'avancais toutefois, sans perdre de vue la poix bouillante, afin de
reconnaitre les peuples qui s'en abreuvent a jamais; et comme un pilote
voit les dauphins dont les croupes nombreuses, se jouant dans les
vagues, lui presagent la tempete: ainsi je voyais les dos recourbes des
coupables, qui, pour alleger leurs peines, se levaient sur l'epais
bitume, et s'y replongeaient soudain.
D'autres encore, dont les tetes bordaient les deux cotes de la vallee,
disparaissaient tour a tour, a l'approche du chef des demons qui
marchait en avant.
Je les voyais s'enfoncer dans la resine noire, tels que des grenouilles
au fond de leurs marecages; et comme souvent l'une d'entre elles, plus
tardive, ne suit pas ses compagnes, ainsi je vis, et j'en frissonne
encore, un seul de ces infortunes qui osa trop attendre.
Tout a coup l'esprit malfaisant, qui serrait les bords de plus pres,
l'accrocha par sa gluante chevelure, et l'enleva comme une loutre qui
pend a l'hamecon.
A cette vue, la race maudite cria tout d'une voix:
--Fais-lui sentir, compagnon, fais-lui sentir tes ongles.
Je dis alors a mon guide:
--Hatez-vous d'apprendre, s'il est possible, quel est le malheureux
tombe dans ces mains ennemies.
Le poete s'approcha de lui au meme instant, et lui demanda quelle etait
sa patrie, il repondit:
--J'ai vu le jour dans le royaume de Navarre: ma mere, veuve d'un epoux
dissipateur, adultere et suicide, engagea ma jeunesse au service d'un
courtisan. Je sus dans la suite m'approcher du coeur du bon roi
Thibault; mais je ne tardai pas a faire aupres de lui le trafic dont je
rends compte dans la poix bouillante [4].
Le Navarrois, parlant ainsi au milieu des demons, etait comme la souris
tremblante au milieu des chats perfides.
Deja l'un d'entre eux, a qui deux longues defenses herissaient les
levres, lui faisait sentir leur pointe cruelle; mais le chef
l'entourant de ses bras:
--Laissez, laissez, dit-il aux autres; c'est a ma fourche qu'il est du.
Et d'abord se tournant vers mon guide, il lui cria:
--Faites-le parler encore avant qu'on le dechire.
Le sage prit donc la parole:
--Connaitrais-tu quelque ame italienne dans la poix obscure?
Le coupable repondit:
--Il en est une que les mers d'Italie ont vu naitre, et j'etais naguere
a ses cotes. Que n'y suis-je encore! je n'aurais pas devant moi ces
griffes et ces crocs.
--C'est trop de patience, cria l'un des demons.
Et, lui jetant sur les bras sa fourche recourbee, il en arrachait des
lambeaux: un autre en meme temps s'attachait a ses jambes; et
l'infernal decurion s'acharnait comme eux autour de l'ombre
malheureuse.
Quand les monstres se furent un peu lasses, mon guide voulut parler a
cet infortune qui regardait avec effroi toutes ses blessures.
--Quel est donc, lui dit-il, cet homme d'Italie que tu viens de quitter
pour ton malheur?
--C'est, repliqua-t-il d'une voix faible, le juge de Gallure [5], frere
Gomite, ce vase d'iniquite, qui, tenant dans ses mains les ennemis de
son maitre, les renvoya si contents de lui; ils ont eu, dit-il, la
liberte, et moi leur or. C'est ainsi que sa main venale trafiqua
toujours des dignites et des graces. Sans cesse le senechal de Logodor
[6] est avec lui, et la Sardaigne est l'eternel objet de leurs plus
doux entretiens. O moi, chetif! j'allais en dire davantage; mais ne le
voyez-vous pas grincer des dents, celui qui s'apprete a me dechirer?
Le chef des autres en vit un pret a frapper, qui tordait sa prunelle
effroyable, et lui dit en le heurtant:
--Laisse-nous donc, mauvais genie.
Ainsi l'ombre tremblante reprit son discours:
--Si votre desir est de voir et d'entendre d'autres coupables, j'en
ferai paraitre de Toscane et de Lombardie; mais la presence des esprits
les retiendrait toujours: qu'on me laisse donc seul sur le roc, et d'un
sifflement qui m'est connu, j'en vais attirer sept apres moi; car tel
est notre usage quand le moment de respirer est venu.
A ces mots, l'un des demons, souriant avec horreur, secoua la tete et
dit:
--Voyez l'invention du traitre qui pense nous echapper?
--Certes, repliqua ce grand maitre d'artifice, si je suis traitre,
c'est aux miens puisque je les appelle a de nouvelles douleurs.
Mais un demon plus credule prit la parole, et dit a l'infortune:
--Si tu t'echappes, ce n'est point a la vitesse de mes pieds, mais au
vol de mes ailes, que je veux me fier, et je plongerai sur toi jusque
dans la poix bouillante. Amis, quittons la rive, et cachons-nous dans
ces roches: eprouvons si un seul prevaudra contre dix.
Lecteur, connais a present la fin de l'artifice. Deja le demon qui
s'etait montre le plus defiant se retirait vers les roches, suivi de
tous les siens, quand le Navarrois saisit l'instant, se dresse sur ses
pieds, et d'un saut leger se derobe au rivage et a ses ennemis. Le
bruit de sa chute les consterna, et celui dont le conseil causait
l'affront de tous, s'elanca tout a coup en criant: «Je t'aurai;» mais
en vain; car, plus prompte que son vol, la Crainte precipita l'ombre au
fond du gouffre, et l'ange, en volant, n'effleura que sa surface. Ainsi,
quand le faucon tombe et s'approche, le canard fuit et se glisse dans
l'onde et le faucon repasse dans les airs.
Cependant un des noirs esprits, furieux de l'outrage, avait d'une aile
rapide suivi son compagnon; et, charme de le voir manquer sa proie, il
se tourna plein de rage contre lui, et le lia de ses ongles crochus.
L'autre, comme un leger epervier, fut prompt a l'empoigner de ses
robustes serres, et je les vis tomber tous deux dans la poix ardente.
La violence du feu les separa; mais pour s'elever du gouffre, ils
agitaient inutilement leurs ailes gluantes.
Le chef attriste fit voler aussitot quatre des siens sur l'autre bord;
ils s'abattirent legerement, et presenterent leurs fourches allongees
aux deux malheureux, qui levaient faiblement leurs bras deja roidis
sous la croute enflammee du bitume.
Nous partimes alors, et nous laissames la notre escorte se debattre a
loisir.
NOTES
SUR LE VINGT-DEUXIEME CHANT
[1] Le poete fait allusion a la bataille de Campaldino, gagnee sur les
habitants d'Arezzo. Il s'y comporta fort bien. On a vu qu'il a deja
fait mention de la prise de Caprone, a laquelle il avait contribue. Il
est rare que les poetes tirent leurs comparaisons des affaires ou ils
se sont trouves: mais Dante etait poete et guerrier a la fois.
[2] On est fache que Dante revienne encore ici a l'insolente trompette
dont s'etait servi ce diable, et qu'il arrete si longtemps
l'imagination du lecteur sur cette idee, en l'entourant de tant de
comparaisons, pour la faire mieux ressortir.
[3] Le poete, par cette expression proverbiale, parait vouloir
s'excuser de la bassesse et des expressions burlesques de ses diables.
Le traducteur a tache de voiler par la noblesse de son style la naivete
grossiere de son texte. Il a neglige de rendre les noms que Dante donne
a ces dix demons, parce qu'ils sont d'une harmonie ridicule; et parce
que le court role que jouent ces farfadets rend leurs noms fort
inutiles a connaitre. Puisque ce poete ne voulait pas leur donner plus
de majeste, il eut bien fait de s'en passer: la police des Enfers se
serait bien faite sans eux.
[4] Il se nommait Janpol: sa mere, qui etait d'une bonne maison, se
trouvant dans l'indigence apres la mort de son mari, mit son fils au
service d'un baron qui etait a la cour de Thibault, roi de Navarre.
Janpol gagna les bonnes graces du roi et ne profita de sa faveur que
pour vendre a prix d'or les dignites et les emplois du royaume. Dante
donne un caractere tres-fin a Janpol, pour faire allusion au proverbe
qui dit, qu'un Navarrois en sait plus que le diable.
[5] Vers l'an 1117, les Pisans et les Genois, ayant conquis la
Sardaigne, partagerent cette ile en quatre judicatures ou bailliages:
le premier nomme _Logodor_, le second _Cagliari_, le troisieme
_Gallure_, et le quatrieme _Alborea_. Nino Visconti, de Pise, ayant
obtenu le departement de Gallure, y etablit pour son lieutenant frere
Gomite. Les exactions et les injustices criantes de ce Gomite, qui
s'etait laisse corrompre par les ennemis de son maitre, et leur avait
vendu la liberte, furent cause que Nino le fit pendre. Gomite portait
le nom de _frere_, parce qu'il etait de l'ordre des _Freres joyeux_,
dont il sera parle ci-apres.
[6] Frederic II eut un fils naturel qui posseda le bailliage de
Logodor. Michel Zanche fut son senechal et finit par s'emparer du
bailliage; mais il fut bientot assassine, comme on verra au chant
XXXIII.
CHANT XXIII
ARGUMENT
Descente a la sixieme vallee ou sont punis les hypocrites. Passage a
la septieme vallee.
Tranquilles et sans escorte, nous marchions comme deux solitaires en
silence, mon guide en avant, et moi sur ses traces [1].
Le combat des deux anges occupait ma pensee, et s'y peignait sous
l'embleme de la grenouille et du rat chantes par Esope [2]: j'avancais,
et toujours la naive peinture devenait plus ressemblante.
Mes pensees succedant ainsi a mes pensees, il m'en vint une qui me
glaca d'horreur. Ces noirs esprits, me disais-je, sont tombes dans un
piege honteux et cruel; et si la soif de la vengeance irrite encore
leur naturel feroce, ils seront bientot sur nous plus legers et plus
acharnes qu'un levrier sur la proie qu'il happe dans sa course.
Pale d'effroi et les cheveux herisses, je m'arretai tout attentif:
--Maitre, criai-je, si nous ne fuyons ensemble, les demons sont a nous.
Je sens leur approche, et je crois les entendre.
--Quand je serais, me dit-il, un miroir fidele, je ne rendrais pas les
traits de ton visage plus promptement que mon coeur n'a recu
l'impression du tien: une crainte, une pensee frappaient a la fois ton
ame et la mienne. Mais, s'il est vrai que la descente de cette sixieme
vallee ne soit pas impraticable, nous echapperons au sujet de tes
craintes.
Il parlait encore lorsque je vis les monstres accourir avec les ailes
etendues et leurs bras allonges pour nous saisir; mais tout a coup le
poete m'enleve dans les siens; et comme une mere qui s'eveille a la
lueur des flammes, court a son fils, l'emporte, et tremblante pour lui
seul, fuit demi-nue a travers l'incendie; ainsi mon guide se jette a la
renverse et s'abandonne a la pente des rocs.
Plus rapide que l'eau dans son etroit canal, quand elle precipite les
ailes de la roue et fait tourner la meule, le bon genie glisse au fond
de la vallee, me portant sur son sein comme un pere, et non comme un
guide.
A peine ses pieds touchaient le fond de la nouvelle enceinte, que la
troupe des demons parut sur nos tetes; mais ils n'etaient plus a
craindre, car la haute Providence qui leur livra la cinquieme vallee
les exila pour jamais dans ses confins.
Cependant nous regardames, et nous vimes passer devant nous la foule
des ombres dont ces lieux etaient peuples. Chacune d'elles marchait
d'un pas lent et penible sous le faix d'une ample robe qui se courbait
en froc sur leurs tetes, ainsi qu'on en voit sur les dortoirs de
Cologne; mais le raide contour et les plis immobiles de celles-ci
reluisaient d'or a leur surface, et cachaient au dedans une epaisse
doublure de plomb, si vaste et si lourde, qu'au prix d'elle la chape de
Frederic eut semble de la paille legere [3]. O manteaux accablants
d'eternelle duree! ces ombres malheureuses suivaient, en pleurant, les
detours de la noire enceinte, et paraissaient vaincues de fatigue et de
lassitude.
J'observais leur abattement profond en marchant a leurs cotes dans la
vallee obscure; mais elles se trainaient avec tant de peine sous le
poids de leur vetement, que je les devancais toujours, et chaque pas me
portait vers de nouveaux coupables. Je dis alors a mon guide:
--Daignez voir parmi ces ombres s'il en est une dont la vie ait merite
le regard des hommes.
Et aussitot un des reprouves qui venait apres nous, reconnut le parler
toscan, et s'ecria:
--O vous deux qui fendez si legerement l'epaisse nuit, arretez; c'est
de moi peut-etre que l'un apprendra ce qu'il demande a l'autre.
Le maitre se tournant a ces mots:
--Attends ce malheureux, me dit-il, et songe a ralentir ta marche, pour
qu'il puisse te suivre.
Je m'arretai, et j'en vis deux qui montraient bien sur leurs visages le
penible desir qu'ils avaient de me joindre; mais leur pesante charge et
l'aprete du sentier retardaient leurs efforts.
Lorsqu'ils furent enfin devant moi, ils me regarderent longtemps d'un
oeil trouble, et, se tournant l'un vers l'autre, ils se disaient:
--Celui-ci me parait vivre encore, au mouvement de ses levres; car s'il
etait mort, par quel bonheur irait-il ainsi a la legere?
Ensuite elevant la voix:
--O Toscan, me dirent-ils, qui viens te meler a la triste assemblee des
hypocrites, ne refuse pas de nous dire qui tu es!
--Je suis ne dans la grand'ville, repondis-je, et j'ai bu dans les
claires eaux de l'Arno. Vous voyez devant vous ce corps que j'eus
toujours au monde; mais apprenez-moi qui vous etes, vous dont les yeux
eteints et les joues caves s'abreuvent de tant de larmes: dites quels
sont les maux dont vous donnez des marques si douloureuses?
Un d'eux me repondit:
Ces chapes dorees que tu nous vois sont d'un plomb si epais, qu'elles
font craquer nos membres, comme les poids font crier les ressorts et le
joug des balances. Nous avons ete freres joyeux, et tous deux Bolonais
[4]. On nommait celui-ci Lothaire, et moi Catalan: ta republique nous
constitua l'un et l'autre ensemble comme un chef unique, pour eteindre
ses discordes; mais ses rues changees en deserts attestent encore ce
que nous avons ete pour elle.
--O freres, m'ecriai-je, ce sont vos crimes!...
Et je m'interrompis tout a coup devant un coupable mis en croix sur la
terre, et perce de trois piques [5].
En me voyant, il tordit ses membres avec plus d'horreur, et poussa
d'affreux soupirs a travers sa barbe touffue.
L'ombre qui marchait avec moi prit alors la parole:
--Ce crucifie que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il etait bon
qu'un seul perit pour tous. Il expose ainsi sa nudite au milieu du
chemin, et doit y sentir a jamais ce que pese chacun de nous au
passage. Plus loin, dans ces memes fosses, est ainsi etendu son
beau-pere [6]: plus loin encore sont ainsi renverses tous ceux de leur
synagogue; perfide mere, en qui furent maudits les enfants de
Jacob [7].
Je vis alors mon guide contempler avec etonnement ce juif crucifie avec
tant d'opprobre dans ces lieux d'eternel exil.
Ensuite il leva les yeux, et dit a l'ombre bolonaise:
--Daignez maintenant nous apprendre s'il est une issue vers l'autre
cote de la vallee pour echapper aux noirs esprits qui nous
poursuivaient dans ces rocs.
L'ombre repondit:
--On trouve plus pres d'ici que vous ne l'esperez, le rocher qui du
pied de l'enceinte premiere se releve dix fois sur les vallees
maudites: seulement il est tombe dans celle-ci; mais il offre encore un
passage a travers ses debris qui pendent en ruine sur la cote, et
remplissent le fond de la vallee.
A ces mots, le sage baissa la tete, et s'arreta, ajoutant apres un
court silence:
--L'esprit qui veille au dela sur l'etang de bitume nous a donne des
paroles bien trompeuses.
--J'ai recu de mes anciens, reprit le Bolonais, que cet ennemi de
l'homme etait la souche de tout vice, et surtout le pere du mensonge.
Aussitot mon guide, plein d'emotion sur son visage, doubla le pas, et
je suivis ses traces cheries, loin du penible aspect des ombres et de
leurs insupportables vetements [8].
NOTES
SUR LE VINGT-TROISIEME CHANT
[1] Le texte dit, comme deux freres mineurs.
[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se
debattaient, ils furent tous deux manges par un milan: le poete
rapproche cette fable du desastre arrive a ces deux demons.
[3] Frederic II faisait couvrir les criminels de lese-majeste d'une
chape de plomb: on les placait ensuite aupres d'un grand feu ou la
chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire
une pareille pour l'archidiacre de Norwich, qui succomba bientot sous
le poids de cet etrange vetement. Il semble, en lisant l'histoire de
ces temps malheureux, que le poete ait plutot exerce ses yeux que son
imagination.
Ces chapes dorees a l'exterieur, et de plomb au dedans, sont un embleme
de l'hypocrisie, comme les _sepulcres blanchis_ de l'Evangile.
[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modene et de Reggio,
qui pour se derober aux impots et aux discordes publiques, demanderent
au pape Urbain IV d'eriger en leur faveur un ordre religieux et
militaire qui put, comme celui des Templiers, combattre contre les
infideles, et maintenir la foi et la justice. Le pape erigea l'ordre,
et les chevaliers furent nommes _Freres de Sainte-Marie_. Au lieu de
combattre, ils se mirent a vivre ensemble, et a se traiter l'un l'autre
splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la
vie monacale que le gout pour la bonne chere, si bien que le peuple les
appela _Freres Joyeux_. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en
Italie, eut perdu dans la Pouille son trone et sa vie, les Guelfes
prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses
chefs qui etaient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chasse de la
ville. Dans cette crise, la republique se choisit deux magistrats
supremes parmi les _Freres Joyeux_: l'un nomme Catalan Malavolti, et
l'autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais; l'un Guelfe, et l'autre
Gibelin. Mais bien qu'ils fussent de faction diverse, ils se laisserent
corrompre par l'or des Guelfes, et s'unirent pour chasser les Gibelins
de Florence, qui n'y sont plus rentres. On brula et on demolit par leur
ordre les maisons de la famille des Uberti, dont etaient Farinat et
Mosca, comme nous avons deja dit aux notes du dixieme chant, et ainsi
qu'on le verra au trente-huitieme.
[5] C'est Caiphe qui dit en parlant de Jesus-Christ: «Il vaut mieux
qu'un perisse pour tous que tous pour un.»
[6] Celui-ci est Anne, beau-pere de Caiphe.
[7] Les heresies etant le fruit de la subtilite et du loisir, et la
synagogue etant une assemblee de docteurs qui ergotisaient du matin au
soir, il devait arriver que de cette foule d'opinions qui s'elevaient
et se detruisaient tour a tour, il en naitrait enfin une fatale au
judaisme.
[8] Virgile etait honteux de s'etre laisse tromper par le Diable. Il
avait fait plus de chemin qu'il ne fallait, et avait ete oblige, pour
avoir manque le pont, de se precipiter le long des rochers qui bordent
la vallee.
