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Данте Алигьери (Dante Alighieri) — L'enfer (2 of 2) La Divine Comedie - Traduit par Rivarol

The Project Gutenberg EBook of L'enfer (2 of 2), by Dante Alighieri

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Title: L'enfer (2 of 2)
       La Divine Comedie - Traduit par Rivarol

Author: Dante Alighieri

Translator: Antoine Rivarol (de)

Release Date: September 26, 2007 [EBook #22769]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                        BIBLIOTHEQUE NATIONALE

            COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

                               * * * * * *

                           DANTE ALIGHIERI

                               * * * * * *

                               L'ENFER

                         POEME EN XXXIV CHANTS

                          TRADUIT PAR RIVAROL

                              * * * * * *

                              TOME SECOND

                              * * * * * *

                                 PARIS

                     AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION

                          1, Rue Baillif 1

                             * * * * * *

                                 1867




                            CHANT XVIII

                              ARGUMENT

Division du huitieme cercle, dont le fond est partage en dix vallees ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies. Description de la premiere et de la seconde vallee, ou se trouvent les corrupteurs et les flatteurs.


Il est dans les Enfers un lieu nomme les VALLEES MAUDITES: des roches noiratres le revetent de toutes parts, et s'elevent a l'entour pour former sa vaste ceinture; des vallees inegales en partagent le fond, et decroissent de cercle en cercle jusqu'au gouffre large et profond creuse dans le centre.

Ce gouffre est pareil a une forteresse assise au milieu des fosses nombreux qui la defendent; et, comme on y voit des ponts legerement jetes de fosse en fosse, ainsi dans le cirque infernal, des rocs suspendus en arcades coupent les vallees, et vont, comme a un centre commun, se reunir dans le gouffre [1].

Le monstre nous avait deposes au pied des remparts qui nous derobaient ce huitieme cercle; je m'avancai en suivant mon guide vers les hauteurs, et c'est de la que mes regards descendirent au fond de la premiere vallee, sejour nouveau de perfidies et de douleurs nouvelles.

J'y decouvris des ombres nues, qui gardaient en deux files egales un ordre toujours contraire: les unes venaient vers nous, et les autres nous devancaient precipitamment. Telle est, aux saintes heures du jubile, la marche solennelle des Romains: on voit sur un pont la foule religieuse qui se partage en deux colonnes, dont l'une s'avance vers le temple, et l'autre revient et s'en eloigne sans cesse [2].

J'apercus en meme temps, sur l'un et l'autre bords de la vallee, des demons armes de griffes et de fouets noueux, qui se dressaient et se courbaient tour a tour, en frappant a outrance les ames perverses. Cruellement dechirees, elles fuient d'une fuite eternelle, se derobant et se retrouvant a jamais sous les coups de ces infatigables bras.

Tandis que je regardais, mes yeux s'arreterent sur un des reprouves, et je dis aussitot:

--Celui-ci ne m'est point inconnu.

Pour l'envisager plus attentivement, je m'eloignai de mon guide, et je suivis l'ombre coupable, qui baissait la tete et voulait eviter mon coup d'oeil; mais je la reconnus et lui criai:

--O toi qui portes ainsi ton front vers la terre, tu fus jadis Caccianimico [3], si tes traits n'ont point trompe mes yeux: dis-moi quel crime t'a conduit dans cette lice de douleur?

--Ce n'est point sans deplaisir, me repondit-il, que je ferai l'aveu que tu demandes; mais je ne puis le refuser a ton langage, qui me rappelle un monde ou je ne suis plus. C'est moi qui seduisis la belle Gisole, et qui l'ai vendue aux desirs du marquis [4], quoi qu'en dise la renommee; et je ne suis pas le seul Bolonais qui gemisse en ces lieux: les rivages de la Savenne et du Reno [5] n'ont jamais retenti de tant de voix bolonaises que les cavites sombres de cette triste vallee; tu le croiras sans peine si tu penses combien nous sommes tous alteres de la soif de l'or.

Il parlait encore, et tout a coup un demon fait siffler autour de ses reins les noeuds du fouet vengeur, en lui criant:

--Marche, infame; il n'est point ici de femme a vendre.

Je retournai vers mon guide [6], et bientot nous arrivames devant un rocher qui du pied des remparts s'elevait comme un vaste pont sur la premiere vallee: nous le gravimes ensemble, et du haut de sa voute escarpee, nos yeux plongerent sur les deux rangs de coupables.