CHANT XXIV
ARGUMENT
Descente a la septieme vallee, ou sont punis les voleurs et brigands
qui ont use de mensonge et de fourberies.
Vers le retour de l'annee, jeune encore, ou deja le soleil plonge son
front palissant dans l'urne pluvieuse [1]: quand le jour s'accroit des
pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gelee imitent
au matin la robe eclatante de la neige [2], le patre qui n'a plus de
fourrages se leve et regarde autour de lui; mais voyant partout
blanchir la plaine, il se bat les flancs, et trouble par son malheur,
il rentre sous ses toits, court, s'ecrie et se desespere.
Il sort enfin, et renait a l'esperance lorsqu'il voit qu'un temps si
court a change l'aspect des champs: deja la houlette en main, il chasse
devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure.
C'est ainsi que le trouble du poete passa de son front sur le mien, et
que par un aussi prompt retour, j'eus le remede apres le mal; car des
que nous fumes devant les ruines du pont, le bon genie, me regardant de
ce meme coup d'oeil dont il m'avait ranime au pied de la colline [3],
ouvrit les bras; et, apres avoir considere ces masses de debris d'une
vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein; ensuite, comme
un sage qui agit et delibere a la fois, il marcha d'un pas mesure, et
me souleva sur la pointe d'un roc, cherchant de l'oeil un autre appui,
et me disant:
--C'est la qu'il faut te prendre; mais vois d'abord s'il peut te
soutenir.
Certes, ce n'etaient point ici des sentiers pour des malheureux vetus
de plomb, puisque l'ombre legere du poete, et moi suspendu dans ses
bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans
ces decombres; et si ce cote ne m'eut offert des roches moins
sourcilleuses, j'aurais succombe sans doute, et mon guide peut-etre
avec moi.
Mais comme de fosse en fosse un rempart s'eleve et l'autre s'abaisse,
les vallees maudites se penchent ainsi comme un vaste amphitheatre et
pesent sur l'abime creuse dans leur centre [4].
J'etendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui herissent le sommet
de la cote; et la, sans pouls et sans force, j'appuyai mon flanc hors
d'haleine sur la pierre tranchante.
--Releve-toi, me cria le maitre, et secoue ta mollesse; car ce n'est
point sur la plume et sous les courtines que la gloire t'attend, la
gloire, sillon de lumiere que l'homme doit laisser apres lui, s'il n'a
point glisse dans la vie, comme la fumee dans l'air, ou l'ecume sur
l'onde. Viens desormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces
mouvements genereux d'une ame qui ne se traine point sous la grossiere
enveloppe des sens. Ne crois pas qu'il te suffise d'etre echappe de ces
gouffres; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles
[5]; entends-moi donc, et que ton coeur se reveille a ma voix.
J'etais deja debout, et, montrant a mon guide des forces que je n'avais
point:
--Me voila, lui dis-je; ne doutez plus de mon courage.
Et aussitot je mis le pied dans les routes etroites de ces rochers, qui
me parurent encore plus apres et plus escarpees.
J'avancais toutefois, en parlant a voix haute, pour ne point trahir ma
defaillance, et j'atteignis enfin le comble du pont qui embrasse la
septieme vallee.
La, mon oreille fut frappee de je ne sais quelle voix confuse,
semblable aux fremissements inarticules de la rage.
Je m'arretai plus attentif; mais en vain je penchais ma tete, des yeux
mortels ne pouvaient sonder ces profondes retraites de la nuit.
--Maitre, dis-je aussitot, descendons sur l'autre bord; car du haut de
ces roches aigues, j'ecoute sans entendre, et je regarde sans rien
distinguer.
--Descendons, me repondit le sage, il n'est point d'autre reponse a tes
justes desirs.
Aussitot nous descendimes vers la base du pont; et je dus alors
envisager de plus pres le fond de l'obscure vallee: mais je la vis
partout couverte de serpents qui fourmillaient dans son ample sein.
Leur multitude etait de toute race et de toute forme; et ce n'est point
sans frissonner que je me rappelle encore leur effroyable confusion.
Que l'Afrique ne vante plus ses familles d'aspics et de basilics, et
les phalanges de couleuvres et de dragons qui peuplent ses deserts; car
jamais les sables de la mer Rouge ou de la noire Ethiopie n'etalerent
dans leur triste fecondite des monstres de nature si cruelle et si
diverse.
Sur cet horrible melange de reptiles entrelaces, des ombres nues
couraient epouvantees, sans trouver un seul abri dans les Enfers: elles
couraient les bras raidis et tournes sur le dos, et leurs mains etaient
entortillees de couleuvres qui se repliaient en ceinture autour leurs
flancs.
Je regardais, et voila qu'un serpent, lance pres des bords ou nous
etions, pique un coupable a la gorge; et, dans un clin d'oeil, le
coupable enflamme se consume et tombe reduit en cendres; mais cette
poussiere en tombant se ramassait d'elle-meme, et tout a coup, se
dressant sous sa premiere forme, le reprouve se montra debout. Ainsi la
sage antiquite nous peint le phenix mourant et renaissant apres cinq
siecles; ne vivant, au lieu des fruits et de l'herbe des champs, que du
suc de l'amomum et des pleurs de l'encens; expirant enfin sur un lit de
myrrhe, de nard aromatique [6].
Cependant tel qu'un homme frappe d'un invisible mal, ou renverse par
l'esprit immonde, tombe d'une chute inopinee, et se releve ensuite tout
ebranle de l'affreuse secousse; plein de trouble, il regarde autour de
lui, et soupire en regardant: tel etait le coupable devant nous. O
severe justice du ciel, quels coups echappent de tes mains!
Mon guide alors dit a ce malheureux:
--Quel fut ton nom et ta patrie?
--La Toscane, repondit-il, m'a vomi naguere dans cette gueule de
l'abime; je suis Vannifucci, le feroce; ma vie a ete de la brute, non
de l'homme, et Pistoie fut ma digne taniere [7].
--Maitre, dis-je aussitot, interrogez-le, avant qu'il s'echappe: qu'il
dise pour quel crime il est tombe si avant, car je l'ai vu jadis homme
de sang et de carnage [8].
Le reprouve, qui l'entendit, ne se cacha point: ses yeux se leverent
sur moi, et son visage se couvrit d'une hideuse rougeur.
--Il m'est plus dur, s'ecria-t-il, d'etre surpris par toi dans la
misere ou je suis, que d'avoir perdu la clarte du jour: mais je ne puis
nier ce que tu vois. Apprends donc que je suis descendu si bas pour
avoir derobe les vases de l'autel, et rejete le crime sur une tete
innocente [9]. De peur cependant que tu n'ailles te rejouir un jour du
souvenir de mes maux, entends ce que ma bouche t'annonce. Voila que
Pistoie se delivre des Noirs, et que Florence adopte un autre peuple et
d'autres moeurs: des vallons de Magra s'eleve une vapeur de guerre;
la tempete s'avance; on combat aux champs de Pizene; l'orage tombe sur
la tete des Blancs; et je te predis tout pour te percer le coeur [10].
NOTES
SUR LE VINGT-QUATRIEME CHANT
[1] L'annee commence veritablement au solstice d'hiver, quand le soleil
quitte le tropique du capricorne pour remonter vers nos climats, ce qui
arrive au 22 decembre. Ici, le poete, en disant que le soleil entre
dans l'urne, c'est-a-dire dans le verseau, designe la fin de janvier,
temps ou l'annee est bien jeune encore.
[2] Les voiles transparents de la gelee sont ici opposes a la robe
eclatante de la neige, que Dante appelle soeur de la gelee.
[3] Comme on a vu dans le premier chant.
[4] Chaque vallee etant un cercle enferme entre deux remparts de
rochers empiles par gros quartiers les uns sur les autres; le rempart
qui formait l'enceinte exterieure etait plus vaste et plus eleve que
celui qui formait l'enceinte interieure; et celui-ci a son tour
surpassait en hauteur et en circuit le rempart qui suivait, comme on
voit dans des cercles concentriques. Les ponts qui coupaient les
vallees etaient des arcades nues et sans chaussee, de sorte qu'il
fallait sans cesse monter et descendre sur l'extrados des ponts; et
cette route festonnee devait etre bien penible. La peinture qu'en fait
Dante est d'une grande beaute.
[5] Il fait allusion ici a la colline du purgatoire.
[6] Cette comparaison du phenix est ingenieuse, et celle qui la suit
est terrible; par l'une, le poete rend ses idees plus sensibles; par
l'autre, il ajoute a leur effet. Dante emploie souvent l'artifice des
doubles comparaisons avec la meme intelligence. Il designe dans la
derniere ceux qui tombent du haut mal et qu'on appelait autrefois des
_possedes_.
On ne peut que regretter ici l'_ultime fascie_, tres-belle expression
si elle etait appliquee a l'homme, et ridicule en parlant d'un oiseau.
Quoi qu'il en soit, les jeunes poetes, pour qui cet ouvrage doit etre
une mine d'expressions et d'images, pourront, d'apres l'_ultime fascie_,
appeler le dernier drap mortuaire _les derniers langes de
l'homme_.
[7] Ce Vannifucci, ou Jean Fucci, etait un batard de la famille de
Lazarri, de Pistoie, homme d'un caractere violent. Il vola les vases et
les ornements d'une eglise et fut cause que plusieurs innocents furent
pendus.
[8] Il aurait donc du etre puni avec les violents. (_Voyez_ chant XII.)
[9] Ici, les serpents et les reptiles monstrueux vont servir au supplice
des voleurs qui ont use de fourberie. Chez les Romains, tout crime
commis par dol et subreption s'appelait _stellionat_, du nom d'un petit
lezard extremement fin. Ce crime est encore chez nous celui des fausses
hypotheques, etc.
[10] Dante se fait predire ici la ruine des _Blancs_ et son propre
exil. Le marquis Malespine, de la vallee de Magra, conduisait la petite
armee des _Noirs_ et mit en deroute celle des _Blancs_, pres de la
plaine du Pizenum.
CHANT XXV
ARGUMENT
Suite de la derniere vallee, ou sont punis les concussionnaires.
A ces mots, le sacrilege tourna contre le Ciel ses poings fermes, et,
les deployant avec furie [1], s'ecria:
--Prends, o Dieu! c'est toi que je brave.
Mais soudain une couleuvre (et leur race depuis ne m'est plus odieuse)
lui serra la gorge de noeuds redoubles, comme pour dire: _Tu ne
parleras plus_. Ensuite une autre, s'attachant a ses bras, se
raidissait tellement sur sa poitrine, qu'il ne pouvait branler la tete.
Ah! Pistoie, Pistoie, que ne t'embrases-tu de tes propres mains,
puisqu'il ne peut sortir de toi qu'une race funeste au monde! Je n'ai
point vu dans tous les cercles de l'Enfer un esprit si revolte contre
Dieu, pas meme celui qui tomba des murailles de Thebes [2]; et je l'ai
vu s'enfuir, ayant ainsi perdu la parole.
Apres lui vint un Centaure furibond qui courait en criant:
--Ou est-il, ou est-il, le feroce?
Et je crus voir depuis son immense croupe jusqu'a sa face humaine, plus
de couleuvres que n'en pourraient nourrir les marecages de Toscane.
Droit sur son dos, paraissait un dragon flamboyant aux ailes deployees,
couvrant de feu tout ce qu'il rencontrait.
--Voila Cacus, dit mon guide, lui qui remplit de tant de meurtres et de
sang les roches du mont Aventin. Il ne tient pas la meme route que ses
freres [3], pour avoir detourne le grand troupeau d'Hercule: mais par
ce vol il termina ses crimes et sa vie, rendant le dernier soupir aux
premiers coups de l'immortelle massue.
Mon guide parlant ainsi, le Centaure passait outre; et trois esprits,
qui s'avancaient vers nous, auraient sans doute echappe a notre vue si
l'un d'eux n'eut crie:
--Qui etes-vous?
Ce qui rompit notre entretien, et fit tomber nos regards sur eux.
Je les considerais sans les reconnaitre, lorsqu'il arriva que l'un dit
a l'autre:
--Ou sera donc reste Cianfa [4]?
Et soudain je portai mon doigt sur ma bouche, comme pour demander au
sage un moment de silence.
Maintenant, lecteur, je permets que ta foi se refuse a ce que je vais
dire, puisque le temoignage de mes yeux n'a pu me le persuader
encore.
Les trois ombres etaient toujours devant moi, lorsqu'un serpent qui
rampait sur six pieds s'elance vers l'un des coupables, et s'attache
tout entier a lui.
D'un triple effort, il lui serre en avant les bras, les flancs et les
genoux; lui ramene en arriere sa queue autour des reins, et, le
pressant ici face a face, lui creuse d'une seule morsure et l'une et
l'autre joue.
Le lierre chevelu se lie moins etroitement a l'arbre que l'affreux
reptile a cet infortune; ils se fondent ensemble comme la cire amollie,
et melent si bien leurs couleurs qu'on ne distingue deja plus l'un de
l'autre: c'est ainsi qu'a l'aspect des flammes, le papier se colore
d'une sombre rougeur, ou le blanc et le noir se confondent.
Les deux ombres, qui les contemplaient ainsi, s'ecrierent avec effroi:
--Angel, comme tu changes! Voila que tu n'es plus ni homme ni serpent
[5].
Et deja les deux tetes n'en formaient qu'une, ou dans un seul visage
paraissait le confus melange de deux figures: les bras, la poitrine et
les jambes se perdirent dans un assemblage que l'oeil n'a jamais vu:
plus de traits primitifs: etre simple et double a la fois, le fantome
pervers marchait et s'eloignait de nous a pas lents.
Cependant, comme on voit sous l'ardente canicule le lezard desertant
ses buissons, fuir en eclair a travers les sentiers; tel parut,
s'echappant vers les deux autres coupables, un reptile enflamme, noir
et luisant comme l'ebene.
Il frappa l'un d'eux au nombril, premier passage des aliments dans nous,
et tomba vers ses pieds etendu.
L'homme frappe le vit, et ne cria point; mais, immobile et debout, il
baillait comme aux approches du sommeil ou d'une brulante fievre: il
baillait, et regardait le reptile, qui le regardait lui-meme: tous deux
se contemplaient: la bouche de l'un et la blessure de l'autre fumaient
comme deux soupiraux, et les deux fumees s'elevaient ensemble.
Qu'ici, temoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus
et de Nasidius [6]; qu'Ovide ne parle plus de Cadmus et d'Arethuse; car,
s'il changea l'un en dragon et l'autre en fontaine, jamais il n'opposa
deux natures de front, les forcant d'echanger entre elles leur matiere
et leur forme. Mais le serpent et l'homme firent cet horrible accord.
Je vis la croupe de l'un se fendre et se diviser, et les jambes de
l'autre s'unir sans intervalle; ici la peau s'etendre et s'amollir, et
la se durcir en ecailles. Ensuite les bras du coupable decroissant a
ses cotes, le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et
les deux autres reunis plus bas lui donnerent le sexe que perdait
l'ombre malheureuse.
Sous la fumee qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient
diversement; et l'un quittait enfin les cheveux dont l'autre ombrageait
sa tete, l'homme tomba sur son ventre, et le serpent se dressa sur ses
pieds.
Alors, et sans detourner leurs affreux regards, l'un se montra sous une
face et des traits moins informes; et l'autre, pareil au limacon qui
replie ses yeux, n'offrait deja plus qu'une tete effilee, ou
disparaissaient tour a tour le nez, la bouche et les oreilles.
Mais la fumee s'evanouit; et soudain le nouveau reptile dardant une
langue aceree, fuit en sifflant dans la nuit profonde.
L'homme nouveau l'insulte en crachant apres lui; et se tournant ensuite
vers l'autre compagnon:
--Je veux, lui dit-il, que Bose rampe dans la vallee aussi longtemps
que moi [7].
Ainsi j'ai vu le septieme habitacle se former et se transformer; et si
mes tableaux sont horribles, ils ont du moins la nouveaute [8].
Enfin, quoique mes yeux et mon ame confuse se perdissent dans ces
horreurs, toutefois encore je remarquai Puccio Sciancato [9], le seul
des trois esprits qui n'eut pas subi d'epreuve: l'autre etait, o
Gaville! celui dont le sang t'a coute tant de larmes [10].
NOTES
SUR LE VINGT-CINQUIEME CHANT
[1] Le texte dit qu'il fit la figue au ciel.
[2] C'est Capanee qu'on a vu au quatorzieme chant.
[3] Cacus aurait du etre puni, avec les autres centaures, dans le
fleuve de sang (_Voyez_ le chant XII). Il s'occupe ici a poursuivre
Vannifucci.
[4] Ce Cianfa Donati etait parent de Dante par les femmes. Il vient de
disparaitre aux yeux des compagnons de ses supplices, pour avoir subi
quelque metamorphose pareille a celle qu'on va voir.
[5] Je crois que c'est Cianfa lui-meme, change en serpent, qui vient de
s'attacher a cet Angel, qui etait de la famille Brunelleschi. Ces deux
Florentins s'etaient unis pour piller la republique: ils s'unissent ici
pour leur mutuel supplice: idee ingenieuse, dont la terrible execution
fournit une note critique. C'est que les comparaisons etant toujours un
objet secondaire dans une description, il faut bien prendre garde aux
couleurs qu'on y emploie: elles contrarient l'ordonnance generale, si
elles ne se fondent pas bien dans la teinte dominante; car il est vrai,
en poesie comme en peinture, que les reflets de lumiere doivent tenir
de la couleur des corps dont ils partent, et qu'il se fait par la dans
un tableau un echange harmonieux des jours et des ombres. Ainsi
l'epithete de _chevelu_ que Dante donne au lierre, reflete un jour
effrayant sur le reptile auquel cet arbuste est compare: par ce mot
seul, le serpent se trouve herisse de poils. Le poete n'a pas toujours
ce grand gout, il faut l'avouer.
[6] Sabellius et Nasidius, deux soldats de l'armee de Caton, furent
piques par des serpents en traversant les sables d'Afrique. Voyez
l'affreux tableau de leur mort dans Lucain. Il faut observer que, dans
la metamorphose de l'homme et du serpent, la fumee qu'ils exhalent tous
deux va de l'un a l'autre, comme pour etablir l'echange des deux
substances, et qu'ils se contemplent attentivement comme pour prendre
modele de leur nouvelle forme l'un sur l'autre pendant l'action du
venin.
[7] Bose, Florentin, de la famille des Donati, qui vient d'etre change
en serpent, tandis que le serpent est devenu homme.
[8] Voila en effet des tableaux ou Dante se montre bien dans cette
magnifique horreur sur laquelle Tasse s'est tant recrie. Hardiesse de
style, fierte de dessin, aprete d'expression, tout s'y trouve; les
trois vers qui terminent la tirade font fremir d'admiration, car ce
n'est plus de l'italien, _non mortale sonans_; c'est le _mens divinior_;
c'est l'Enfer dans toute sa majeste:
_Cosi vid'io la settima zavorra
Mutar e trasmutare; e qui mi scusi
La novita, se fior la lingua abborra_.
On croit d'abord que l'imagination du poete, lassee des supplices de
Vannifucci et d'Angel, va se reposer; quand tout a coup elle se releve
et s'engage dans la double metamorphose du serpent en homme et de
l'homme en serpent, sans reprendre haleine, sans user meme d'une simple
transition. Aussi parait-il bientot que Dante a eu le sentiment de sa
force par le defi qu'il adresse a Lucain et a Ovide: et non-seulement
il est vrai qu'il les a vaincus tous deux dans cette derniere tirade,
mais il me semble qu'il s'est fort rapproche du Laocoon dans le
supplice d'Angel.