--Tourne la tete, dit mon guide, et tu verras a visage decouvert ceux qui fuyaient devant nous, et que tu ne connais pas encore.

--Je me tournai; et je vis passer sous l'antique pont la file immense des malheureux flagelles. Aussitot, prevenant mon desir, le sage me dit:

--Considere la grande ombre qui s'avance; elle ne donne pas une larme a cet apre chatiment, et la nuit des Enfers n'a pu ternir son royal aspect. C'est Jason qui, par valeur et prudence, ravit a Colchos sa toison fatale; c'est lui qui, passant a Lemnos, ne trouva dans cette ile impie qu'un peuple de maratres et de veuves parricides. La jeune Hypsiphile avait seule trompe ses feroces compagnes [7]; les serments et la grace de Jason amollirent son coeur; mais le perfide l'abandonna sur ces bords malheureux, la laissant veuve et mere a la fois. Il paye ici le prix de ses parjures, et dans cette vengeance les larmes de Medee lui sont encore imputees. Ici les corrupteurs sans foi expient avec lui les longs soupirs de leurs victimes... Tu connais maintenant, ajouta mon guide, le premier sejour de la perfidie et ses premiers supplices.

Cependant nous etions descendus sur un nouveau circuit ou le pont vient reposer sa base, et se releve encore pour embrasser la seconde vallee; et deja, du haut des rocs qui l'entourent, se faisaient entendre les sanglots, le choc des mains et la penible respiration des peuples suffoques dans ses flancs: les vapeurs qui s'en exhalent s'affaissent lentement sur ses bords, et les abreuvent d'une lie infecte qui repousse la vue et l'odorat defaillant.

Nous gravimes a la hate sur le dos escarpe du pont, et de la mes regards tomberent au fond de l'impur fosse: je crus voir alors le cloaque du monde.

La foule des ombres confusement jetees dans cet immense egout se soulevait peniblement hors de l'epaisse surface.

Une d'entre elles avait frappe mes yeux, et je la considerais; mais je ne distinguais rien sur sa tete degoutante.

Ce malheureux me regarda a son tour et me cria d'une voix etouffee:

--Que trouves-tu dans moi plus que dans ceux-la?

--Je pense, lui repondis-je, retrouver en toi Interminelli de Lucques [8]; mais ce n'est plus la cette tete parfumee que j'ai connue jadis.

--Voila, reprit-il en frappant son visage, ou m'a conduit ma langue adulatrice, et ce que m'a valu l'encens dont j'enivrais les hommes [9].

Mon guide se tourna vers moi, et me dit:

--Jette les yeux plus loin, sur cette ombre echevelee qui s'agite et se dechire avec fureur: c'est l'infame Thais, qui payait d'une parole les profusions de ses amants [10]. Mais quittons, il est temps, un spectacle trop immonde.




                                 NOTES

                        SUR LE DIX-HUITIEME CHANT

[1] Le local du huitieme cercle est fort bien decrit; mais il demande une grande attention pour etre entendu.

[2] Boniface VIII avait institue le jubile en 1300, epoque ou Dante suppose qu'il fit son poeme, quoiqu'il l'ait reellement fait quelques annees apres. La foule que cette solennite attira dans Rome fut si grande, qu'on prit le parti de diviser le pont du chateau Saint-Ange dans sa longueur, par une barriere qui separait le peuple en deux bandes: l'une qui allait a Saint-Pierre, et l'autre qui en sortait.

Ici, la premiere file des coupables est de ceux qui ont vendu les femmes aux plaisirs des autres; la seconde est de ceux qui les ont seduites pour en jouir eux-memes.

[3] C'etait un Bolonais nomme Venetico Caccianimico, qui se fit bien payer par le marquis Obizo d'Est pour lui livrer sa soeur Gisole, laquelle s'attendait a etre epousee.

[4] Cet Obizo d'Est, marquis de Ferrare, dont il est parle au douzieme chant, etait appele communement _le marquis_. C'etait un homme cruel et sans foi. Il parait que tout le monde ne convenait pas que Caccianimico lui eut vendu sa soeur.

[5] Bologne est arrosee par la Savenne et le Reno. Les Bolonais ont un accent particulier: ils prononcent _sipa_ au lieu de _si_; comme on dirait _ouida_ pour _oui_. Le texte fait allusion a cette locution bolonaise.

[6] Il faut observer que les vallees etaient rangees en cercles, les deux poetes ne parcourent jamais qu'un arc de chacune: ils passent le premier point qui se presente pour arriver a la vallee qui suit.

[7] En sauvant son pere Thoas, et ensuite son amant, il reste une antique ou on voit Hypsiphile qui recoit Jason.

[8] Il etait d'une famille tres-noble de Lucques, et s'accuse ici d'avoir ete un vil et bas flatteur.

[9] On voit que Dante, par ce rapprochement d'idees, etablit une analogie entre le depit et la peine, par le contraste meme qui en resulte. Le flatteur donne de l'encens aux hommes, qui lui rendent ce qu'il y a de plus degoutant dans l'humanite.

[10] Thais etait une courtisane que Terence a introduite dans une de ses pieces. Dante cite meme les paroles que Terence prete a cette courtisane; mais elles produisent un effet ridicule.




                              CHANT XIX

                               ARGUMENT

Troisieme vallee, ou sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient vendu ou achete des benefices. Imprecation du poete contre les grands biens et l'avarice de l'Eglise.

O Simon, mage imposteur! et vous, enfants de rapine, sacrilege race, dont les mains adulteres osent marchander l'epouse de Christ! c'est pour vous que ma voix s'eleve encore dans la troisieme vallee [1].

Deja, nous etions montes sur la roche qui se courbe en arc de l'un a l'autre bord, et de son centre eleve mon oeil mesurait la vallee profonde. O sublime sagesse, quelles formes variees tu daignes prendre aux cieux, sur la terre et dans les Enfers!

Ainsi que, dans son premier temple, Florence voit les sacres marbres du bapteme perces d'ouvertures egales dans leur forme et dans leur contour [2], de meme je voyais l'infernale enceinte parsemee de fosses circulaires, creusees de toute part dans le pave noiratre. Chaque fosse avait recu son coupable; mais chaque coupable, en tombant tete baissee, ne se plongeait pas tout entier dans son etroit sepulcre: leurs jambes se montrent encore, tandis que les troncs ensevelis pendent a la voute souterraine. Des langues de feu s'attachent a leurs pieds renverses; elles en parcourent la surface comme la flamme qui vacille dans un vase en lechant ses bords onctueux [3].

Je regardais ces pieds allumes qui se levaient et se baissaient precipitamment, qu'il n'est pas de liens dont ils n'eussent brise les noeuds.

--Maitre, disais-je, quel est celui dont les flammes plus irritees s'agitent plus violemment? Ne pourrai-je entendre le recit de ses crimes et de ses maux?

--Si tel est ton desir, reprit le sage, je descendrai et je te porterai au fond de la vallee, et la tu interrogeras le coupable.

--O bon genie! lui repondis-je, vous connaissez les voeux secrets de mon coeur; toujours ses desirs ont flechi sous vos volontes.

A ces mots, nous descendimes legerement dans l'enceinte profonde, a travers les feux qui l'eclairent, et mon guide me deposa pres de celui qui donnait, par ses mouvements convulsifs, le signe de douleur immoderee.

--Qui que tu sois, lui dis-je alors, triste fantome qui n'offres plus que des troncons renverses, reponds, si tu peux, a ma voix.

En parlant ainsi, j'etais comme le pretre consolateur qui se penche vers la fosse d'ou l'homicide assassin le rappelle encore pour temporiser avec la mort [4]; et tout a coup j'entendis la voix souterraine:

--Te voila deja, Boniface? Es-tu la debout? Certes, un menteur horoscope nous trompa tous deux? Tes mains sordides sont-elles sitot lasses de s'enrichir? Ces mains, que tu ne craignis pas d'offrir a une divine epouse pour l'etouffer ensuite dans tes perfides embrassements [5]?

Je restai, a ce discours, tel qu'un homme interdit; et ma bouche confuse cherchait en vain une reponse a ces paroles mysterieuses.

--Reponds, me dit aussitot mon guide, reponds-lui que tu n'es pas celui qu'il pense.