C'est des trois derniers vers qu'on vient de citer qu'est tiree
l'epigraphe de l'ouvrage. Elle presente plus d'un sens: _Qu'ici la
nouveaute m'excuse si mon langage est barbare_; ou bien, _si mon
langage repousse la parure_; ou enfin, _si mes tableaux ne respirent
qu'horreur_: on a suivi cette derniere intention. Il est inutile de
faire observer combien Dante s'est eleve dans ces XXIVe et XXVe chants.
[9] Puccio Sciancato, autre Florentin.
[10] Il se nommait Guercio Cavalcante et fut tue par les habitants de
Gaville, terre situee sur les bords de l'Arno. Les amis de Cavalcante
vengerent sa mort en massacrant les habitants de Gaville. On voit que
c'est lui qui vient de passer de l'etat de serpent a celui d'homme;
aussi fait-il deux actes d'homme en crachant et en parlant, aussitot
apres sa metamorphose.
Il y a des esprits chagrins et denues d'imagination, _censeurs de tout,
exempts de rien produire_, qui sont faches qu'on ne se soit pas
appesanti davantage sur le mot a mot dans cette traduction; ils se
plaignent qu'on ait toujours cherche a reunir la precision et
l'harmonie, et que donnant sans cesse a Dante on soit si souvent plus
court que lui. Mais ne les a-t-on pas prevenus au _Discours
preliminaire_, que si le poete fournit les dessins, il faut aussi lui
fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au texte? et, s'ils
ne l'entendent pas, que leur importe? Je leur demande si on eut
beaucoup fait pour la gloire de Dante et le plaisir des lecteurs en
traduisant a la lettre ce passage du XVIIIe chant: _Ah! comme ces
demons leur faisaient lever les jambes a coups de fouet! aucun de ces
malheureux n'attendait le second coup, encore moins le troisieme_; et
une foule d'autres passages aussi heureux?
Croira-t-on, par exemple, qu'il s'est trouve des gens qui n'ont pu
passer trois rimes feminines de suite aux trois premiers vers de
l'inscription de l'Enfer? Comme s'ils ne sentaient pas ce que produit
cette heureuse monotonie! comme si Racine n'avait pas employe le meme
artifice dans le monologue du grand-pretre Joad!
Aux accents de ma voix, Terre, prete l'oreille,
Ne dis plus, o Jacob? que ton Seigneur sommeille:
Pecheurs, disparaissez: le Seigneur se reveille.
Comme si enfin, dans quelques circonstances, l'art ne brisait pas
lui-meme sa regle pour produire un plus grand effet! On affecte encore
d'etre surpris que le septieme vers de l'inscription italienne, _avant
moi il n'y eut de choses creees que des choses eternelles_, soit rendu
par celui-ci: _J'ai de l'homme et du jour precede la naissance_. C'est
pourtant la meme pensee retournee, et c'etait l'unique maniere de la
rendre, si on veut y reflechir. Il n'y avait que l'ange, le chaos et
l'eternite quand l'Enfer fut construit; donc il le fut avant le jour,
avant l'homme et avant le temps.
CHANT XXVI
ARGUMENT
Huitieme vallee ou sont punis les capitaines qui ont use de la fourbe
plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.
Rejouis-toi, Florence, puisque ta renommee, franchissant les mers et
les empires, a retenti jusque dans les Enfers.
J'ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands
[1]; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire: mais si parfois
la verite se mele aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gre
de tes voisins jaloux.
Et, que ton sort n'est-il deja rempli! je n'aurais pas a porter dans
mon coeur cette cruelle attente.
Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpees d'ou
nous etions d'abord descendus; je le suivais dans une route solitaire,
tour a tour porte sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu
des roches et des debris.
Le trouble ou me jeta, ou me rejette encore le spectacle que je vis
alors sera toujours present a ma memoire; toujours cet effroi salutaire
veillera sur mon coeur: je n'irai pas m'envier a moi-meme le fruit de
tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct
m'appellent a la vertu [3].
Comme dans la saison ou le flambeau du monde fatigue de sa presence nos
climats brules; vers l'heure ou la mouche legere fait place aux
insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers
luisants semes comme des etincelles dans la plaine [4]: ainsi je vis du
sommet de ces rocs la huitieme vallee toute resplendissante: mais ces
clartes recelaient des ames criminelles, et me semblaient se mouvoir
dans la profonde enceinte, pareille a cette nue embrasee ou disparut
Elie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel,
l'emporterent loin d'Elisee, qui le suivait a peine de ses yeux eblouis.
Tout entier a ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la
vallee, et j'y serais tombe sans l'appui des rochers ou mes mains
s'attacherent.
Alors mon guide rompit le silence.
--Les feux mouvants que tu regardes nous derobent autant de coupables;
chacun d'eux marche enveloppe du feu qui le consume.
--Maitre, repondis-je, telle etait ma pensee; mais ne pourrais-je
savoir quelle est cette flamme qui s'eleve et se partage, comme jadis
au bucher d'Eteocle et de son frere [5]?
--C'est, reprit-il, pour Ulysse et Diomede qu'elle fut allumee; c'est
la qu'ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise
de Troie, l'enlevement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre
Deidamie [6].
--Ah! si leur voix, m'ecriai-je, pouvait percer le vetement de feu qui
les entoure, j'oserais les interroger. Mais, o sage poete! c'est a vous
qu'il appartient de sonder et de remplir les desirs de mon coeur.
--Je me rends, dit le sage, a ta priere; mais garde-toi de les
interroger toi-meme: ces heros de la Grece mepriseraient ton langage
[7].
Cependant la flamme s'avancait, et quand elle passa devant nous, mon
guide prit ainsi la parole:
--O vous qu'une meme flamme unit et divise, si j'ai pu vous plaire en
consacrant vos noms dans mes vers, daignez m'apprendre comment et dans
quelle plage lointaine l'un de vous a termine sa course [8]?
L'antique flamme balanca son plus haut sommet, et, s'excitant comme au
souffle de l'air, elle sut imiter le rapide jeu d'une langue qui parle,
et former ainsi sa reponse:
--Apres m'etre echappe des fers de Circe, qui m'avait retenu plus d'un
an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague
instinct qui me poussait a errer dans le monde, pour m'instruire des
vices et des vertus des hommes. J'oubliai les charmes et l'enfance de
Telemaque, et la vieillesse de mon pere, et l'amour de Penelope, qui
dut faire son bonheur et le mien: je m'engageai dans la haute et pleine
mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours
fideles. Nous vimes le double rivage de l'Ibere et du Maure, parcourant
et visitant les iles dont ces mers sont peuplees, et nous etions deja
consumes de travaux et d'annees quand nous parvinmes au detroit ou le
grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. «O mes
amis! m'ecriai-je, qui par tant de perils etes parvenus enfin a ce
dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crepuscule d'une
vie qui vous echappe la gloire de le suivre encore vers des mondes
inhabites. Vous n'etes pas nes pour ramper sur la terre, mais pour vous
elever aux grandes decouvertes par les sentiers de la vertu.» Ces
courtes paroles remplirent mes compagnons d'une telle ardeur, que,
laissant a jamais les contrees du matin, ils inclinerent le gouvernail
au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Deja l'etoile du
nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pole
et d'autres cieux; deja la lune avait cinq fois rallume ses clartes,
depuis que l'Ocean nous recut dans son sein, lorsqu'une montagne
obscure et perdue dans l'eloignement nous apparut: elle me semblait si
haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous
rejouissions a sa vue mais, helas! notre joie fut courte. Un tourbillon,
sorti de ces terres inconnues, frappa les cotes du navire, et le
secouant trois fois de la poupe a la proue, trois fois le fit tourner
sur lui-meme, et rouler dans les abimes. Ainsi nous disparumes, comme
il plut au destin, et l'Ocean se ferma sur nos tetes.
NOTES
SUR LE VINGT-SIXIEME CHANT
[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant
precedent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.
[2] On a cru longtemps que les reves du matin etaient les
avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poete emploie cette tournure
pour annoncer a Florence les maux dont elle fut affligee en ce temps-la,
outre les calamites des guerres civiles. J'ai lu dans les histoires du
temps qu'on representa a Florence une piece intitulee l'_Enfer_, ou on
jouait les damnes et les diables; piece dans le genre des _Mysteres_
qui se jouerent depuis en France; car en tout nous avons toujours ete
moins avances que l'Italie. Le grand concours de peuple que ce
spectacle avait attire sur un des ponts le fit ecrouler, et il se noya
une infinite de personnes. Il y eut aussi dans ce meme temps un
incendie qui consuma pres de quinze cents maisons a Florence, etc.
[3] Dante emploie, sous differentes formes, le supplice du feu, et par
les petits exordes qui precedent ses descriptions, on voit qu'il etait
plus frappe de ce tourment que des autres; tandis qu'au gre de
certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles.
[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, ou on voit souvent
la campagne tout enflammee de vers luisants.
[5] Ceci est tire de la _Thebaide_: les deux freres ennemis, s'etant
tues l'un l'autre, furent mis sur le meme bucher; mais la flamme en
s'elevant se partagea, comme si elle eut ete l'organe de la haine que
s'etaient vouee les deux princes.
[6] Il faut bien que Dante partage la predilection de Virgile pour les
Troyens, puisqu'il damne Ulysse et Diomede pour de tels motifs.
[7] Dans quelle langue Dante eut-il interroge ces princes? Virgile
va-t-il leur parler grec? Ceci est difficile a expliquer, a moins que
Virgile n'ait voulu faire entendre que Dante etait un mauvais orateur,
ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire a des Grecs. Il est
certain que le latin avait jadis la preeminence dans l'Europe, et
qu'encore aujourd'hui les Italiens traitent leur langue de _lingua
volgare_. Chez eux, comme chez nous, l'histoire, la poesie et tout ce
qu'il y a d'important, s'ecrivaient en latin. Ce prejuge a tenu nos
langues modernes dans une longue enfance.
[8] Il veut forcer Ulysse a parler, et ce heros prend en effet la
parole pour raconter l'histoire de ses voyages et de sa mort, si
differente de ce qu'on lit dans l'_Odyssee_. On voit ici qu'il s'egare
longtemps dans la Mediterranee, en visitant toutes ces iles, dont le
voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive deja vieux a
Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours a l'occident, comme
s'il allait decouvrir l'Amerique. Mais quoique, des le temps de Dante,
il courut deja quelques bruits qu'il existait un autre monde au dela
des mers, ce poete, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait
rencontrer a Ulysse qu'une haute montagne qui s'eleve du milieu de la
mer Atlantique, et se perd dans le ciel; c'est le Purgatoire. Comme il
n'est pas donne a l'homme d'y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons
sont submerges a sa vue.
Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d'Ulysse vers Gibraltar
soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce
prince ne revit jamais Ithaque et Penelope. Pline pretend que Lisbonne
ou Ulisbonne a recu son nom d'Ulysse. Au reste, si ce heros eut
continue son voyage au dela de Gibraltar, il aurait rencontre les
Canaries, ou iles Fortunees, comme tant d'autres navigateurs de
l'antiquite. (_Voyez_ Plutarque dans la _Vie de Sertorius_.)
CHANT XXVII
ARGUMENT
Suite de la huitieme vallee.--Aventure du comte Guidon, guerrier sans
foi et conseiller sinistre.
Cette flamme avait recu les dernieres paroles de mon guide et fendait
l'epaisse nuit, en s'eloignant de nous: mais une autre s'avancait
aupres d'elle, dont j'admirais les mouvements et le confus murmure:
elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en
mugissements les cris des victimes renfermees dans son sein; et par ce
cruel artifice, que son auteur eprouva le premier, on vit l'airain
anime par la douleur.
C'est ainsi que les plaintes du coupable, egarees dans les replis
ondoyants de la flamme, s'echappaient en sons inarticules; mais enfin,
elles s'ouvrirent un passage vers la cime etincelante, qui, pour les
exprimer, se mouvait en langue de feu; et j'entendis une voix humaine
[2]:
--O toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j'ai
reconnu le langage; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t'arreter
un moment; tu vois que je m'arrete, moi qui brule, et, s'il est vrai
que tu sois tombe naguere des douces contrees de l'Italie, ou j'ai
merite mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix;
car c'est elle qui m'a vu naitre, pres des sources du Tibre.
J'avais encore la tete penchee vers le fond de la vallee quand mon
guide etendit sa main pour me designer l'ombre qui parlait, et me dit:
--C'est a toi de repondre; elle est de ta patrie [3].
Aussitot prenant la parole:
--Ame infortunee que ces feux me derobent, apprenez, lui dis-je, que
votre Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre, dans le coeur de
ses tyrans; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L'aigle
de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les
Francais tremperent de leur sang suit aujourd'hui la fortune du lion
vert [5]; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et
de son louveteau; et ce sont eux qui ont devore le malheureux Montagne
[6]. Le lionceau du champ d'argent fait trembler Faenza et Imola, et
change de parti comme de saison [7]. Enfin la cite qu'arrose le Savio,
se partageant entre le mont et la plaine, respire et gemit a la fois
sous la tyrannie et la liberte [8]. Maintenant daignez, a l'exemple des
autres, m'apprendre votre nom, et me dire si le monde a garde quelque
bruit de vous et de vos oeuvres.
La flamme, s'inclinant et se dressant tour a tour, gemit et me repond:
--Tu partirais sans entendre ma voix si mes paroles devaient etre
reportees dans le monde: mais s'il est vrai que jamais creature n'ait
remonte de ces bords au sejour des vivants, je parlerai sans crainte
d'infamie. J'ai d'abord fait la guerre, et depuis j'ai porte le froc,
esperant qu'un coeur ceint du sacre cordon obtiendrait l'oubli de ses
erreurs passees; et je l'eusse obtenu sans le pretre maudit qui me
rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l'entendre [9].
Aux belles annees de ma vie, et tant qu'il m'est reste quelque chaleur
dans les veines, j'ai combattu, je l'avoue, moins en lion qu'en renard;
m'enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse
renommee avec tant d'artifice, que la terre ne parlait plus que de ma
gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arrive a cette froide
saison ou l'homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je
me retirai du labyrinthe ou je m'etais plu d'egarer ma jeunesse, et
dans l'amertume de mon coeur je versai les larmes salutaires du
repentir. Mais, o disgrace! le prince des nouveaux Pharisiens avait
alors la guerre, non avec le Juif et l'Arabe, mais aux portes de
l'Eglise, avec des vrais Chretiens; et pourtant aucun d'eux n'avait
commerce en pays infidele, ou prete son bras aux ennemis de la foi
[10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait
sa lepre au solitaire Sylvestre, et demandait guerison [11]; ainsi
Boniface descendit dans mon cloitre, et la, sans pudeur pour son habit
pontifical et pour ma robe grise, signe de penitence, il me montra son
coeur gangrene d'ambition, sollicitant ma politique de lui donner
conseil, et de guerir sa fievre. Mais je restai muet, tant j'eus pitie
de son ivresse! Alors il insista, et me dit: «Ne crains rien;
apprends-moi seulement l'art d'emporter Preneste, et je t'absous
d'avance: je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer a mon
choix; c'est pourquoi j'ai les deux clefs dont sut mal se servir mon
devancier [12].» Le poids de sa raison entraina la mienne, et je ne vis
plus de danger que dans le silence. «Des que vous me lavez, lui dis-je,
du mal que je suis pret a faire, _promettre et ne pas tenir_ vous fera
triompher de tous vos ennemis.» Or, quand j'eus rendu l'ame, saint
Francois descendit pour m'enlever; mais l'ange noir accourut et lui
dit: «Arretez; c'est a moi qu'il est du: il me fut devolu pour le
conseil frauduleux qu'il donna, et des lors je n'ai plus lache prise;
car il n'est pas d'absolution sans penitence, et le coeur ne saurait se
repentir et pecher a la fois: il faut ici quelque distinction.» Ah!
malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit: «Tu
ne t'attendais pas a ma theologie!» Aussitot il m'emporte, et me jette
aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses
impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s'ecria: «Qu'il tombe au
feu de felonie.» Et me voila depuis gemissant, et perdu dans les feux
dont je marche environne [13].
Ainsi parlait cette ombre d'une voix lamentable; et cependant elle
glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes
languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions
au-dessus des profondeurs ou sont ranges de nouveaux coupables.
NOTES
SUR LE VINGT-SEPTIEME CHANT
[1] On sait que Phalaris, tyran de Sicile, demanda a Perille, artiste
Athenien, quelque nouvelle invention, quelque moyen inconnu de
tourmenter ses sujets. L'artiste imagina un taureau d'airain dans
lequel on enfermerait un homme, et qu'ensuite on echaufferait par de
grands feux; les cris de ces malheureux devaient, en sortant de la
bouche du taureau, en imiter les mugissements. Le tyran, frappe de
l'ingenieuse cruaute de Perille, voulut qu'il essayat lui-meme la
machine, et, ce qui n'est pas moins satisfaisant dans l'histoire, c'est
qu'on trouve que Phalaris y fut brule a son tour.
[2] C'est le comte Gui ou Guidon de Montefeltro qui parle et qui va
raconter sa vie. C'est de lui qu'on a deja fait mention en plusieurs
notes.
[3] Les deux poetes semblent s'etre partage les personnages qu'ils
rencontrent aux Enfers; ceux de l'antiquite sont pour Virgile, et Dante
est charge des modernes.
[4] Le prince de Polente, chez qui Dante se refugia et mourut, s'etait
rendu maitre de Ravenne et de Cervia. Il avait pour armes une aigle
mi-partie.
[5] C'est la ville de Forli, ou Jean de Pas, a la tete d'une armee de
Francais, fut taille en pieces par le comte Guidon. Un petit tyran,
nomme Ordelaffi, qui portait pour armes un lion vert, gouvernait Forli
au moment ou parle Dante.
[6] Par le vieux loup et son louveteau, le poete designe Malatesta et
Malatestino, pere et fils tyrans d'Arimino, ou de Rimini. C'est
Malatestino qui fut l'epoux, et le bourreau de Francoise de Polente,
dont on a vu l'aventure au chant V. Ces deux princes avaient assassine
Montagne, chef du parti Gibelin. On voit par tout ceci qu'outre les
villes occupees par les papes et les empereurs, et celles qui s'etaient
formees en republiques, il y en avait beaucoup d'usurpees par des
tyrans particuliers.
[7] C'etaient les armes de Pagan, maitre de Faenza et d'Imola. Il
passait du parti Gibelin au parti Guelfe, selon ses interets.
[8] La ville de Cesenne etant situee entre le mont et la plaine, on
sent bien que ce ne sont pas ceux de la montagne qui etaient les
esclaves.