Je me penchai donc vers le coupable, et lui repondis ainsi. Alors ses pieds se tordirent avec plus d'horreur; il soupira profondement et s'ecria:

--Que desires-tu de moi? Est-ce pour connaitre ma condition deplorable que tu n'as pas craint l'abord des Enfers? Apprends donc que ces pieds ont chausse la mule pontificale, et que l'Ourse orgueilleuse me donna le jour [6]. Ma folle tendresse pour ses fils ambitieux n'a que trop fait voir quel sang coulait dans mes veines; mon avare main enfouissait pour eux des tresors dans le monde, et creusait pour moi cette fosse dans l'abime. La-bas, sous ma tete, gisent mes devanciers en crimes et en puissance; ils ont tous passe par ce triste detroit; et moi-meme, quand celui que tu m'as semble d'etre arrivera, je tomberai comme eux dans ces vastes catacombes. Boniface me remplacera; mais ses pieds bruleront moins longtemps que les miens; sa tete renversee flottera moins longtemps sous la voute sepulcrale; car l'occident va bientot vomir un autre pontife, d'oeuvres plus iniques [7]. Pasteur sans amour et sans foi, nouveau Jason des Machabees [8], il sera l'ouvrage et l'instrument d'un prince etranger, et c'est lui qui fermera la fosse sur Boniface et sur moi.

Il achevait a peine; et moi qui ne pus retenir un zele trop amer peut-etre, je m'ecriai:

--Ombre malheureuse, dis-nous si jadis le maitre celeste vendit les deux clefs a Barjone? Certes, il ne lui fit que ce court precepte: _Pierre, suivez-moi_. Et ce ne fut pas non plus a prix d'or que dans l'assemblee des freres le successeur de Judas [9] obtint la place qu'avait perdue ce traitre. Vieillard avare, te voila maintenant! Garde bien tes coupables tresors, qui t'ont donne l'audace de tirer le glaive contre les rois [10]. Oh! si l'antique respect pour vos ombres pontificales n'enchainait ma langue, elle vous poursuivrait bien plus aprement encore, pasteurs mercenaires! car votre avarice foule le monde; elle est amere aux bons et douce aux mechants. C'est de vous qu'il etait predit a l'evangeliste, quand il voyait celle qui etait assise sur les eaux se prostituer avec les rois; celle qui naquit avec sept tetes, et dix rayons qui s'eclipserent avec les vertus de son epoux [11]. C'est vous aussi qui vous etes fait des dieux d'or et d'argent; et si l'idolatre encense une idole, vous en adorez mille. Ah! Constantin, que de maux ont germe, non de ta conversion, mais de la dot immense que tu payas au pere de ta nouvelle epouse [12]!

Ainsi parlait ma bouche avec amertume; et, soit repentir ou desespoir, les pieds du fantome et ses genoux fremissants se heurtaient sans relache.

Cependant mon guide avait ecoute d'une oreille satisfaite ces dures verites; et bientot, me soulevant et me portant dans ses bras, il suivit le premier sentier qui remontait sur les roches d'un nouveau pont. Du haut de sa voute hardie, ou la biche legere n'eut pas gravi sans effroi, nous embrassames d'un coup d'oeil l'ample sein de la quatrieme vallee.




                                 NOTES

                        SUR LE DIX-NEUVIEME CHANT


[1] Simon le magicien voulut acheter des apotres le don des miracles, bien qu'il eut lui-meme de fort beaux secrets. On a appele depuis simoniaques tous ceux qui ont trafique des choses spirituelles.

[2] Les anciens fonts baptismaux de Florence etaient, comme le dit l'auteur, perces de trous ronds, dans lesquels, sans doute, les pretres plongeaient les enfants qu'ils baptisaient. Je me figure que ce marbre perce de trous, et qui recouvrait les fonts, etait comme une table fort mince, puisque le poete raconte, en parenthese, qu'il fut un jour oblige de briser une de ces ouvertures pour degager un enfant qui s'y noyait; sur quoi ses ennemis l'accuserent d'irreligion. On n'a point traduit les trois vers qui contiennent ce fait, parce qu'ils coupaient desagreablement et ralentissaient la rapidite de cette description. J'ai lu quelque part que les fonts baptismaux de Saint-Marc a Venise avaient eu la meme forme. Les fourneaux de nos cuisines peuvent, je crois, en donner quelque idee. Il est facheux de rencontrer dans un poete des comparaisons tirees d'objets qui n'existent plus, parce qu'alors on est oblige d'en chercher d'autres pour expliquer les siennes.

[3] Ce supplice des ames fichees dans leur trou, la tete en bas (pour designer leur oubli des choses celestes et leur attachement a la terre), rappelle ce vers de Perse:

_O curvae in terris animae, et coelestium inanes_!

Cette foret de jambes et de pieds allumes est une imagination fort extraordinaire: mais ce qui doit surtout nous etonner, c'est que les papes aient accepte la dedicace d'un poeme ou ils sont si maltraites. Le discours de Nicolas III, et la vive sortie que Dante fait contre lui et ses pareils, est un morceau tres-eloquent, et dut produire un grand effet en Italie. Ce pontife, croyant parler a Boniface VIII, dit au poete: _Te voila debout_; expression remarquable, parce que, pour un pauvre malheureux pendu par les pieds depuis si longtemps, le supreme bonheur etait d'etre debout.

[4] Autrefois on enterrait vifs les assassins, en le jetant la tete en bas dans une fosse. Le confesseur etait force a l'attitude que Dante lui donne ici, pour entendre les dernieres paroles du patient.

[5] Le tour que prend le poete pour maltraiter Boniface VIII est fort ingenieux. Il faut toujours se rappeler que Dante suppose qu'il fit son poeme en 1300, epoque ou Boniface VIII siegeait encore, puisqu'il ne mourut qu'en 1303. Mais le poete ne l'ayant reellement acheve que sous le pontificat de Clement V, successeur de Boniface, il peut predire ici ce qui lui plait sur des evenements deja arrives.

[6] Le pape qui parle est Nicolas III, de la famille des Ursins ou des Oursins. Il aima ses neveux jusqu'au scandale, et leur prodigua les tresors de l'Eglise. C'est un de ceux qui ont le plus travaille a l'elevation de la tiare et a l'avilissement des couronnes. En disant: _Un menteur horoscope nous trompa tous deux_; il fait entendre au Dante que les astrologues du temps lui avaient promis a lui et a Boniface un plus long regne.

[7] C'est de Clement V dont nous avons deja parle qu'il s'agit ici. Il etait le sujet et la creature de Philippe le Bel, et c'est de concert avec ce prince qu'il detruisit l'ordre des Templiers. On sait que ce pontife transporta le siege a Avignon pour se derober aux troubles dont la ville de Rome etait dechiree. Il a ete fort maltraite par tous les historiens d'Italie.


[8] Ce Jason etait frere d'Onias. Il obtint le grand pontificat de Jerusalem a prix d'or, par la protection d'Antiochus, roi de Syrie.

[9] Saint Mathias fut choisi a la place de Judas, pour completer le nombre de douze. Il n'est peut-etre pas inutile de dire que cet apotre fut tire au sort.

[10] Charles d'Anjou, frere de saint Louis, roi de France, et roi lui-meme de la Pouille et de la Calabre, refusa hautement sa fille au neveu du pape Nicolas III. «Quoiqu'il ait la chaussure rouge, disait ce prince, son sang n'en est pas devenu plus digne de se meler a celui de la maison de France.» Jamais l'orgueilleux pontife ne put lui pardonner cet affront: il se servit de tous les biens de l'Eglise pour faire la guerre a Charles, et le depouiller de ses royaumes.

[11] Application de l'Apocalypse. L'Eglise a perdu son eclat, quand son chef a perdu ses vertus. On dit que les sept tetes representent les sept sacrements; et les dix cornes ou rayons, le decalogue.

[12] Le poete suit ici l'opinion vulgaire, que Constantin, en se convertissant, donna a l'Eglise le patrimoine qu'on appelle _de Saint-Pierre_. Arioste assure qu'Astolphe trouva l'original de cette donation dans le royaume de la Lune.




                               CHANT XX

                               ARGUMENT

Quatrieme vallee ou sont punis ceux qui se melent de predire l'avenir. Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues, sorciers et sorcieres.


Je touche au vingtieme repos de ma douloureuse carriere; mais des supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants.

Deja mes yeux plongeaient sur une terre trempee des larmes que les ombres y versent en silence: elles marchent avec detresse, en suivant les detours de la vallee, comme, dans nos campagnes, la foule religieuse passe en invoquant l'assemblee des saints [1].