[9] C'est Boniface VIII que le comte Guidon apostrophe ici, et qu'il
appelle plus bas, _prince des nouveaux Pharisiens_. On connait les
longs demeles de ce pape avec les princes Colonna: on sait avec quelle
fureur il les persecuta, faisant raser leur palais, qui etait pres de
Saint-Jean-de-Latran, publiant une croisade contre eux, et les
poursuivant a main armee dans toutes les villes de leur domaine. Cette
famille infortunee, a qui il ne restait plus que la ville de Preneste,
aujourd'hui Palestrine, vint se jeter aux pieds de l'altier pontife,
qui voulut bien leur pardonner, moyennant qu'on lui livrat Preneste
pour garantie de leur soumission: a peine l'eut-il en sa puissance,
qu'il la fit raser. Les Colonna, au desespoir, reprirent les armes,
secondes par les Gibelins: mais ils furent malheureux; et, dans la
crainte de perdre la liberte, ils se retirerent en France, charges
d'excommunications. Philippe le Bel, ennemi de Boniface, leur donna des
secours. Tout le monde sait que Sciarra Colonna revint avec Nogaret
souffleter le pontife, et le faire prisonnier dans Agnanie, ou
Alagnie.
[10] Il fait allusion a ces Chretiens qui ne profiterent de la folie
des croisades que pour faire un bon commerce avec les Turcs, et encore
plus a ceux qui leur aiderent a prendre Saint-Jean-d'Acre sur les
Chretiens memes.
[11] Dans le temps ou on defigurait l'histoire pour soutenir les
pretentions de l'Eglise, quelques moines ecrivirent que Constantin,
ayant la lepre, alla trouver l'eveque des Chretiens, qui etait cache
dans une caverne du mont Soracte (aujourd'hui Saint-Sylvestre), a Rome,
et l'interceda pour en obtenir sa guerison. L'eveque profita de
l'occasion, et conclut un marche fort avantageux avec l'empereur: il
lui rendit la sante, et le prince lui donna la ville de Rome et son
territoire.
[12] Boniface se moque ici du pauvre saint Celestin, a qui il avait
extorque la tiare a force de subtilites. Il en a ete parle au chant
III. Dante prend tous les styles pour vexer ce pontife, qui lui avait
fait tant de mal, en introduisant Charles de Valois et la faction noire
a Florence.
[13] Voltaire s'est egaye a traduire cet episode dans le style de sa
_Pucelle_. Il n'y a guere que ce morceau et celui des diables qui
puissent supporter ce style, si on veut du moins entrer dans la
veritable intention de Dante. Il n'a point pretendu faire un Enfer
burlesque; et bien qu'on eut pu reussir a lui donner cette tournure,
trois reflexions en auraient empeche. La premiere, c'est que la plupart
des imaginations de ce poete, qui n'ont plus aujourd'hui que le cote
plaisant, n'en laissaient pas meme le soupcon pour des esprits
religieux, penetres d'avance de toute la terreur que Dante voulait leur
inspirer. La seconde, c'est qu'au treizieme siecle la langue toscane
etait republicaine, et chaque mot y participait de la souverainete;
mais quatre ou cinq cents ans d'intervalle, la familiarite que le temps
nous fait contracter avec certaines expressions, et surtout le
changement du gouvernement ont fait d'une langue republicaine un
langage de populace. Enfin la langue francaise elle-meme gagne plus aux
traductions en style soutenu qu'en style mele; il fallait que Dante,
pour produire tout son effet, se presentat dans notre langue tel qu'il
s'offrit autrefois dans la sienne. Quelques personnes demanderont
peut-etre pourquoi l'_Enfer_ n'a pas ete traduit en vers. C'est qu'un
poeme national, herisse de notes et tout en dialogues, n'aurait pu se
faire lire en vers d'un bout a l'autre, soit qu'on gardat les _dit-il_
et les _repondit-il_, soit qu'on les supprimat; d'ailleurs, il fallait
que la traduction servit sans cesse de commentaire au texte; ce qu'on
ne peut attendre que de la prose. L'_Enfer_ pouvait etre traduit en
vers par fragments; mais il s'agissait ici de le faire connaitre tout
entier.
CHANT XXVIII
ARGUMENT
Neuvieme vallee, ou sont punis les sectaires et tous ceux dont
l'opinion ou les mauvais conseils ont divise les hommes.
Qui pourrait jamais raconter d'une voix assuree les spectacles de sang
et de blessures qui s'etalerent devant moi?
Toute langue se refuserait sans doute, et la parole et la pensee
seraient egalement sans force et sans vertu.
En vain on assemblerait les generations qui dorment dans les champs de
la Pouille, theatre de tant de guerres; et les peuples tombes sous le
fer de Turnus et d'Annibal, et ceux dont les ossements attestent encore
les victoires de Guiscard, les malheurs de Mainfroi et la prudence du
vieil Alard [1]; toute cette multitude de cadavres sanglants et mutiles
n'egalerait pas les horreurs que m'offrit la neuvieme vallee.
Un homme se presenta d'abord, ouvert de la gorge a la ceinture: ses
intestins fumants pendaient sur ses genoux; et son coeur palpitait a
decouvert.
Je m'arretai, en le voyant ainsi massacre, et je le considerai; mais a
son tour il jeta les yeux sur moi, et prenant a deux mains les deux
cotes de sa poitrine, il me cria:
--Vois toutes mes entrailles; vois donc comme est traite Mahomet. Ali
pleure et marche devant moi, la tete fendue jusqu'au menton: avec nous
marchent et pleurent les sectaires et seminateurs de scandale; comme
ils ont divise le monde, ils vont ainsi tronques et miserablement
decoupes: car un Ange est la-bas qui nous attend, et nous passe tour a
tour au tranchant de son glaive; et quand nous avons parcouru le cercle
de douleur, il rouvre encore nos blessures qui se referment sans cesse
[2]. Maintenant, dis-nous qui tu es, toi qui t'arretes la-haut, pour
temporiser sans doute avec ta dure destinee.
--Celui-ci, repliqua mon guide, ne connait encore ni trepas ni
damnation; et moi qui les connais, je viens le conduire de cercle en
cercle a travers l'abime: tu peux croire a la verite de mes paroles.
Les morts qui l'entendirent au fond de la vallee suspendirent leur
marche, et me contemplerent, dans leur surprise oubliant leurs
tourments.
--Va donc, toi qui verras dans peu le soleil; et dis a ton frere Dolcin
[3] qu'il s'arme et s'approvisionne, s'il ne veut bientot me suivre
ici-bas; car les Novarois le forceraient au milieu des neiges, malgre
sa retraite escarpee.
Ainsi parla Mahomet; et portant vers la terre son pied deja suspendu,
il poursuivit sa marche douloureuse [4].
Mais un autre, au milieu de cette foule, s'etait aussi arrete de
surprise, avec une oreille arrachee, les levres et le nez coupes; et
tournant vers moi son visage ainsi deshonore, il me dit:
--O toi qui n'es pas descendu pour souffrir, et que j'ai vu jadis en
Italie, si trop de ressemblance ne m'abuse, ressouviens-toi de Pierre
de Medicina [5]; et quand tu fouleras la douce plaine qui tombe de
Verceil a Mercabo, tu pourras dire aux deux premiers citoyens de Fano,
a Guido et Anjolello [6], que si la prevision des morts n'est pas un
vain songe, ils seront jetes tous deux hors d'une barque, et noyes pres
de Cattolica, par l'ordre d'un tyran barbare. Du levant au couchant, et
dans toute son etendue, la Mediterranee ne fut jamais souillee d'un tel
acte de perfidie; non pas meme par les pirates, ou la race d'Argos; car
le traitre [7], qui ne voit que d'un oeil (et sous qui tremblent les
terres que voudrait n'avoir pas vues telle ombre [8] qui est a mes
cotes), les attirera l'un et l'autre, et les traitera de sorte que,
pour conjurer la tempete, ils n'auront plus besoin de voeux ni de
prieres.
--Si tu veux, lui repondis-je, qu'un jour ma voix te rappelle au
souvenir des tiens, fais donc que je sache a qui il en a tant coute
d'avoir vu les terres de Rimini?
Le spectre alors porta sa main sur le menton d'une ombre qui s'etait
approchee, et lui tenant la bouche ouverte:
--Le voila, me dit-il, mais il ne parle plus. Cet ennemi du Senat vint
trouver Cesar qui chancelait du Rubicon, et le poussant au dela lui dit
cette parole: _Quand tout est pret, tout retard est funeste_.
Oh! qu'il me parut consterne, avec sa langue tranchee jusque dans les
racines, ce Curion qui osa trop parler! Mais tout a coup un autre qui
avait les deux mains coupees, levant dans l'air obscur ses moignons
dont le sang ruisselait sur son visage, me cria:
--Qu'il te souvienne encore du Mosca [9] qui dit, helas! _ce qui est
fait est fait_; d'ou sont venus tous les maux de Florence.
--Et la perte de ta race, lui criai-je.
Ce qui fit qu'ajoutant douleur a douleur, il me quitta, poussant des
cris, et comme aliene.
Cependant j'etais encore a regarder la foule qui s'ecoulait, et je vis
ce que je tremblerais d'affirmer sans temoin, si je n'avais pour moi la
conscience, incorruptible et franche interprete d'un coeur sans
reproche.
Je vis donc, et je crois voir encore marcher un corps sans tete, et
suivre ainsi le triste troupeau: mais ce corps portait d'une main sa
tete par les cheveux, comme une lampe suspendue; et cette tete nous
fixait et repetait l'antique _helas_! le coupable se precedant et
s'eclairant ainsi lui-meme, comme un en deux, et deux en un: effroyable
mystere d'une justice qui prend de telles formes!
Quand il fut parvenu au pied de notre pont, le fantome leva son bras
vers nous, pour approcher sa tete et les paroles qu'elle
prononcait.
--Toi, qui vas respirant au milieu des morts, arrete et considere mes
souffrances: vois s'il en est de comparables; et pour qu'un jour tu me
nommes la-haut, apprends que je fus Bertrand de Bornio, sinistre
conseiller du prince Jean [10]. C'est moi, nouvel Architofel, qui
soulevai le fils contre le pere: aussi, pour avoir divise ce qu'unit la
nature, je porte ma tete separee de son tronc, par un supplice image de
mon crime.
NOTES
SUR LE VINGT-HUITIEME CHANT
[1] Le poete rappelle ici cinq grands combats tous donnes dans la
Pouille. Celui de Turnus et d'Enee; la bataille de Cannes; celle que
Robert Guiscard, un des fils de Tancrede de Hauteville, remporta en
1070 sur les habitants meme de la Pouille; celle ou Mainfroi perdit la
vie contre Charles d'Anjou, frere de saint Louis; enfin la victoire
decisive du meme Charles contre Conradin, neveu de Mainfroi et dernier
rejeton de la maison de Souabe. Cette victoire fut attribuee aux
conseils d'Alard, vieil officier francais, qui, au retour de la
Terre-Sainte, s'etait attache au service de Charles d'Anjou.
[2] On est un peu scandalise de voir Mahomet et son gendre Ali traites
si miserablement.
[3] Mahomet s'interesse au sort d'un abbe Dolcin, ne a Novare, qui, se
voyant persecute par son eveque, s'enfuit sur les montagnes du Trentin,
ou il attroupa 3 a 4,000 personnes, en leur prechant la communaute des
biens et celle des femmes. On le poursuivit sur une montagne escarpee,
entre Novare et Verceil, et on affama sa petite armee. Il fut pris et
condamne au dernier supplice, qu'il souffrit avec grandeur, plutot que
d'abjurer sa doctrine. Quelques-uns de ses disciples, et sa femme, qui
etait jeune et belle, imiterent sa constance. Dolcin etait fort
eloquent pour son siecle; il avait ete nourri et eleve par un pretre
savoyard; et, ayant un jour ete surpris faisant un vol, il s'etait
enfui a Turin. Il ecrivit contre l'inegalite des conditions et contre
l'Eglise; il voulut ramener les hommes a l'etat qu'on nomme _pure
nature_; enfin, il chercha la persecution et la gloire. On est frappe
des rapports qu'eut ce novateur avec un ecrivain de nos jours; la seule
difference se trouve dans la catastrophe.
[4] Par cette phrase, Mahomet s'arrete, parle et marche a la fois, il
est moitie sur terre et moitie en l'air. C'est une grande finesse de
l'art que ce style toujours remuant, qui fait sans cesse travailler
l'imagination. Le secret consiste a suspendre l'action au moment ou
elle se fait, et a ne jamais la peindre achevee. Les grands peintres
saisissent toujours ce demi-chemin d'action qui laisse deviner ce qui
vient de se passer et ce qui va suivre. En representant l'action deja
faite, le tableau n'a plus de mouvement; un coup d'oeil suffit au
spectateur, dont l'imagination n'espere plus rien.
[5] Pierre de Medicina etait un intrigant qui sut gagner la confiance
des differents princes d'Italie; mais il ne profita de l'acces qu'il
avait aupres d'eux que pour les brouiller ensemble.
[6] Guido Casero et Angiolello Cagnano etaient les deux premiers
citoyens de Fano. Malatestino, tyran de Rimini, leur manda un jour de
venir diner avec lui, sous le pretexte de quelque affaire importante.
Ils s'embarquerent sans defiance; mais leurs guides, suivant l'ordre
secret qu'ils en avaient recu, les jeterent dans la mer, pres de
Cattolica.
[7] Malatestino etait borgne et bossu.
[8] Cette ombre est celle de Curion, chasse du Senat pour son
attachement au parti de Cesar. Il passa dans son camp et c'est dans
Lucain qu'on trouve les paroles que lui prete Dante:
_Tolle moras; semper nocuit differre paratis_
[9] _Mosca_, de la maison des Uberti: le meme dont
a ete parle au chant VI.
Un jeune homme nomme Buondelmonte, qui devait epouser une demoiselle de
la maison des Amidei, leur fit l'affront d'epouser une Donati. Aussitot
les offenses et tous les amis se rassemblerent pour deliberer sur la
vengeance; mais Mosca, bouillant de colere, dit qu'il fallait agir et
non deliberer, et, ayant rencontre le coupable, le perca de plusieurs
coups de poignard. De la naquirent ces querelles interminables de
famille a famille dont Florence fut si longtemps travaillee.
La maison des Uberti, comme nous l'avons deja vu, fut rasee et leur
race exilee a jamais. Mosca se retire doublement malheureux par les
maux qu'il a faits a son pays et par la ruine de sa famille qu'il vient
d'apprendre. Tout ceci devait etre bien frappant aux yeux des
Florentins, qui se rappelaient le crime de Mosca, qui voyaient dans les
rues la place ou avait ete le palais des Uberti, et qui entendaient
chaque jour dans leur eglise les imprecations qu'un pretre lancait, par
ordre de la Republique, contre cette maison. (_Voyez_ la note 5 du
chant X.)
[10] _Bertrand de Bornio_. Henri II, roi d'Angleterre, le placa aupres
du prince Jean son fils, qui employait des sommes considerables en
folles depenses. Bertrand, au lieu de precher la moderation au jeune
prince, lui inspira l'independance et le fit revolter contre son pere.
On en vint aux mains, et Jean fut blesse a mort dans le combat. On
rapporte qu'ayant emprunte cent mille florins aux Bardi, de Florence,
il mit dans son testament cette clause ou on remarque je ne sais quel
melange d'heroisme et de superstition: «Je donne mon ame au diable, si
le roi mon pere ne tient pas mes engagements avec les Bardi.»
Le poete continue de proportionner et d'approprier la peine au delit.
Seulement, dans le supplice de Mahomet, on est fache de le voir passer
du terrible a l'atroce et au degoutant. Son coeur palpitant a decouvert,
n'est deja que trop fort: mais comment rendre _il tristo sacco che
merda fa di quel che si trangugia_? Il faut laisser digerer cette
phrase aux amateurs du mot a mot.
Je ne releverai plus les choses de cette nature: c'est avec un poete
aussi parfait que Virgile, qu'il faudrait noter les defauts; mais avec
Dante, il faut remarquer les beautes.
CHANT XXIX
ARGUMENT
Passage a la dixieme vallee, ou sont punis les charlatans et les
faussaires.
La foule des morts, le sang et les blessures m'avaient plonge dans une
si douloureuse ivresse, que mes yeux, noyes de larmes, ne se lassaient
pas d'en verser.
--Que fais-tu donc? me dit le sage. N'es-tu pas rassasie du spectacle
de ces ombres mutilees? Ce n'est pas ainsi que je t'ai vu plus haut; et,
si tu crois nombrer leur multitude, songe a l'immense contour de la
vallee [1]: deja la lune passe sous nos pieds [2], le temps qui nous
fut mesure s'ecoule, et ce qui reste a parcourir est encore autre que
tu ne penses.
--Si le sujet de mes larmes vous etait mieux connu, lui dis-je, vous
m'en laisseriez repandre encore.
Cependant, il s'etait avance; et moi, poursuivant l'entretien:
--J'ai cru, repris-je, au fond de l'enceinte ou j'attachais mes regards,
reconnaitre un homme de mon sang qui pleurait avec la foule
malheureuse.
--N'arrete pas, me dit le poete, n'arrete pas plus longtemps tes
regrets sur lui; car je l'ai vu la-bas te designer en te menacant de la
main, et ses compagnons l'ont nomme Geri du Bello [3]; mais il s'est
derobe pendant tes dernieres paroles avec cette ombre d'Angleterre.
--O bon genie, m'ecriai-je, c'est la mort funeste dont il a peri, et
dont les siens n'ont pas venge l'outrage, qui m'a valu cet affront!
mais son fier silence parle avec plus de force a mon ame attendrie.
C'est dans ces entretiens que nous poursuivions notre route, et nous
parvinmes ainsi a la dixieme et derniere des vallees maudites: mais
nous etions a peine vers la base du pont, que, de ses cavites sombres,
il s'eleva des cris meles de plaintes, des voix percantes et
lamentables, dont les sons aiguises par la pitie penetrerent tous mes
sens; si bien que je m'arretai par trop d'emotion, levant les mains et
fermant mes oreilles.
Tel que serait, au declin d'un ete malfaisant, le spectacle des
hopitaux de Sardaigne, des marais de Toscane et des vallons du Clain,
versant a la fois leurs malades dans une meme fosse; telle s'offrit la
dixieme vallee, et tel s'exhalait de ses flancs un air de corruption et
de mort.
Aussitot nous descendimes de la voute du pont vers la rive opposee, et
c'est alors que je reconnus la place ou l'inexorable justice appelle et
retient a jamais les faussaires.
Lorsque autrefois, dans sa grande mortalite, l'ile d'Egine vit tomber
depuis l'homme jusqu'a l'insecte, et que d'une fourmiliere il sortit,
suivant les poetes, de nouveaux citoyens pour la repeupler [4], sans
doute il ne fut pas plus triste d'y voir chaque jour la foule des
mourants, qu'il ne l'etait ici de contempler les ombres malades
languissamment eparses dans toute la vallee et sous diverses attitudes:
celle-ci couchee sur son ventre et immobile, celle-la haletante sur les
flancs de sa compagne, et telle autre qui se trainait en rampant.
Nous marchions cependant pas a pas et en silence dans ces gorges
obscures, ecoutant et remarquant ces spectres moribonds qui ne
pouvaient se soutenir; et j'en vis deux assis, adosses l'un a l'autre,
tous deux encroutes d'une lepre immonde. Jamais l'ecuyer que l'oeil du
maitre ou le sommeil sollicite ne promena d'une main plus agile son
etrille legere, que ne faisaient les deux coupables, ramenant sans
cesse leurs ongles de la tete aux pieds, et se defigurant de coups et
de morsures, pour apaiser l'effroyable prurit qui les devorait; et
comme le poisson se depouille sous le tranchant du couteau, ainsi leur
peau tombait en ecailles sous l'effort de leurs infatigables
doigts.