Je considerais ces malheureux; mais, parcourant d'un regard leurs traits divers, je m'apercus, avec une surprise melee d'horreur, que les troncs et les visages ne s'accordaient point entre eux: chaque coupable, oppose a lui-meme, presentait d'un seul aspect son front et son dos, et semblait reculer et s'avancer a la fois. Tel n'est point encore le paralytique, dont la tete, tournee par la contrainte du mal, ne peut revenir sur son pivot nerveux.

Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton ame attendrie juge toi-meme comment j'aurais pu contempler d'un oeil sec l'effigie de notre humanite si tristement defiguree, et supporter le spectacle de ces infortunes, versant a jamais des larmes qui n'arrosent plus leurs poitrines!

Appuye sur les durs rochers qui s'elevaient autour de moi, je les inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit:

--Eh quoi! ne serais-tu donc aussi qu'une ame vulgaire? On est sans pitie pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux qui oserent etre les emules d'un Dieu? Releve-toi, et regarde celui que la terre deroba tout a coup a la vue des Thebains, qui lui criaient [2]: «Amphiaraus, ou fuis-tu donc loin du combat?» Et cependant, il tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui frappe a chacun l'inevitable coup. Pour avoir porte ses regards trop avant, il ne voit plus qu'en arriere; et c'est ainsi qu'il rebroussera dans l'eternite. Voila Tiresias [3], qui, transforme deux fois, passa tour a tour d'un sexe a l'autre: devenu femme pour avoir frappe deux serpents, et les frappant encore pour reprendre sa depouille virile. Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait creuse sa grotte augurale dans ces montagnes ou sans cesse le marbre crie sous les efforts de l'habitant de Carrare [5]. C'est de la qu'epiant l'avenir, il promenait son oeil prophetique sur le miroir des eaux et dans la voute des cieux. Vois encore celle dont les reins se montrent a nu, tandis que son sein se couvre du voile epais de ses cheveux: c'est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course vagabonde, s'arreta aux lieux ou j'ai vu le jour; et c'est ici que je te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thebes eut perdu Tiresias et sa liberte, Manto, jeune orpheline, s'eloigna d'une patrie esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol, ou les Alpes opposent a la Germanie leurs immuables confins, se trouve un lac, ornement de la belle Italie: on le nomme Benac; et les fleuves nombreux qui desalterent les champs de la Garde et de Valcamonique viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prelats de Brescia, de Trente et de Verone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la borne qui termine et reunit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus basse ou Pescaire presente a Bergame son front redoutable, le Benac epanche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve a travers les campagnes; bientot l'Erident les recoit, pres de Governe, sous le nom de Mincio; mais auparavant, et non loin de sa source encore, le nouveau fleuve tombe dans une plaine; et la, ses flots ralentis s'etendent et croupissent comme un marais immense, ou le soleil couve la mort dans les etes brulants. Un champ inculte et desert s'eleve au milieu de cette plaine marecageuse. C'est la que Manto, cette vierge farouche, suivie de son cortege et fuyant l'aspect des hommes, se choisit un asile: c'est la qu'elle exerca son art, et qu'elle termina sa vie. Apres elle, des tribus eparses dans la contree se rassemblerent pour habiter un sejour que les eaux croupissantes protegent de tout cote. Elles y fonderent une ville, et, sans interroger le sort [8], la nommerent MANTOUE, en memoire de celle dont le choix avait honore ces lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont eut prevalu sur les credules Casalodi [9]. Je t'ai revele la naissance et les accroissements de ma patrie, afin que si d'autres recits parviennent a ton oreille, ma parole soit a jamais le sceau de la verite pour elle.

--Maitre, repondis-je, les oracles de la verite reposent sur vos levres; et les lueurs de l'humaine raison n'eblouiront plus un esprit eclaire par vous. Daignez maintenant m'apprendre s'il est encore dans cette foule une ombre digne de nos regards?

Le sage prit ainsi la parole:

--Celui dont tu vois la barbe epaisse ombrager les epaules florissait jadis, quand la Grece, veuve de tant de heros, n'offrit plus qu'a des enfants le lait de ses mamelles: il fut collegue de Calchas; et ce sont eux qui frapperent le cable, et donnerent en Aulide le signal du depart. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers: tu le sais, puisque mon poeme entier vit dans ta memoire. L'ombre qui te presente une si frele stature fut Michel Scot [11]; et certes il connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido Bonatti [12]; vois Asdent [13], qui voudrait n'avoir pas deserte ses ateliers; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacrileges qui laisserent le fuseau pour souiller leurs mains de l'impie attouchement des herbes magiques et des simulacres enchantes. Mais hatons-nous, car deja la lune se penche dans la mer de Seville, et blanchit la zone ou se confondent les deux hemispheres [14]: hier elle offrait a l'orient son disque entier; et tu l'invoquas sans doute plus d'une fois dans les tenebres de la foret.

Ainsi parlait mon guide, sans cesser d'avancer.




                                 NOTES

                         SUR LE VINGTIEME CHANT


[1] Allusion aux processions et aux litanies des Rogations.

[2] Un des sept rois qui allerent au siege de Thebes: il etait devin, et avait predit qu'il y mourrait. Il fut englouti avec son char devant les murs de Thebes. Tout ceci est pris de la _Thebaide: Illum ingens haurit specus_, etc.

[3] Tiresias est fort connu. On sait qu'il avait joui tour a tour des deux sexes. Voyez les _Metamorphoses_ d'Ovide, liv. III. Il etait de Thebes, et c'est de lui que naquit la fee Manto.

[4] Arons etait encore un devin, et Lucain en parle dans sa _Pharsale: Arons incoluit desertae moenia lun?, fulminis edoctus motus_, etc.

[5] Carrare, ville d'Italie dont le marbre est fort connu.

[6] On peut voir dans Virgile meme ce qu'il dit de l'origine de Mantoue et de la fee Manto (_Eneide_, liv. X, vers 200 et suivants). Nous ajouterons seulement que ce fut pour echapper a la tyrannie de Creon que Manto s'enfuit de Thebes, et vint en Italie.

[7] Ces trois dioceses ont effectivement leurs limites au centre du lac, dans la petite ile Saint-Georges, qui depend des trois eveches.

[8] Ceci prouve qu'en effet on consultait le sort lorsqu'il s'agissait de donner un nom a une ville.

[9] Le comte Albert Casalodi s'etait rendu maitre de Mantoue; mais Pinamont Bonacossi, s'apercevant que le peuple n'aimait pas les nobles, conseilla a Albert de les chasser de la ville. Le comte suivit ce conseil, et se priva de ses defenseurs naturels. Alors Pinamont, aide de la faveur du peuple, chassa les Casalodi, et s'empara de la ville, qui avait ainsi perdu un grand nombre de familles. Au reste, cette longue histoire de Mantoue ne valait pas les compliments que Dante fait ici a son guide.

[10] Voici les vers ou Virgile parle de cet Euripyle; _Suspensi, Euripylum scitatum oracula Phoebi, mittimus_. C'est ici que Dante appelle l'_Eneide, alta tragoedia_, comme on l'a dit au discours preliminaire.

[11] Michel Scot florissait dans l'astrologie sous Frederic II. Il predit que cet empereur mourrait a Florence; et il se trouva que cet empereur mourut dans une terre de la Pouille, nommee _petite Florence_. Il predit de lui-meme qu'il perirait d'un coup de pierre de telle grosseur et de tel poids; et un jour qu'il entendait la messe, une petite pierre se detacha de la voute, et tomba sur sa tete. Le coup etait leger; mais la pierre ayant le poids fatal, l'astrologue alla se mettre au lit, et mourut pour l'honneur de l'art et pour sa propre reputation.

[12] Astrologue ne a Forli, s'etait attache au comte Guidon, qui ne marchait jamais contre l'ennemi, et ne donnait aucune bataille qu'il ne l'eut consulte. Il nous reste quelques ouvrages de Scot et de Bonatti, qui sont devenus tres-rares.

[13] Asdent etait un cordonnier de Parme. Quoiqu'il fut sans lettres, il se mit a predire l'avenir, et annonca la defaite de Frederic sous les murs de cette ville.

[14] Seville est a l'horizon occidental de l'Europe: la lune venait donc de se coucher; il y a donc une nuit de passee, et quelques moments de plus, puisque Virgile dit a Dante: «Hier au soir, la lune dans son plein se levait quand vous etes sorti de la foret pour me suivre aux Enfers.» Observons que, dans le texte, le poete designe la lune par Cain et son fagot d'epines, suivant en cela le conte populaire sur les apparences que forment les taches de cet astre.