Mon guide s'adressant au premier:
--Malheureux, lui dit-il, dont le supplice est de tenailler et de
dechirer ton corps sans relache, apprends-nous s'il est ici quelque ame
d'Italie, et puissent, dans ce travail, tes mains desesperees ne pas
tomber de lassitude!
--Nous en fumes tous deux, repondit-il en pleurant, nous que tu vois
sous cette lepre horrible. Mais toi, qui es-tu pour nous interroger
ainsi?
--Je passe, reprit mon guide, et je descends de cercle en cercle pour
montrer les Enfers a cet homme vivant.
A ce mot, les deux lepreux et tous ceux qui l'entendirent, troubles de
surprise, s'ecarterent l'un de l'autre et se tournerent vers moi pour
me considerer.
--C'est a toi maintenant de les entretenir, me dit le sage.
Et moi, prenant la parole:
--S'il est vrai, leur criai-je, que votre memoire n'ait point echappe
au souvenir des hommes, ne refusez pas de nous dire qui vous etes, et
que la honte du supplice n'enchaine pas vos langues.
--Je fus d'Arezzo, repondit le premier, et c'est Albert de Sienne qui
causa ma mort [5]. Je feignis un jour de lui dire que je pourrais
m'elever et voler dans les airs: ce jeune insense desira mon secret; et
parce que je ne pus le changer en Dedale, il m'accusa devant celui qui
se croyait son pere, et je fus conduit au bucher. Mais ce qui fut le
sujet de ma mort ne l'est pas ici de mes peines: c'est pour l'alchimie
que l'infaillible juge m'a jete dans la dixieme vallee.
--Fut-il jamais, dis-je a mon guide, nation plus frivole que la
Siennoise? Certes, pas meme la Francaise [6].
A quoi le second lepreux ajouta:
--Exceptez-en le Stricca, si modere dans ses depenses [7]; et Nicolo,
inventeur de la riche mode, qui le premier parfuma ses repas des epices
de l'Orient [8]; et toute cette jeunesse folle avec qui d'Abaillat et
d'Ascian perdirent l'un sa raison et l'autre sa fortune [9]. Mais pour
que tu saches quel est celui qui ajoute ainsi a tes paroles,
regarde-moi et tache de m'envisager; tu me reconnaitras pour l'ombre de
Capochio, qui falsifiait les metaux, et tu te souviendras sans doute
que de mon naturel: j'etais assez bon singe [10].
NOTES
SUR LE VINGT-NEUVIEME CHANT
[1] Le texte dit que cette neuvieme vallee a vingt-deux milles de
circuit, ou environ sept lieues: la suivante n'a plus que onze milles;
on peut juger, comme elles vont toujours en decroissant par moitie, de
la vaste ampleur des premieres. Observons pourtant que la terre ayant
trois mille lieues de diametre, il s'en faut que Dante ait donne a son
Enfer l'etendue qu'il pouvait lui donner: mais de son temps la vraie
mesure de la terre n'etait pas connue. Les commentateurs se sont amuses
a calculer scrupuleusement la grandeur de chaque cercle.
[2] Nous repeterons encore ici que Dante fit sa descente aux Enfers
vers la fin du mois de mars 1300, le soir du vendredi-saint, la lune
etant en son plein a l'orient. Au chant XX, il s'etait deja passe une
nuit entiere, comme nous l'avons vu: maintenant que la lune est sous
leurs pieds, il faut que le soleil soit sur leurs tetes, puisque ces
deux astres sont en opposition: il est donc midi pour eux, jour du
samedi-saint. Ils ont donc employe une nuit et la moitie du jour: ils
n'ont par consequent plus qu'environ treize a quatorze heures a passer
encore dans l'Enfer; c'est-a-dire, depuis midi jusqu'au dela de minuit,
puisqu'on sait que Jesus-Christ ressuscita la nuit du samedi au
dimanche, de fort grand matin; et Dante affecte d'y rester aussi
longtemps que Jesus-Christ. Je crois qu'on y peut evaluer leur sejour a
trente-six heures tout au plus.
[3] Geri du Bel, parent de Dante du cote des femmes. Un des Sachetti le
tua, et sa mort ne fut vengee que trente ans apres, par un de ses
neveux, qui assassina un Sachetti. Le poete insiste sur la necessite de
cette vengeance; ce qui est tout a fait dans les moeurs italiennes, et,
j'ose dire, conforme a la justice. Dans une republique agitee de
guerres civiles, ou les lois ne sont plus ecoutees, ou le souverain
deguise n'a plus de droits, chacun rentre dans les siens: il faut alors
qu'un meurtre soit puni par un meurtre, et ainsi de suite, jusqu'a ce
que l'ordre naisse enfin de l'exces du desordre.
[4] On peut lire, au livre VII des _Metamorphoses_, la description de
cette peste, qui depeupla l'ile d'Egine: Jupiter changea en hommes
toutes les fourmis de l'ile, pour la repeupler.
[5] Ce charlatan se nommait Grifolin. Il voulut vendre le secret de
voler a Albert, batard de l'eveque de Sienne. Le jeune homme donna, en
effet, beaucoup d'argent a Grifolin, qui se moqua de lui: mais l'eveque,
instruit de la supercherie, fit condamner au feu, comme sorcier, celui
qui venait de prouver qu'il ne l'etait pas, puisqu'il n'avait pu
s'envoler. Cet eveque se croyait pere d'Albert, pour avoir aime sa mere;
mais il parait que les infidelites de cette femme avaient rendu la
paternite du prelat fort incertaine.
[6] Le poete frappe d'un seul coup sur les Francais et les Siennois. En
effet, si le temoignage des historiens et des poetes etrangers ou
nationaux suffit, apres sept a huit cents ans, pour etablir le
caractere d'une nation, il est incontestable qu'on ne peut sans
injustice refuser la frivolite aux Francais.
[7] Tout ceci est ironique. Plusieurs jeunes gens de Sienne, tous fort
riches, vendirent un jour chacun leur patrimoine, et firent une bourse
commune, d'ou ils tirerent sans mesure et sans defiance jusqu'a ce
qu'il n'y restat plus rien. Ils tomberent alors dans la plus affreuse
misere. Outre les plaisirs ordinaires, ils aimaient beaucoup a monter
des chevaux ferres d'argent, espece de luxe fort a la mode en ce
temps-la. Le Stricca s'etait rendu un des plus recommandables par ses
prodigalites.
[8] Nicolo passa pour un Lucullus pour avoir employe le premier les
epices dans les ragouts. Il composa un livre ou il developpa ses
principes, et on appela sa cuisine la _riche mode_; d'ou on peut
conclure qu'avant lui on mangeait la viande sans epices, et que le
_boeuf a la mode_, aujourd'hui si bourgeois, fut jadis un fort grand
luxe.
[9] L'Abaillat et Caccia d'Ascian, deux autres prodigues.
[10] Capochio avait etudie avec Dante. Il commenca par des recherches
sur la pierre philosophale, et finit par etre faux monnayeur.
Quoique Dante ait bien etabli la hierarchie des vices, on doit
s'apercevoir qu'il n'a pu graduer leurs punitions dans un ordre aussi
evident: car ce sont les lois et la morale qui ont decide de la gravite
des crimes, et c'est l'imagination qui apprecie la rigueur des
supplices; aussi quelques personnes seront peut-etre plus frappees des
premiers tourments que des derniers, contre l'intention du poete. Il
faut donc, pour adopter ses divisions, se preter a toutes les illusions
qu'il nous offre; et puisqu'il rembrunit de plus en plus ses couleurs,
se penetrer aussi de plus en plus de la terreur dont il environne
chaque supplice.
Toute illusion disparaitrait en effet, et il n'y aurait plus de poesie
si on jugeait cet ouvrage de sang-froid. L'eternite etant egalement
attachee a tous les tourments, qu'importe a notre raison que ce soit
par la glace ou par le feu qu'on souffre? D'ailleurs, pourquoi classer
les reprouves? Un homme n'est point coupable d'un crime a l'exclusion
de tous les autres; un avare a pu etre encore gangrene de beaucoup
d'autres vices: il faudra donc qu'il se montre dans plusieurs cercles
de l'Enfer, toujours le meme, et toujours differemment tourmente? Enfin,
ces divisions perpetuelles amenaient necessairement des formes
monotones: _Qui etes-vous? Comment avez-vous pu vivant descendre
ici-bas_? etc. Sans compter qu'en placant a l'entree de l'Enfer les
crimes des passions, et en ne reservant que des sceleratesses pour la
fin, le poete s'est trouve d'une grande ressource.
Voila ce que la raison dirait du plan de ce poeme; parce qu'il ne peut
y avoir en effet de sujet heureux qu'une action simple entouree de ses
episodes. Mais combien de defauts sont rachetes par quelques beautes
vraiment poetiques! Et que ne doit-on pas a cet homme original, assez
grand pour s'elever dans l'interregne des beaux-arts, et s'y former a
lui seul un empire separe des anciens et des modernes?
CHANT XXX
ARGUMENT
Suite de la dixieme vallee. Le poete poursuit trois sortes de
faussaires: ceux qui ont falsifie leur propre personne, les faux
monnayeurs et les faux temoins.
Lorsque Junon, furieuse contre Semele, poursuivait sur tout le sang
thebain le cours de ses vengeances, Attamas, frappe de vertige, voyant
accourir sa femme, qui portait ses deux fils, s'ecria: «Tendons les
rets, voici la lionne et ses lionceaux;» et lui-meme allongeant ses
bras, et saisissant le plus jeune, l'agite en cercle, et de sa main
desesperee le froisse contre les rochers: soudain, la mere et son autre
fils s'elancent dans les flots [1]. Et quand la fortune eut renverse
les hautes destinees d'Ilion, et frappe sur ses ruines le dernier de
ses rois, Hecube supporta ses rudes pertes, et sa misere, et sa
captivite, et le spectacle de sa fille egorgee: mais, trouvant un jour
son Polydore sans vie, etendu sur un rivage, l'infortunee aboya de
douleur, et sa raison ne connut plus de frein [2].
Mais les Furies, qui mirent en deuil la ville de Priam et les remparts
de Thebes, n'etaient pas comparables aux deux ombres pales et nues qui
passerent tout a coup devant moi, ecumant comme le sanglier echappe de
sa bauge, et courant sur tout ce qu'elles rencontraient.
Je vis la premiere ombre qui avait assailli et renverse Capochio, le
mordre aux noeuds du cou, et le trainer ainsi contre le fond raboteux
de la vallee.
L'homme d'Arezzo, qui restait la tout consterne, me dit:
--C'est Jean Schichi le Florentin, que tu as vu dans cette ame
furibonde [3].
--Puisses-tu, lui repondis-je, echapper aux dents cruelles de sa
compagne, si tu m'apprends son nom et sa patrie!
--C'est, reprit-il, l'ombre de l'antique Myrrha, que l'amour rendit
faussaire, lorsque, sous une forme empruntee, elle entra dans le lit de
son pere, et lui fit partager ses feux illegitimes [4]. Mais le
Florentin, pour l'appat d'une belle jument, contrefit le visage du
riche Donati, et dicta les volontes dernieres d'un homme deja
mort.
Quand ces deux forcenes, qui promenaient leurs fureurs en
tourbillonnant dans toute la vallee, se furent derobes a ma vue, je
voulus remarquer la file des autres reprouves, et j'en vis un qui,
malgre ses deux jambes, que l'ampleur de son ventre ne cachait pas
encore, s'etait arrondi en forme de luth, tant l'hydropisie dont il
etait gonfle avait rompu toute proportion entre son buste et sa tete!
Il paraissait tenir, comme un etique brule de soif et de fievre, sa
bouche entr'ouverte et ses levres renversees.
--O vous, s'ecriait-il, qui, par une faveur que je ne puis comprendre,
parcourez sans souffrir la region des douleurs, arretez et considerez
la profonde misere de maitre Adam [5]! Je vivais autrefois dans les
douceurs de l'abondance; et maintenant, helas! c'est une goutte d'eau
qui ferait mon bonheur. Les clairs ruisseaux qui tombent des collines
du Casentin, pour se meler aux flots de l'Arno; la molle verdure et la
fraiche obscurite de leurs rivages, viennent sans cesse se peindre a
mon esprit; et ce n'est pas en vain! Ces riantes images sont toujours
la, pour attiser le feu qui me consume; et c'est ainsi que la severe
justice qui me chatie souleve contre moi les souvenirs des lieux ou
j'ai fait mon malheur. J'y vois cette Romene ou je falsifiais les
florins, et ou mon corps fut reduit en cendres. Ah! si du moins je
voyais ici l'ombre maudite d'Alexandre, de Guide ou de leur frere, je
n'en donnerais pas la vue pour toutes les eaux de Branda [6]! Il est
vrai qu'un des trois a deja pris place avec nous, si ces esprits
errants ne m'ont point abuse: mais que m'importe si je suis immobile!
que ne puis-je, me soulevant un peu, avancer d'une ligne en un siecle!
j'irais et je les chercherais parmi la foule, dans tous les coins de
l'immense vallee; car c'est pour eux que je me suis perdu, en frappant
des florins a trois carats d'alliage.
--Maintenant, lui dis-je, fais-moi connaitre ces deux malheureux qui
gisent a tes cotes, et qui fument comme des mains humides en hiver.
--Ils etaient la sous la meme attitude, me dit-il, quand je tombai dans
le gouffre; ils n'en ont pas change et n'en changeront pas. L'une est
la perfide accusatrice de Joseph; l'autre, le traitre Sinon [7]: c'est
une fievre aigue qui leur fait jeter cette epaisse fumee.
Alors ce dernier, furieux de s'entendre nommer si obscurement, frappa
le ventre de l'hydropique, dont la peau tendue bondit et resonna sous
le coup.
Lui ne fut pas moins prompt a le frapper au visage, en disant:
--Si mon corps n'est plus qu'une masse immobile, mes bras auront encore
quelque legerete.
--Comme ils l'ont eue, dit Sinon, pour frapper les florins, et non pour
aller au bucher.
--Tu dis vrai cette fois, reprit l'Italien; et c'est ainsi qu'il
fallait dire lorsqu'on t'interrogeait a Troie.
Et le Grec:
--Je faussai ma foi, je l'avoue; mais tu falsifias les coins: chacun
est ici pour ses crimes, moi pour un et toi pour cent.
--Parjure, dit le premier, souviens-toi du cheval de bois, et rougis,
si tu peux, d'un crime si connu.
--Rougis plutot, ajouta l'autre, avec la soif qui te seche la langue,
et les eaux de ton ventre, qui s'eleve en montagne et te borne la vue.
--Maudite soit ta bouche! cria le monnayeur, si j'ai la soif, j'en
porte le remede, et les eaux des fontaines tariraient pres de toi.
Tout entier a leurs paroles, je les ecoutais l'un et l'autre, quand mon
guide, rougissant de colere, me dit:
--Vois a quel point tu viens de m'irriter!
Et moi, qui reconnus tout son courroux a la severite de sa voix, je me
tournai vers lui plein d'une telle confusion que je ne puis encore en
supporter le souvenir. J'etais devant lui, tel qu'un homme qui, se
voyant dans un songe menace de quelque peril, voudrait bien qu'en effet
ce ne fut qu'un songe: j'etais, dis-je, sans proferer une parole, et je
desirais d'obtenir un pardon qu'a mon insu j'obtenais par mon silence.
--Moins de regrets, me dit le sage, laveraient plus d'erreurs: reviens
de ta confusion; mais souviens-toi, si jamais la fortune te reserve a
de pareils debats, que mon ombre t'environne toujours; et qu'en les
honorant de ta presence, tu forces ta raison a rougir d'elle-meme [8].
NOTES
SUR LE TRENTIEME CHANT
[1] Ce morceau est pris du livre IV des _Metamorphoses_ d'Ovide.
[2] On peut consulter, au sujet d'Hecube, le livre XIII des
_Metamorphoses_ d'Ovide ou lire la tragedie d'Euripide, qui porte ce
nom, Polydore etait le dernier des enfants de Priam et d'Hecube. Pour
le derober aux malheurs de la guerre, son pere et sa mere l'avaient
confie, avec un tresor considerable, au roi de Thrace, leur voisin.
Mais ce barbare, apprenant le sort funeste de Priam, fit assassiner et
jeter dans la mer le jeune Polydore et s'empara de son or. Hecube,
menee en captivite par les vainqueurs, trouva et reconnut sur un rivage
le cadavre de son fils. La fable dit qu'a cette vue elle fut changee en
chienne par les dieux, qui, par pitie, lui oterent la raison afin de
lui oter en meme temps le sentiment de ses maux. Il se peut en effet
que l'exces de chagrin ait fait tomber cette reine infortunee dans la
lycanthropie. Montaigne a fait un beau chapitre pour prouver que nous
pouvons resister quelque temps aux malheurs qui se succedent coup sur
coup; mais enfin, le coeur se lasse de son effort; il vient un moment
ou la digue se rompt, et la douleur se fait jour par les cris et les
sanglots, souvent meme par le delire, comme dans Hecube.
[3] Il etait de la famille des Cavalcante et avait le talent de
contrefaire qui il voulait. Bose Donati, dont on a deja vu le supplice
au chant XXV, homme extremement riche, etant mort sans testament, Simon,
son parent, cacha cette mort et engagea Schicchi a se mettre dans le
lit du defunt, et a dicter un testament ou il l'instituerait, lui Simon,
legataire. La chose reussit, et Simon lui donna en recompense une
jument de prix.
C'est le stratageme du _Legataire universel_.
[4] Myrrha coucha avec son pere Cynire et en eut Adonis. (Liv. X des
_Metam_. d'Ovide.)
[5] Maitre Adam, monnayeur de Brescia, qui s'attacha aux comtes de
Romene et falsifia les florins pour leur profit, et sans doute aussi
pour le sien. Sa manoeuvre etant decouverte, il fut condamne a etre
brule. Ces florins portaient d'un cote l'image de saint Jean-Baptiste,
patron de Florence, et de l'autre une fleur de lis.
[6] Branda, belle fontaine de Sienne. L'ardeur avec laquelle maitre
Adam soupire apres les ruisseaux du Casentin et les eaux de cette
fontaine fournit une situation pathetique, que Tasse a empruntee.
[7] Sinon et la femme de Putiphar sont trop connus pour en parler.
[8] Il y a beaucoup a parier qu'il s'etait passe quelque chose de
pareil au senat de Florence entre des personnages connus. N'a-t-on pas
vu le grave Caton traiter Cesar d'ivrogne en plein senat et lui jeter
au nez le billet de Serville? Et dans l'_Iliade_, Achille et Agamemnon
se menagent-ils davantage? Le gouvernement populaire et les guerres
civiles, en donnant plus de physionomie aux passions, leur donnent
aussi des traits plus grossiers.
CHANT XXXI
ARGUMENT
Neuvieme cercle de l'Enfer, partage en quatre girons ou sont punis
tous les genres de traitrise.--Les geants bordent le neuvieme cercle.
La meme bouche qui d'un mot avait cause mon abattement et ma honte
daigna me ranimer encore, et dissiper la rougeur de mon front: c'est
ainsi que la lance d'Achille, instrument de vie et de mort, frappait et
guerissait tour a tour [1].
Nous laissions enfin la derniere des vallees maudites, et nous
traversions pas a pas et en silence le dernier rempart qui
l'environne.
Sur ces hauteurs regnait un perpetuel combat de la nuit et du jour, et
mes regards me precedaient a peine dans ce douteux melange de la
lumiere et des ombres, quand tout a coup j'entendis un cor retentissant,
dont le son eut etouffe tout autre son, et qui, s'enflant de plus en
plus sous ces voutes profondes, attirait a lui nos yeux et nos pensees.
Ce n'est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journee ou
Charlemagne perdit ses Paladins [2].
En dirigeant mon oeil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets
de plusieurs grandes tours.
--Maitre, dis-je aussitot, quelle est cette contree?
--Ta vue et ta pensee, me repondit-il, s'egarent dans les tenebres et
dans l'eloignement; avance, et tu verras dans peu combien la distance a
trompe tes sens.
Me prenant ensuite par la main avec tendresse:
--Apprends, me disait-il, pour me preparer a la surprise, que ce ne
sont pas la des tours, mais des geants enfonces dans le puits de
l'abime, qu'ils surmontent de la ceinture en haut.
Ainsi que l'air, moins charge de vapeurs, transmet aux yeux des images
plus pures, de meme, en approchant de plus pres, la nuit m'offrait des
tableaux moins confus: l'illusion m'abandonnait et l'effroi me gagnait.
Semblable en effet a Montereggione dont la cime se couronne de tours
[3], le puits infernal me presentait debout autour de lui ses enormes
geants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de
Jupiter: et deja mon oeil distinguait leurs traits difformes, leurs
vastes poitrines et leurs bras qui s'allongent sans mesure a leurs
cotes.
Benie soit la nature qui, bornant sa fecondite, n'engendre plus ces
excroissances qui fatiguaient la terre! Et si, de peur qu'on ne
l'accuse d'impuissance, elle produit encore les baleines et les
elephants, l'homme du moins voit sans terreur ces masses animees, qui
n'ont pas, comme le geant, la force et le genie a la fois.
Le premier de tous portait une tete pareille a la boule qui termine le
dome de Saint-Pierre; et le reste de son corps suivait cette
proportion: si bien qu'a moitie plonge dans l'abime, dont le bord
formait sa ceinture, trois hommes montes l'un sur l'autre et les bras
etendus, n'auraient encore pu toucher aux voutes de son dos [4].
En nous voyant, il ouvrit sa bouche demesuree, d'ou s'echapperent des
mots entrecoupes; effroyable assemblage dont jamais ne se servit aucune
langue, et que n'entendit jamais oreille humaine [5].
--Ame confuse, lui cria le sage, prends ton cor, seul interprete qui te
convienne: le voila qui pend sur ta large poitrine.
Et se tournant vers moi.
--Le monstre vient de se nommer, me dit-il; c'est Nembroth, roi de
Babel, par qui nous vint la confusion des langues: mais laissons-le;
car nos paroles seraient pour lui ce que les siennes ont ete pour
nous.
Nous suivimes alors notre route, et nous avions mesure la portee d'une
fleche quand nous trouvames l'autre geant, plus feroce et plus enorme
encore: il etait cinq fois entoure d'une meme chaine qui le garrottait
de son cou a sa ceinture, et lui retenait un bras en avant et l'autre
en arriere. Par quelle main fut enchaine ce robuste colosse!
--Voila, dit mon guide, l'audacieux qui s'eprouva contre l'Etre
supreme: Ephialte est son nom, et c'est lui qui signala sa force quand
les geants assembles alarmerent les dieux. Il ne levera plus ces mains
qui menacerent le Ciel [6].
--Ne pourrais-je, lui dis-je alors, mesurer de mes yeux l'immense
Briaree?
--Dans peu, repondit le sage, tu verras Antee: libre comme nous, il
pourra nous entendre et nous porter au fond de l'abime. Mais celui que
tu veux connaitre est bien loin d'ici: semblable a Ephialte, et
garrotte comme lui, son aspect est encore plus farouche.
Comme il parlait, Ephialte secoua sa chaine, et, tel qu'un tremblement
de terre, il ebranla les roches du puits, qui retentirent dans leurs
profondeurs: j'eusse expire d'effroi a ses pieds si la vue de ses fers
ne m'eut rassure; mais le sage poete ayant double le pas, je le suivis,
et bientot nous decouvrimes Antee, dont la stature dominait fierement
le contour du gouffre.
--O vous, qui terrassiez les lions d'Afrique dans cette vallee celebre
par la gloire de Scipion et la fuite d'Annibal, et qui seul auriez pu,
dans le combat des geants et des dieux, donner la victoire aux enfants
de la terre [7], daignez maintenant nous tendre vos bras secourables,
et ne refusez pas de nous porter sur les rives glacees du Cocyte. C'est
vous que ma bouche implore, et non les Titye et les Typhon; rendez-vous
a ma priere, et celui qui me suit vous payera du seul bien dont le
desir tourmente encore les ombres; il reveillera votre renommee dans ce
monde ou lui sont reserves de longs jours, si la mort n'en previent pas
le terme [8].
Ainsi parla mon guide; et, sans tarder, le geant deploya vers lui cette
main dont jadis Hercule sentit la rude etreinte.
--Approche, me dit le sage en me tendant les bras.
Et, des qu'il m'eut saisi, Antee nous enleva d'un seul groupe et comme
un seul fardeau.
En le voyant s'etendre et se courber vers nous, je crus, dans ma
frayeur, voir la Garisende, qui se penche et menace de sa chute
quiconque la regarde [9]. Mais Antee nous deposa legerement au fond du
gouffre de Lucifer, et se redressa comme un mat de vaisseau.
NOTES
SUR LE TRENTE ET UNIEME CHANT
[1] On dit que Telephe, au siege de Troie, eprouva cette propriete de
la lance d'Achille: blesse d'abord par ce heros, il fallut qu'il se fit
donner un second coup dans le meme endroit pour etre gueri. _Opusque
meae bis sensit Telephus hastae_. (OVIDE.)
[2] Les romanciers du dixieme siecle disent que Roland, accable par le
nombre au combat de Roncevaux, donna du cor d'une maniere si terrible,
qu'on l'entendit a huit lieues de distance.
[3] Montereggione etait un fort chateau pres de Sienne, flanque de
grandes tours.
[4] Cette boule avait trente-six pieds de circonference: on peut juger
par la des proportions que le poete va donner au geant qu'il decouvre.
Il ajoute que trois Flamands de la plus grande taille, en prenant ce
geant de la ceinture en haut seulement, n'auraient pu atteindre aux
boucles de ses cheveux.
[5] C'est Nembroth, ou Nemrod, qui prononce dans le texte un vers
inintelligible, compose de mots qui ont la tournure hebraique, et ne
sont reellement d'aucune langue. Je l'ai omis, parce qu'il donnait un
air pueril a ce morceau, par une trop grande exactitude a vouloir tout
peindre. Il se peut que le geant ait dit des mots baroques, mais le
poete ne doit pas les avoir retenus. C'est surtout avec Dante que
l'extreme fidelite serait une infidelite extreme: _Summum jus, summa
injuria_.
[6] Ephialte, Briaree et tous les autres sont trop connus pour avoir
besoin de notes.
[7] On est toujours etonne du peu de convenance qui regne dans la
plupart des details de ce poeme. N'est-il pas singulier, en effet, que
le sage Virgile aille flatter Antee, au point de lui dire, qu'il n'a
manque que lui pour que les geants l'aient emporte sur les dieux? On
voit que pour mieux rendre une situation particuliere, il contrarie
l'ordonnance du tableau general. D'ailleurs on a quelque peine a
souffrir ce perpetuel melange des heros de la Fable et de la Bible, et
que les geants soient punis dans un Enfer chretien, pour s'etre
revoltes contre les dieux des Paiens. _Non vultus, non color unus_.
[8] D'un bout de ce poeme a l'autre, on voit les morts sensibles aux
propos qu'on tient d'eux sur la terre: la crainte du blame et le desir
de la bonne renommee se joignent encore a leurs autres tourments, et
Dante se sert de ce double ressort pour exciter les ombres a repondre a
toutes ses demandes. Ce n'est pas la le moindre artifice de ce
poeme.
[9] La Garisende est une tour a Bologne, qui surplombe beaucoup et
effraye ceux qui la voient pour la premiere fois, surtout quand un
nuage passe sur elle; car on voit alors combien elle s'ecarte de la
perpendiculaire.
Le poete trouve a l'entree de ce neuvieme cercle un melange de jour et
de nuit, ce qui choque fort la vraisemblance; car on ne concoit pas
d'ou peut venir ce jour. (Voyez les deux notes 3 des chants IV et X.)
CHANT XXXII
ARGUMENT
Premier giron dit de Cain, ou sont punis les parricides et traitres
envers les parents. Passage au second giron dit d'Antenor, ou se
trouvent les traitres a la patrie.
Si je pouvais, par des sons plus apres et plus durs, former
l'effrayante harmonie que demanderait ce gouffre central, dernier
support de tous les gouffres, j'enflerais mes conceptions et ma voix:
mais, puisqu'elle m'est refusee, je ne commencerai pas sans fremir; car
ce n'est point un frivole dessein, ou l'apprentissage d'une langue au
berceau, que de poser la base des Enfers et du monde [1]. Puissent donc
ces vierges sacrees, qui donnerent aux accords d'Amphion la force
d'elever les murs de Thebes, attacher a mes vers toute la terreur du
sujet!
O race proscrite entre toutes les races, et devolue au sejour dont il
m'est si dur de parler, mieux eut valu pour vous la condition de la
bete [2]!
Deja nous etions loin des pieds du geant, et j'avancais au fond du
cercle obscur, les yeux toujours attaches a la haute muraille du
puits.
--Regarde, me dit-on alors, ou tu poses le pied, et ne viens pas ici
fouler les tetes de tes malheureux freres.
Je me tourne a ces mots, et je decouvre un lac glace qui s'etendait
devant moi comme une mer de cristal. Jamais le Danube et le Tanais,
sous leur zone de glace et dans l'hiver le plus rigoureux, ne
chargerent leur lit de voiles si epais: aussi les monts Tabernick et
Pietrapana seraient en vain tombes sur la voute du lac: elle n'eut
point croule sous leur masse [3].
Je vis ensuite des ombres livides, enfoncees jusqu'au cou dans la glace,
comme des tetes de grenouilles, qui dans les nuits d'ete bordent les
marecages; et j'entendis le cliquetis de leurs dents, comme on entend
claquer le long bec de la cigogne. Tous ces coupables se tenaient la
face baissee; mais la fumee de leur haleine et les pleurs de leurs yeux
temoignaient assez quel etait pour eux l'exces du froid et de la
douleur [4].
En ramenant mes regards de la surface du lac a mes pieds, j'apercus
deux tetes de coupables, opposees front a front, et dont les cheveux
s'etaient entremeles.
--Qui etes-vous, leur criai-je, malheureux qui vous pressez ainsi face
a face?
A ce cri, les deux tetes se renverserent pour mieux m'envisager: mais
les larmes dont leurs paupieres etaient gonflees, s'echappant tout a
coup avec abondance, coulerent sur leurs joues, et, saisies par le
froid, s'y durcirent en chaines de glacons; fixant ainsi visage sur
visage, comme le bois sur le bois quand le fer les unit. Desesperes du
surcroit de douleur, les reprouves se heurterent comme deux beliers en
furie [5].
Alors un autre a qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui
baissait la tete, me cria:
--Pourquoi t'obstiner a nous tant regarder? Si tu desires connaitre ces
deux-ci, apprends qu'Albert fut leur pere, et que la vallee qu'arrose
le Bizencio etait leur heritage; tous deux d'un meme lit, et tous deux
si dignes de la fosse glacee, que tu fatiguerais de tes recherches le
cercle de Cain sans trouver leurs pareils. Non pas meme l'ombre
denaturee qu'Artus perca de sa main paternelle [6]; pas meme Focacia
[7]; pas meme encore celui dont la tete me borne la vue, ce Mascaron,
que tout Toscan doit connaitre [8]. Et pour trancher tout discours avec
toi, apprends enfin que je suis Carmicion de Pazzi [9], et que
j'attends Carlin qui doit me faire oublier [10].
En marchant ensuite vers le point ou tendent tous les corps [11], je
voyais d'autres tetes rangees en grand nombre sur la glace, toutes
grincant des dents et la levre retiree; et je passais moi-meme
tremblant et transi sous ces voutes d'eternelle froidure.
Mais je ne sais quel hasard ou quel destin voulut que mon pied heurtat
le visage d'un coupable, qui me cria douloureusement.
--Pourquoi donc me fouler? Si tu ne viens pas reveiller les vengeances
de Monte-Aperto [12], pourquoi me frappes-tu?
--Maitre, dis-je alors, souffrez qu'en peu de mots je sorte du doute ou
je suis.
Et mon guide s'etant arrete:
--Quel es-tu donc, toi qui maudis les autres? criai-je a l'ombre qui
blasphemait encore.
--Dis plutot qui tu es, reprit-elle, toi qui vas dans l'Antenor,
frappant ainsi les visages? C'en serait trop, quand tu serais encore
vivant [13].
--Je le suis, m'ecriai-je; je vis encore, et tu peux te satisfaire avec
moi, si tu desires quelque renommee.
--C'est plutot de l'oubli que je desire: va, suis ta route, et ne
m'importune plus; tu viens ici flatter mal a propos.
Aussitot, la saisissant par sa chevelure:
--Il faudra bien que tu te nommes, lui dis-je, ou cette main t'en
punira.
--Je ne me nommerais pas, criait-elle, quand tu frapperais mille fois
sur ma tete echevelee.
Et j'avais deja dans la main des tresses de cheveux entortillees, que
je secouais avec force: mais le coupable resistait et baissait la tete
en criant, lorsqu'a ses cotes un autre prit la parole:
--Qu'as-tu donc, Bocca? Ne te suffit-il pas de claquer des dents, si tu
n'y joins tes cris? Quel demon te possede encore?
--Ah! maudit traitre! m'ecriai-je, te voila nomme; tu peux desormais te
taire, je n'en porterai pas moins des nouvelles de toi.
--Va donc, reprit-il, en parler a ton gre; mais une fois sorti d'ici,
n'oublie pas cette langue si prompte a me nommer: j'ai vu, pourras-tu
dire, ce Bose de Duera qui pleure, dans l'etang glace, l'argent de la
France [14]; et si on t'interroge sur d'autres, tu nommeras Beccaria,
dont Florence a vu tomber la tete [15]; et Soldanier et Ganellon, qui
gisent pres de lui [16]; et ce Tribaldel, enfin, qui ouvrit au milieu
de la nuit les portes de sa ville [17].
J'avais deja quitte cette ombre, lorsque je vis plus loin deux
malheureux fixes dans une meme fosse; tellement que la tete du premier
surmontait et couvrait la tete du second: mais celui qui dominait
s'etait acharne sur l'autre, et lui devorait le crane et le visage,
comme un homme affame devore son pain; ou comme on vit jadis les tempes
et les joues de Menalippe sous la dent du forcene Tydee [18].
--Ombre inhumaine, lui criai-je, apprends-nous donc les causes de tant
de haine et de ferocite; car si tu peux les justifier, je veux un jour,
sachant la condition de l'un et l'offense de l'autre, en appeler au
jugement des hommes, si toutefois celle par qui je parle ne se glace
d'horreur!
NOTES
SUR LE TRENTE-DEUXIEME CHANT
[1] Le poete suit toujours le systeme de Ptolomee. Si notre planete
occupait le milieu de l'univers, ce dernier cercle, qui se trouve au
centre de la terre, serait en effet la base et le centre de tout.
Dante avertit qu'il faut autre chose qu'_une langue qui dit papa,
maman_, pour decrire ce dernier cercle de l'Enfer; ce qui signifie
simplement que ce n'est pas a un enfant, mais a un ecrivain
veritablement homme, qu'il convient d'en parler. On croirait d'abord
qu'il se plaint de l'etat d'enfance ou etait de son temps la langue
italienne: mais ce n'est pas cela. A quelque epoque qu'un homme ecrive,
il ne croit pas que sa langue soit au berceau; on aurait inutilement
dit a nos auteurs gaulois qu'ils vieilliraient dans peu. D'ailleurs,
quand Dante parut, l'italien s'etait deja mis a la distance ou il
devait etre a jamais du latin; et trente ans apres lui, Petrarque et
Bocace l'y fixerent, l'un par sa prose et l'autre par ses vers. Le
toscan n'avait point suivi les revolutions qu'a eprouvees la langue
francaise; c'etait un langage tout forme, herisse de proverbes, comme
nos patois de Provence et de Gascogne, indiquant la maturite des
peuples qui le parlaient, et n'ayant besoin, pour s'epurer et s'anoblir,
que d'etre ecrit et parle dans une capitale. Dante est donc plutot
obscur et bizarre que suranne. Quand on a dit au _Discours
preliminaire_ qu'il employa une langue qui avait begaye jusqu'alors, on
a voulu dire que l'Italie n'avait point d'ouvrage classique au
treizieme siecle, et que par consequent Dante n'avait point de modele
quand il entreprit d'illustrer la langue toscane en l'elevant a des
sujets epiques.
[2] Ce terrible exorde rappelle les paroles de Jesus-Christ sur Judas,
et prepare l'esprit au melange d'horreur et de pitie que va bientot
causer le spectacle des traitres et de leur supplice.
[3] Tabernick et Pietrapana sont deux montagnes la premiere en
Esclavonie et l'autre en Toscane.
[4] Dante, apres avoir peint l'effet du froid sur ces tetes par le
grelottement des dents et la fumee de l'haleine, dit qu'elles se
tenaient la face baissee sur le lac; c'etait pour laisser ecouler les
larmes que leur arrachait la douleur qu'elles gardaient cette attitude.
Toutes les fois qu'elles se relevent, leurs pleurs se gelent autour de
leurs paupieres et sur leurs joues; ce qui augmente encore leurs
douleurs.
[5] Ce sont ici deux freres, tous deux fils d'Albert, seigneur de la
vallee de Falteron, ou coule le Bizencio, a trois lieues environ de
Florence. Apres la mort de leur pere, ils se mirent a piller leurs
vassaux et leurs voisins et commirent les plus grandes violences. Mais
la cupidite qui les avait unis les divisa bientot; ils en vinrent aux
armes et s'entretuerent. Leur supplice est d'etre a jamais colles l'un
contre l'autre dans le cercle de Cain et d'y nourrir leur inimitie
fraternelle dans une lutte sans repos et sans terme.
[6] L'ombre qui vient de nommer les deux freres designe ici Mauduit,
fils d'Artus, ce roi d'Angleterre si fameux dans nos romanciers. Il
s'etait mis en embuscade pour tuer son pere; mais Artus le prevint et
le perca d'un coup de lance.
[7] Focacia Cancellieri avait tue son oncle, et ce meurtre fut cause
que les Cancellieri, la plus puissante famille de Pistoie, se
diviserent entre eux, ce qui forma les deux partis des _Noirs_ et des
_Blancs_. Nous avons dit comment ces dissensions penetrerent dans
Florence.
[8] Mascaron avait aussi tue son oncle.
[9] L'ombre se nomme elle-meme. C'etait un homme de la famille des
Pazzi qui en avait tue un autre de celle des Uberti.
[10] Carlin, aussi de la famille des Pazzi, avait trahi la confiance
des Gibelins en livrant un chateau aux Guelfes de Florence.
[11] Le poete passe avec son guide vers le giron dit d'_Antenor_,
prince troyen, qui fut soupconne d'avoir livre la ville de Troie aux
Grecs. Horace dit qu'il avait seulement conseille de leur rendre Helene,
afin de couper la guerre dans sa racine; et il se peut bien que Paris
ait trouve que c'etait la le conseil d'un traitre; mais Dante n'aurait
pas du le damner si legerement. On est tente de dire, en voyant sa
predilection pour tout ce qui concerne Troie, que ce poete, persuade
d'ailleurs qu'il descendait des anciens Romains, n'etait pas eloigne de
se croire un peu de sang troyen dans les veines. C'est ainsi qu'a la
renaissance des lettres, Ronsard et quelques autres crurent ne pouvoir
chanter les rois de France qu'en leur donnant un peu du sang d'Hector,
afin, pour ainsi dire, de les rendre epiques: tant Homere et Virgile
avaient ouvert et ferme pour eux les sources de l'interet et du
merveilleux! Il y a seulement cette difference, que Dante etait un
poete republicain, et que, s'etant fait le heros de son poeme, il s'en
est applique tout le merveilleux et l'interet.
[12] Celui qui crie et qui est nomme plus bas etait un Florentin de la
famille des Abatti, appele Bocca. Dans la bataille de Montaperti, ou
4,000 Guelfes furent massacres sur les bords de l'Arbia (comme on a vu
aux notes du chant X, sur Farinat), ce Bocca, gagne par l'argent des
Gibelins, s'approcha de celui qui portait l'etendard, et lui coupa la
main; les Guelfes, ne voyant plus leur etendard, se mirent en fuite et
furent massacres. Il a raison de craindre que tout Florentin ne veuille
se venger de cette horrible trahison.
[13] Parce qu'en effet, quoique tout homme eut le droit de punir un
traitre, il semble qu'etant sous la main de la justice divine, il en
devienne comme sacre; et c'est ce respect pour les morts que Bocca
invoque ici.
[14] Bose Duera etait de Cremone et fut charge par les Gibelins de
s'opposer au passage d'une armee francaise que Charles d'Anjou faisait
venir en Italie contre Mainfroi; mais il se laissa corrompre par
l'argent des Francais et leur abandonna le passage.
[15] L'abbe Beccaria, de Pavie, fut l'envoye du pape a Florence et
s'ingera de vouloir oter le gouvernement aux Guelfes pour le donner aux
Gibelins. On decouvrit ses manoeuvres, et il eut la tete tranchee.
[16] Soldanier etait Gibelin, et avait trahi cette faction pour
s'attacher aux Guelfes.
Gano ou Ganellon, envoye par Charlemagne aupres des Sarrasins d'Espagne,
leur conseilla d'attaquer l'armee de ce prince, qui s'etait engagee
dans les defiles. Son avis fut execute, et l'arriere-garde de l'armee
francaise fut mise en pieces. Le fameux Roland y perit avec les autres
paladins: c'est la grande journee de Roncevaux.
[17] Tribaldel tenait la ville de Faenza pour le comte de Montefeltro,
et il en ouvrit les portes aux Francais qui remplissaient alors la
Romagne, ou le pape Martin IV les avait attires.
[18] Tydee, pere de Diomede, fut blesse mortellement au siege de Thebes,
par Menalippe. Furieux de se voir mourir, il voulut qu'on lui apportat
la tete de son ennemi, et la dechira a belles dents. Minerve, offensee
de cette action barbare, abandonna ce heros, qu'elle avait toujours
protege, et le laissa perir.
C'est ici que commence la terrible aventure d'Ugolin, morceau connu de
tout le monde. Comme la plupart des lecteurs courront d'abord a cet
episode, je vais le faire preceder d'une note, afin qu'on puisse le
lire sans distraction.
Ugolin, comte de la Gherardesca, etait un noble Pisan, de la faction
Guelfe: il s'accorda avec Roger, archeveque de Pise, lequel etait
Gibelin, pour oter a Nino Visconti le gouvernement de la ville. Ils y
reussirent et gouvernerent ensemble; mais bientot l'archeveque, jaloux
de l'ascendant que son collegue prenait sur lui, voulut le perdre. Pour
y parvenir, il fit courir des bruits qu'Ugolin avait trahi la patrie,
en livrant quelques chateaux aux Florentins et aux Lucquois, sous
couleur de restitution; et quand il vit les esprits bien prepares, il
vint un jour, suivi de tout le peuple, et precede de la croix, a la
maison du comte, et, l'ayant saisi avec ses quatre enfants, il les fit
jeter ensemble dans une tour. Quelques jours apres, soit pour empecher
qu'on n'apportat de la nourriture a ces malheureux, ou qu'il craignit
quelque retour du peuple, il vint fermer lui-meme la porte de la tour,
et en jeta les clefs dans la riviere. Cette prison fut depuis appelee
_la Tour de la faim_.
Le poete, supposant avec art que ce qu'on vient de lire est connu de
tout le monde, ne fait raconter a Ugolin que ce qui se passa dans la
tour, entre lui et ses enfants, depuis qu'on leur eut ferme la porte et
refuse toute nourriture: detail qu'en effet le public ne peut
connaitre.
Nous observerons que le comte Ugolin se trouve dans ce cercle, parce
qu'il etait vrai sans doute qu'il avait trahi les interets de sa patrie,
et que, malgre toute la pitie qu'inspirent ses malheurs, il faut que
justice se fasse. Mais c'est par une justice plus grande encore que la
tete de Roger est abandonnee a la fureur d'Ugolin, qui doit assouvir a
jamais sur elle sa faim et sa vengeance. Cet archeveque avait aussi
trop outrage la nature en condamnant un pere et ses quatre enfants a
finir leurs jours d'une maniere si cruelle, les uns en presence des
autres.
CHANT XXXIII
ARGUMENT
Aventure d'Ugolin. Passage au troisieme giron dit _de Ptolomee_, ou
sont punis les traitres envers leurs bienfaiteurs.
Le fantome suspendit son atroce repas, et, s'essuyant la bouche a la
chevelure du crane qu'il rongeait, prit ainsi la parole:
--Tu veux donc que je renouvelle l'immoderee douleur dont le souvenir
seul me fait tressaillir avant que je commence: eh bien, s'il est vrai
que mes paroles puissent tomber comme l'opprobre sur la tete du traitre
que je tiens, tu vas m'entendre sangloter et parler. Je ne sais qui tu
es, ni comment te voila: mais tu parais Florentin, si ta voix ne
m'abuse. Or, quand tu sauras que je fus le comte Ugolin, et celui-ci
l'archeveque Roger, tu sauras aussi pourquoi sa tete m'est livree; car
tu n'ignores pas sans doute comment le perfide, m'ayant deja trahi dans
son coeur, me fit ensuite prendre et mettre a mort. Mais ce que tu ne
peux avoir appris, c'est combien cette mort fut horrible: entends-moi
donc, et tu pourras alors juger le crime et la vengeance. J'avais deja
compte plus d'un jour, a travers les soupiraux de la tour qui a merite
par moi et qui doit encore meriter par d'autres d'etre appelee la _Tour
de la faim_, lorsque je fis un songe, fatal presage de mes malheurs. Je
songeai que celui-ci, tel qu'un maitre fort et puissant, chassait un
loup et ses louveteaux vers la montagne qui s'eleve entre Lucques et
Pise, et que les Guaslandi, les Sismondi et les Lanfranchi [1], avec
une meute de chiennes maigres et legeres, couraient en avant: au bout
d'une courte poursuite, le loup et ses petits me paraissaient epuises,
et je voyais les chiennes affamees se jeter sur eux et leur ouvrir les
flancs. Je m'eveillai vers le matin et m'approchai de mes enfants. Ils
dormaient encore, mais en dormant ils gemissaient et demandaient du
pain [2]. Ah! que tu es cruel si ton coeur ne fremit d'avance de tout
ce qu'on prepare au mien! Et pour qui donc pleureras-tu si tu ne
pleures pour moi? Deja, mes fils etaient debout, car l'heure du manger
approchait, et chacun attendait son pain avec crainte, a cause du songe;
lorsque j'ouis tout a coup l'horrible tour se murer par en bas.
Immobile, je regardai mes quatre enfants, sans parler, sans pleurer;
l'oeil fixe, et le coeur durci comme la pierre, ils pleuraient, eux; et
mon Anselmin me dit: «Comme tu nous regardes, mon pere! Qu'as-tu donc?»
Et cependant je ne pleurai point, je ne parlai point de tout ce jour et
la nuit d'ensuite, jusqu'au retour d'un autre soleil. Mais, des
qu'une faible lueur eut penetre dans le cachot, je me mis a considerer
leurs visages l'un apres l'autre; et c'est alors que je vis ou j'en
etais moi-meme. Transporte, forcene de douleur, je me mordis les bras;
et mes fils croyant que la faim me poussait, m'entourerent en criant:
«Mon pere, il nous sera moins dur d'etre manges par toi: reprends de
nous ces corps, ces chairs que tu nous as donnees.» Je m'apaisai donc
pour ne pas les contrister encore; et ce jour et le jour suivant nous
restames tous muets. Ah! terre, terre, que n'ouvris-tu tes
entrailles!.... Comme le quatrieme jour commencait, le plus jeune de
mes fils tomba vers mes pieds etendu, en disant: «Mon pere,
secours-moi.» C'est a mes pieds qu'il expira; et tout ainsi que tu me
vois, ainsi les vis-je tous trois tomber un a un, entre la cinquieme et
la sixieme journee: si bien que, n'y voyant deja plus, je me jetai
moi-meme, hurlant et rampant, sur ces corps inanimes; les appelant deux
jours apres leur mort, et les rappelant encore, jusqu'a ce que la faim
eteignit en moi ce qu'avait laisse la douleur.
Ainsi parlait cette ombre, tordant les yeux, et reprenant avec voracite
le malheureux crane qui se rompait sous l'effort de ses dents.
Ah! Pise, opprobre de la belle Italie, puisque tes voisins sont lents a
te punir, puissent les iles de Gorgone et de Capree, s'arrachant de
leurs fondements, venir s'asseoir aux bouches de ton fleuve, afin que,
regorgeant jusqu'a toi, il noie tes enfants dans tes places publiques!
Car fut-il vrai que le comte Ugolin eut livre tes forteresses, tu ne
devais pas du moins attacher a la meme croix le pere et les enfants:
c'est leur enfance, nouvelle Thebes, qui fait leur innocence [3]!
Cependant nous etions deja passes vers des lieux ou les ombres sont
encore plus etroitement enchainees dans les glacons: elles s'y trouvent,
non la face baissee, mais le visage renverse; si bien que leurs pleurs
sans cesse amonceles dans les cavites de l'oeil, s'y durcissent en
voutes de cristal, et les larmes fermant ainsi le passage aux larmes,
la douleur, qui ne peut s'exhaler, se retire toujours, et retombe avec
plus d'amertume au fond du coeur [4].
J'avancais, et, bien qu'engourdi par la rigueur du froid, je crus
sentir je ne sais quel vent effleurer mon visage.
--Quel est, dis-je a mon guide, le souffle que je sens? Tout mouvement
n'est-il pas eteint dans cette morte atmosphere?
--Bientot, reprit-il, tu connaitras par tes yeux la nature et les
causes de ce que tu cherches.
Il achevait a peine, qu'une des tetes fixees sur la dure surface nous
cria:
--Ombres impies, et si impies, que la derniere place des Enfers vous
est donnee, arrachez-moi des yeux ces voiles cruels, afin que mon coeur
trop plein puisse verser un peu de sa douleur, avant que mes larmes ne
se gelent encore.
--Si tu desires mon assistance, lui dis-je, apprends-moi qui tu es; et
puisse-je aller m'asseoir a cote de toi, si je te la refuse!
L'ombre reprit:
--Je suis frere Alberic, et c'est moi qui donnai les fruits de
trahison: ils me sont bien payes avec usure [5].
--Eh quoi! lui dis-je, est-il donc vrai que tu sois deja mort?
--J'ignore, ajouta-t-il, le destin du corps que j'ai laisse la-haut:
car tel est le privilege de cette Ptolomee, qu'un homme puisse y tomber
de son vivant; et pour que tu delivres plus tot mes yeux de leurs
glacons, je t'apprendrai que, lorsqu'une ame porte aussi loin que moi
la perfidie, elle descend aussitot dans ces froides citernes; et
cependant un demon s'empare de son corps et lui fait achever le bail de
la vie. Il y a telle ombre qui transit derriere moi, et qui semble
peut-etre respirer encore parmi vous; je veux dire Branca d'Oria, que
nous avons depuis longues annees; tu peux en parler, toi qui viens de
quitter le monde [6].
--Je crois, lui dis-je, que tu m'abuses; d'Oria n'est point mort; il
mange, boit et converse avec les hommes.
--Il est pourtant vrai, reprit cette ombre, qu'un demon l'a remplace,
lui et le complice de sa trahison, et qu'ils sont descendus ici avant
que Michel Zanche tombat dans la poix bouillante. Maintenant, je t'en
conjure, etends vers moi ta main secourable, et ne me refuse pas.
Mais je le refusai; et c'est au nom de l'humanite que je lui fus
Impitoyable [7].
Ah! Genois, Genois, race etrangere a toutes les vertus, et noire de
tous les crimes, pourquoi n'etes-vous pas extermines du milieu des
peuples! car c'est avec l'esprit le plus pervers de la Romagne que j'ai
trouve l'un de vos citoyens [8]: partage pour ses crimes entre la terre
et les Enfers, son ame trempe dans les eaux du Cocyte, et son corps
marche et respire au milieu de vous, dans vos maisons et dans vos
temples.
NOTES
SUR LE TRENTE-TROISIEME CHANT
[1] C'etaient trois familles nobles de Pise, opposees a la faction et
aux interets d'Ugolin: elles s'etaient unies a l'archeveque, et avaient
servi sa vengeance. (Voyez la grande note sur Ugolin, au chant
precedent.)
[2] Le poete suppose que les enfants ont aussi de leur cote un songe de
mauvais augure, et qu'ils s'eveillent tous dans l'attente du malheur
qui doit leur arriver.
[3] Dans cette belle imprecation, Dante compare la ville de Pise a
celle de Thebes, a cause du crime de l'archeveque: car on sait que
Thebes etait devenue celebre par les crimes de la famille d'OEdipe.
Ensuite il souhaite que la Gorgone et la Capree, deux petites iles de
la mer de Toscane, aillent fermer l'embouchure de l'Arno qui traverse
la ville de Pise, afin que ce fleuve, ne pouvant plus se jeter dans la
mer, rebrousse contre son cours, et vienne noyer les habitants de Pise.
Il finit par un raisonnement simple et pressant sur l'innocence des
fils d'Ugolin. J'observerai que lorsqu'un mot reveille vivement le mot
qui le suit, les idees semblent aussi germer plus vivement l'une de
l'autre. Ainsi l'argument de Dante, outre qu'il est de toute verite,
tire encore beaucoup de force de la collusion des deux mots, _enfants_
et _enfance_. Racine a dit: _Pour reparer des ans l'irreparable
outrage_: artifice de style dont il faut user sobrement.
[4] Nous sommes au giron de Ptolomee, c'est-a-dire des traitres envers
leurs bienfaiteurs. Ce Ptolomee les represente tous, soit que le poete
ait voulu designer le roi d'Egypte qui fit mourir Pompee dont il avait
recu tant de services, ou un autre Ptolomee qu'on trouve dans la Bible,
et qui assassina le grand-pretre, son bienfaiteur. On sait comment
Tasse a imite la pensee qui termine cette description. «Armide voulait
crier: _Barbare, ou me laisses-tu seule_? Mais la douleur ferma le
passage a sa voix, et ce cri lamentable revint avec plus d'amertume
retentir sur son coeur.»
[5] Alberic, de la famille Manfredi, a Faenza, fut de l'ordre des
Freres joyeux: il etait brouille avec ses confreres depuis longtemps,
lorsqu'un jour il feignit de se reconcilier avec eux, et les invita a
un grand diner. Sur la fin du repas, il dit de servir le fruit; et a ce
mot, qui etait le signal convenu, les convives furent tous egorges. Les
fruits de frere Alberic etaient passes en proverbe.
[6] Branca d'Oria, d'une noble famille de Genes, invita aussi a un
repas, et fit mourir par trahison son beau-pere, Michel Zanche, dont il
est parle au vingt-deuxieme chant, note 6; il fut aide dans son crime
par un de ses parents. Le poete dit qu'ils descendirent tous deux en
Enfer plus vite que le malheureux qu'ils assassinaient.
[7] Quoique Dante se fut engage par serment envers cet Alberic, il se
fait une vertu d'etre parjure envers lui, tant sa trahison l'avait
revolte.
[8] Cet esprit de la Romagne etait toujours Alberic, et le Genois etait
d'Oria. Ceci fait allusion a un proverbe italien, peu favorable aux
Romagnols: ils passent pour la pire nation de l'Italie, et Alberic est
ici represente comme le plus mauvais d'entre eux. Il est aussi la
derniere ombre qui parle dans les Enfers.
Il me semble que, dans un siecle ou la religion etait si puissante sur
les esprits, ce dernier supplice que Dante emploie, dut produire un
effet bien effrayant. Alberic et d'Oria, avec son parent, etaient trois
citoyens coupables de grands crimes a la verite, mais illustres par
leur naissance, connus de tout le monde, et tous trois pleins de vie.
Dante vient affirmer, a la face de l'Italie, que ces trois hommes ne
vivent plus, que ce qu'on voit n'est que leur enveloppe animee par un
demon, et que leur ame est en Enfer depuis longues annees. C'etait
montrer la main de Dieu au festin de Balthazar. Aussi reste-t-il une
tradition du desespoir ou il reduisit ces trois coupables. On ne peut
sans doute faire un plus bel usage de la poesie et de ses fictions, que
d'imprimer de telles terreurs au crime: c'est faire tourner la
superstition au profit de la vertu.
Je n'insiste pas sur les beautes de l'episode d'Ugolin; j'observerai
seulement que l'extreme pathetique et la vigueur des situations ont
tellement soutenu le style du poete, qu'on y peut compter cent vers de
suite sans aucune tache. C'est la qu'on reconnait vraiment le pere de
la poesie italienne. Si Dante n'a pas toujours ete aussi pur, c'est a
la bizarrerie des sujets qu'il faut s'en prendre. Petrarque, ne avec
plus de gout et un genie moins impetueux, s'exerca sur des objets
aimables. La _Jerusalem_ est, comme on sait, le sujet le plus heureux
que la poesie ait encore embelli. D'ailleurs, au siecle de Tasse, les
limites de la prose et des vers etaient mieux marquees; la langue
poetique avait repousse les locutions populaires; elle n'admettait plus
que les mots sonores; elle avait ecarte ceux qui embarrassent par un
faux air de synonymie; elle savait jusqu'a quel point elle pouvait se
passer des articles; enfin, comme le langage est le vetement de la
pensee, on avait deja pris les mesures les plus justes et les formes
les plus elegantes. Mais Dante n'a point connu ce merite continu du
style; il tombe quand le choix des idees ou la force des situations ne
le soutiennent pas.
CHANT XXXIV
ARGUMENT
Quatrieme et dernier giron, dit de Judas, ou Lucifer, traitre envers
Dieu, est entoure de traitres envers leurs bienfaiteurs. Sortie de
l'Enfer.
VOICI LES ETENDARDS DU PRINCE DES ENFER [1].
--Regarde en avant, me dit le sage, et vois si tu peux les distinguer.
Je regardai, et je crus entrevoir je ne sais quel grand edifice; comme
lorsqu'un epais brouillard ou la nuit obscure s'affaissent dans les
campagnes, on voit de loin un moulin agitant ses bras au souffle des
vents.
J'avancais; et pour me derober a la rigueur de l'air qui frappait mon
visage, je marchais derriere mon guide, unique abri qui fut en ces
lieux.
Deja, et ce n'est point sans frissonner que je le dis, deja nous etions
au dernier giron de l'Enfer; a ce giron ou les ombres sont ensevelies
dans la profonde glace, d'ou elles apparaissent comme des fetus dans le
verre et sous toutes les attitudes; renversees, debout, etendues ou
courbees comme un arc, et touchant de leurs fronts a leurs pieds [2].
Quand nous fumes assez avances pour qu'il plut au sage de me montrer la
creature qui fut jadis si belle, il me fit arreter, et s'ecartant de
moi:
--Voila Satan, me dit-il, et voici les lieux ou tu dois t'armer de
toute ta constance.
Je m'arretai alors, chancelant et transi, dans un etat que la parole ne
saurait exprimer: ce n'etait point la vie, ce n'etait point la mort;
eh! qu'etais-je donc hors de l'une et de l'autre!...
Je voyais au centre du glacier le monarque de l'empire des pleurs
s'elever de la moitie de sa poitrine en haut; et ma taille egalerait
plutot la stature des geants, qu'ils ne pourraient approcher de la
longueur de ses bras.
Quel etait donc le tout d'une telle moitie [3]?
S'il fut jadis l'ornement des cieux, comme il est a present l'effroi
des Enfers, c'est bien lui qui doit etre le centre des crimes et des
tourments, lui qui osa mesurer de l'oeil son createur!
Mais combien redoubla ma terreur quand je vis son enorme tete composee
de trois visages; le premier s'offrant en face, les deux autres
s'elevant sur chaque epaule, et tous trois se reunissant pour former la
crete effroyable dont il etait couronne!
Le premier visage etait rouge de feu, l'autre etait livide, et les
peuples qui boivent aux sources du Nil portent la noire image du
troisieme.
A chaque face repondaient deux ailes aussi vastes qu'il le fallait au
plus grand des archanges, et telles que l'Ocean ne vit jamais sur ses
flots de voile si demesuree.
Il agitait deux a deux ces ailes sans plumage; et les trois vents qui
s'en echappaient allaient glacer les etangs du Cocyte [4].
De tous ses yeux tombaient des larmes qui se melaient a l'ecume
sanglante de ses levres, et de chaque bouche sortait un coupable que le
monstre broyait sous ses dents; eternel bourreau d'une triple victime!
Mais il tourmentait plus effroyablement encore, du tranchant de ses
ongles, l'infortune qui sortait de la bouche du milieu, et dont il
retenait la tete et les epaules englouties.
--Ce premier des trois, et certes le plus malheureux, me dit mon guide,
est le traitre Judas: des deux autres que tu vois a ses cotes, et qui
pendent la tete en bas, l'un est Brutus qui souffre et se tait; l'autre
est l'enorme Cassius [5]. Mais il faut partir, car la nuit approche;
notre course est finie, et _tout est parcouru_.
Alors, suivant son desir, j'enlacai mes bras autour de son cou; et des
que le monstre, en deployant ses ailes, eut decouvert l'epaisse toison
dont ses flancs etaient herisses, mon guide s'y attacha, et descendit
de flocons en flocons a travers les glaces, m'emportant ainsi suspendu;
mais il touchait a peine a la ceinture de l'ange, que je le vis,
allongeant ses bras et s'aidant de ses mains, tourner peniblement sa
tete ou etaient ses pieds, et monter comme s'il fut rentre dans
l'abime.
--Soutiens-toi, me cria-t-il hors d'haleine; c'est par de telles
marches qu'il faut sortir de l'Enfer.
Et s'elevant aussitot vers les rochers entr'ouverts sur nos tetes, il
sortit et me deposa sur leurs bords.
Assis a ses cotes, je levai les yeux pour contempler encore Lucifer, et
je ne vis plus que ses jambes renversees qui se dressaient devant moi.
Que le stupide vulgaire se figure maintenant le trouble ou je fus alors,
lui qui ne voit pas quel est le point du monde que j'avais franchi.
Mais bientot le sage me cria:
--Releve-toi; la route est longue, le sentier difficile, et deja le
soleil est aux portes du matin [6].
Ce n'etaient pas ici des sentiers faits par la main des hommes, mais
une suite de cavites et de precipices, route impraticable aux mortels,
et toujours haie de la lumiere.
--Maitre, dis-je alors, avant de m'arracher de ces entrailles du monde,
daignez ecarter d'un mot les nuages qui offusquent ma pensee.
Apprenez-moi ce qu'est devenu le glacier; pourquoi Lucifer est ainsi
renverse, et comment, dans un si court espace, le soleil a remonte du
soir vers le matin?
--Tu crois etre encore, me repondit-il, a la meme place ou tu m'as vu
me prendre aux flancs du reptile immense qui sert d'axe a la terre; et
nous y etions, il est vrai, lorsque je descendais le long de ses cotes
velues; mais quand tu m'as vu tourner sur moi-meme et remonter, je
passais alors avec toi le centre du monde, ce point unique ou tendent
tous les corps. Tu foules maintenant les voutes opposees au cercle de
Judas; te voila dans l'hemisphere qui repond au notre; voici l'antipode
de cette masse aride que forment les trois parties de la terre habitee,
et dont le centre fut arrose du sang de l'Homme-Dieu: le jour luit pour
ce monde quand il s'eteint pour l'autre. L'archange, dont tu ne vois
plus que les pieds renverses, est toujours debout dans les Enfers.
C'est sur cette moitie du globe qu'il tomba du haut des cieux; la terre
epouvantee se retira devant lui, et, se couvrant du voile de ses eaux,
s'enfuit vers nos climats; mais forcee de donner retraite a ce grand
coupable, elle ouvrit un abime dans son sein, et s'ecarta pour s'elever
en montagne vers l'un et l'autre hemisphere [7].
Il est, par dela les Enfers, une etroite et obscure issue qui retentit
a jamais de la chute d'un ruisseau; et c'est la que mon oreille fut
avertie de la distance ou j'etais de Lucifer [8]. Le ruisseau tombe
lentement a travers les rochers qu'il creuse dans sa course eternelle.
Nous gravimes aussitot le dur sentier qu'il ouvrait devant nous, mon
guide en avant et moi sur ses traces; et, remontant ainsi sans treve et
sans relache, nous parvinmes au dernier soupirail, d'ou nous sortimes
enfin pour jouir du spectacle des cieux.
NOTES
SUR LE TRENTE-QUATRIEME CHANT
[1] Dante a cru donner une veritable parure a ce dernier chant, en
debutant par le premier vers du _Vexilla regis_, hymne que l'Eglise
chante dans la semaine sainte.
[2] Ce silence qui regne au milieu de tant de maux; ce calme dechirant
d'une douleur immoderee qui ne peut se manifester; ce repos de mort ou
paraissent languir les premieres victimes de l'Enfer: voila le dernier
coup de pinceau par lequel le poete a voulu terminer son grand tableau.
Trente chants ont ete employes en dialogues, en plaintes et en
gemissements: la douleur s'est fait entendre par tous ses langages;
elle s'est montree sous toutes ses formes, et la variete de tant de
dessins a ete comme soumise a un seul ton de couleur. Mais ici, par un
grand contraste, tout est muet. Les coupables, caches dans l'epaisseur
de la glace, luttent sourdement contre leurs souffrances, et le mal est
a la racine de l'ame. Satan lui-meme, centre des crimes et des
tourments, n'est plus l'ange de Milton, brillant de jeunesse et
d'orgueil, et disputant avec Dieu de l'empire du monde: c'est un
malheureux vaincu, tombe apres six mille ans de tortures et de
captivite, dans l'abrutissement du desespoir.
Il faut avouer que cette grande et belle imagination est entouree de
plus de bizarreries, que le poete n'en a seme deja dans le reste de son
poeme. Il est triste de voir trois visages a Lucifer, de le voir macher
trois coupables, de voir Dante et Virgile s'accrocher a ses poils pour
sortir de l'Enfer, etc., etc.
[3] Dante a eu tort de vouloir calculer les dimensions de Satan; il
fallait plutot lui laisser cette taille indefinie que Milton lui donne;
ce beau vague dans lequel se trouve toujours le Jupiter d'Homere. Ce
Dieu, faisant trembler l'Olympe du mouvement de ses sourcils, nous
parait etre dans la haute et pleine majeste qui convient au maitre du
monde; aussi, le poete s'est bien garde d'assigner une etendue a ses
sourcils. S'il avait eu cette puerile intention, et qu'il leur eut
donne, par exemple, la longueur d'un arpent, les Claudiens seraient
venus ensuite qui les auraient faits longs de cent, et qui auraient cru,
en effet, leur Jupiter cent fois plus terrible que celui d'Homere.
C'est d'apres ce principe de gout qu'on doit trouver ridicule le meme
Jupiter lorsqu'il se vante de pouvoir porter tous les dieux suspendus
au bout d'une chaine: car, bien que la force de chaque dieu ne soit pas
limitee, et que Jupiter, luttant contre eux tous a la fois, nous donne
une grande idee de la sienne, il me semble qu'une chaine, objet trop
connu, ne doit pas etre le moyen d'une puissance inconnue et sans
bornes. Il ne faut jamais que notre imagination donne sa mesure.
[4] Chetive invention, pour expliquer l'etat de congelation ou se
trouve cette derniere enceinte. Le poete, en decrivant les ailes de
Lucifer, dit qu'elles etaient telles qu'il les fallait a un tel oiseau,
et qu'elles etaient faites de peau, comme celles des chauves-souris. A
propos du visage de negre qu'il lui donne, j'observerai que, dans les
premiers siecles de l'Eglise en peignait toujours le Diable sous la
figure d'un Ethiopien: la race noire etait alors assez rare en Europe
pour faire la plus grande sensation toutes les fois qu'on en voyait:
les negres etaient donc les representants du Diable. Mais depuis les
voyages d'Afrique, cette espece s'est tellement repandue en Europe, que
l'imagination meme des enfants n'en etant plus frappee, on ne sait plus
quelle couleur donner au Diable.
[5] La philosophie s'indignera peut-etre de voir ici Brutus et Cassius
si maltraites. Mais il faut croire que Dante a juge ces stoiciens
farouches d'apres Plutarque: le faux enthousiasme d'une liberte qui
n'existait plus les egara; ils ne virent point que Rome n'avait plus le
choix d'un maitre, et que _Cesar etait le medecin doux et benin que les
dieux avaient donne a l'empire malade_: en le massacrant sans fruit
pour la republique, ils ne furent que deux meurtriers; le premier d'un
pere, et l'autre d'un bienfaiteur. Le poete donne a Cassius l'epithete
d'_enorme_, parce qu'il etait en effet d'un forte complexion.
[6] Le texte porte que le soleil remonte a _mezza terza_. Pour entendre
ceci, il faut bien connaitre la division de la journee en Italie. Le
soleil fait _terza_ dans la premiere partie de la matinee, _sesta_ dans
la seconde, _nona_ dans la troisieme, et il arrive a son meridien: il
en descend et fait _mezzo vespro_ dans la premiere portion de
l'apres-midi, _vespro_ dans la suivante, etc. _Mezza terza_, qui est
l'heure dont il s'agit ici, sonne avant _terza_, c'est-a-dire avant le
lever du soleil: c'est l'instant ou les boutiques s'ouvrent, et ou les
travaux commencent. On sent bien que ces divisions varient de l'ete a
l'hiver, suivant la longueur et la brievete des jours. C'est ainsi que,
quoique une heure d'hiver soit egale a une heure d'ete, une matinee
d'ete est plus longue qu'une matinee d'hiver. Je ne parlerai pas des
horloges d'Italie, ni de la maniere dont on y compte les heures; mais
j'observerai que c'est l'Eglise qui a determine cette maniere de
diviser le jour par tierce, sexte, none, etc.
Virgile eut mieux fait sans doute de parler en poete que de designer le
point du jour par une expression populaire: _mezza terza_ lui devait
etre aussi inconnu que _le coup de l'Angelus_. Mais Dante, qui
n'observe aucune convenance, le fait parler en homme du peuple, d'un
bout de l'Enfer a l'autre: il en fait quelquefois un petit theologien
fort determine, et plus souvent un bon homme a proverbes et a
sentences. On peut voir au haut de la page 75 du vingt-sixieme chant,
comment il le fait discourir en patois lombard avec Ulysse et Diomede.
(Voyez aussi la note 5 du premier chant.)
[7] Dante a tres-bien decrit les effets de la gravitation, qui attire
les corps sublunaires au centre du globe. Il est evident qu'en
descendant on a les pieds les premiers, comme aussi la tete la premiere
en montant: il faudrait donc qu'un homme fit la culbute, et mit sa tete
ou etaient ses pieds, quand il passerait le point central de la terre.
Le poete a fort bien vu aussi que notre planete est tout environnee de
cieux, et que le soleil se leve sous nos pieds quand il se couche sur
nos tetes. Mais comme de son temps l'Amerique n'etait pas decouverte,
et que l'homme en voyageant trouvait toujours l'Ocean pour borne
eternelle, a l'orient et au couchant, au nord et au midi; on avait
conclu qu'il n'y avait de continent ou de terre habitable que l'Europe,
l'Asie et l'Afrique, et que l'Ocean occupait a lui seul tout le reste
du globe. C'est ce qu'on peut voir dans _le Songe de Scipion_ et dans
_la Cite de Dieu_. Dante, regardant ces erreurs comme des choses
demontrees, les met a profit dans ce dernier chant. Il raconte que
Lucifer tomba du ciel sur la terre du cote de nos Antipodes. La terre,
qui etait alors melee de continents et de mers (quoiqu'elle ne fut pas
encore habitee), eut peur en voyant tomber l'archange et ses legions;
elle se retira tout entiere du cote ou nous sommes, et opposa de
l'autre l'Ocean aux rebelles, comme un grand bouclier. Mais le Diable
perca le profond Ocean, et vint s'enfoncer la tete la premiere dans le
noyau du globe. Ainsi la terre, forcee de le recevoir, dilata ses
entrailles pour former les Enfers, et poussa deux excroissances: l'une
au milieu de ce meme Ocean, qui est la montagne du Purgatoire; l'autre
au milieu de notre hemisphere: ce sont les hautes montagnes d'Asie sur
lesquelles Jesus-Christ est mort; car telles etaient les opinions du
temps, qu'il fallait que le salut du monde se fut opere precisement au
milieu du monde. Il faut conclure de tout ceci que Lucifer etait moitie
dans l'Enfer, et moitie dans l'epaisseur de la terre; que la montagne
ou Jesus-Christ mourut repondait perpendiculairement a sa tete, et la
montagne du Purgatoire a la plante de ses pieds; enfin, que le centre
de son corps etait le centre du monde. Et voila comment Dante
expliquait des erreurs par des fables.
[8] Le texte porte que cette issue etait eloignee de Lucifer de toute
la grandeur de la _tombe_. Comme cette _tombe_ n'a pas encore ete
nommee, on ne peut dire ce que c'est; a moins que le poete ne designe
le dernier cercle meme de l'Enfer, ou Satan est enseveli, et qu'on peut
considerer comme une tombe spherique, ayant deux ouvertures: celle par
ou les deux voyageurs sont arrives (c'est le puits des Geants), et
l'autre l'issue meme par ou ils s'echappent. Le poete semble favoriser
cette explication en disant plus haut _qu'il foule les voutes opposees
au cercle de Judas_. On voit que, s'il a mis environ trente-six heures
a la revue de l'Enfer, il n'en met guere plus de trois a quatre pour le
retour, puisque rien ne l'arrete plus en chemin. Un temps si court
prouve qu'il ne croyait pas d'avoir quinze cents lieues a faire en
droite ligne, du centre a la surface du globe. Mais qu'importent ces
details et ces mesures scrupuleuses dans une description locale, toute
d'imagination? Dante, presse de sortir, echafaude comme il peut ses
machines, et le lecteur doit partager son impatience.
Quoi qu'il en soit de ce poeme, si la traduction qu'on en donne est lue,
on ne verra plus deux nations polies s'accuser mutuellement, l'une de
charlatanisme pour avoir trop vante Dante, et l'autre d'impuissance
pour ne l'avoir jamais traduit.
TABLE DES MATIERES
DU SECOND VOLUME
CHANT XVIII.--Division du huitieme cercle, dont le fond est partage en
dix vallees ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y
sont punies.--Description de la premiere et de la seconde vallee, ou se
trouvent les corrupteurs et les flatteurs.
CHANT XIX.--Troisieme vallee, ou sont punis les simoniaques, soit
qu'ils aient vendu ou achete des benefices.--Imprecation du poete
contre les grands biens et l'avarice de l'Eglise.
CHANT XX.--Quatrieme vallee, ou sont punis ceux qui se melent de
predire l'avenir.--Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues,
sorciers et sorcieres.
CHANT XXI.--Cinquieme vallee, ou sont punis les prevaricateurs, juges
et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois.--Entretien
avec les demons.
CHANT XXII.--Suite de la cinquieme vallee.--Prevaricateurs qui ont
vendu les graces et les emplois.--Combat de deux demons.--Passage a la
sixieme vallee.
CHANT XXIII.--Descente a la sixieme vallee, ou sont punis les
hypocrites.--Passage a la septieme vallee.
CHANT XXIV.--Descente a la septieme vallee, ou sont punis les voleurs
et brigands qui ont use de mensonge et de fourberies.
CHANT XXV.--Suite de la derniere vallee, ou sont punis les
concussionnaires.
CHANT XXVI.--Huitieme vallee, ou sont punis les capitaines qui ont use
de la fourbe plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.
CHANT XXVII.--Suite de la huitieme vallee.--Aventure du comte Guidon,
guerrier sans foi et conseiller sinistre.
CHANT XXVIII.--Neuvieme vallee, ou sont punis les sectaires et tous
ceux dont l'opinion ou les mauvais conseils ont divise les hommes.
CHANT XXIX.--Passage a la dixieme vallee, ou sont punis les charlatans
et les faussaires.
CHANT XXX.--Suite de la dixieme vallee.--Le poete poursuit trois sortes
de faussaires: ceux qui ont falsifie leur propre personne, les faux
monnayeurs et les faux temoins.
CHANT XXXI.--Neuvieme cercle de l'Enfer, partage en quatre girons, ou
sont punis tous les genres de traitrise.--Les geants bordent le
neuvieme cercle.
CHANT XXXII.--Premier giron, dit de Cain, ou sont punis les parricides
et traitres envers leurs parents.--Passage au second giron, dit
d'Antenor, ou se trouvent les traitres envers la patrie.
CHANT XXXIII.--Aventure d'Ugolin.--Passage au troisieme giron, dit de
Ptolomee, ou sont punis les traitres envers leurs bienfaiteurs.
CHANT XXXIV.--Quatrieme et dernier giron, dit de Judas, ou Lucifer,
traitre envers Dieu, est entoure de traitres envers leurs
bienfaiteurs.--Sortie de l'Enfer.
FIN
Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Heron 5
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