On sera peut-etre etonne que j'aie traduit: _Qui vive la pieta quando e ben morta_, par _on est sans pitie pour des maux sans mesure_; et _le natiche bagnava per lo fesso_, par _des larmes qui n'arrosent plus leurs poitrines_: quelques autres passages causeront la meme surprise, et on criera a l'inexactitude.

J'avoue donc que toutes les fois que le mot a mot n'offrait qu'une sottise ou une image degoutante, j'ai pris le parti de dissimuler; mais c'etait pour me coller plus etroitement a Dante, meme quand je m'ecartais de son texte: la lettre tue, et l'esprit vivifie. Tantot je n'ai rendu que l'intention du poete, et laisse la son expression: tantot j'ai generalise le mot, et tantot j'en ai restreint le sens; ne pouvant offrir une image en face, je l'ai montree par son profil ou son revers: enfin il n'est point d'artifice dont je ne me sois avise dans cette traduction, que je regarde comme une forte etude faite d'apres un grand poete. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'apres les maitres.

L'art de traduire, qui ne mene pas a la gloire, peut conduire un commencant a une souplesse et a une surete de dessin que n'aura peut-etre jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne connait pas combien il est difficile de marcher fidelement et avec grace sur les pas d'un autre. Plus meme un poete est parfait, plus il exige cette reunion d'aisance et de fidelite dans son traducteur. Virgile et Racine ayant donne, je ne dis pas aux langues francaise et romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il faudrait se jeter dans tous les moules qu'ils presentent et les serrer de tres-pres en les traduisant, _vestigia semper adorans_. Mais Dante, a cause de ses defauts, exigeait plus de gout que d'exactitude; il fallait avec lui s'elever jusqu'a une sorte de creation: ce qui forcait le traducteur a un peu de rivalite.




                               CHANT XXI

                                ARGUMENT

Cinquieme vallee ou sont punis les prevaricateurs, juges et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois. Entretien avec les demons.


Poursuivant ainsi un entretien qui n'est plus l'objet de mes chants, nous parvinmes a la cinquieme vallee; et deja nous etions au centre du pont qui se courbe sur elle, lorsque je m'arretai pour connaitre ce nouveau sejour de douleurs et d'inutiles plaintes: mais je ne decouvris partout qu'une affreuse obscurite.

Ainsi qu'on voit au milieu des hivers la resine onctueuse qui bout dans les arsenaux de Venise, pour reparer les ruines de ses nombreux vaisseaux; et cependant l'un presente a l'etoupe visqueuse ses flancs vieillis dans les voyages; un autre eleve deja son squelette rajeuni; tout s'empresse: le chanvre tourne et se roidit en cordages; les rames sont faconnees, et les voiles tendues; et sans cesse le marteau retentit de la poupe a la proue [1]; ainsi je vis dans ces profondeurs un noir bitume qui bouillait, par un secret pouvoir, sans le secours des flammes, et qui s'attachait de toutes parts aux bords de la vallee. Je le considerais a travers ces tenebres visibles, mais je n'apercevais que d'enormes bouillons qui se gonflaient avec effort et s'affaissaient lentement sur son epaisse surface.

Ce spectacle m'occupait encore quand tout a coup mon guide s'ecria: «Prends garde,» me saisissant et me tirant a lui; et moi je tournai la tete avec precipitation, comme un homme emporte par l'effroi, et je vis accourir un ange de tenebres qui montait vers le pont, et s'avancait apres nous. Ciel, quel aspect! Il agitait effroyablement ses ailes, en bondissant sur la roche escarpee; et sur sa robuste epaule il portait legerement un malheureux qu'il retenait par les pieds, et dont la tete pendait en arriere.

Des hauteurs ou nous etions, il cria fortement:

--Compagnons, voici un des anciens de Lucques; recevez-le, car je retourne a cette terre qui n'en manque pas: la, tout homme est a vendre, excepte Bonture [2]; et pour de l'or, tout y est blanc ou noir.

Aussitot, jetant sa proie au fond de la vallee, il repasse, et franchit encore ces durs rochers avec plus d'ardeur qu'un dogue acharne sur les pas des brigands.

Cependant le reprouve, qui d'abord s'etait englouti dans la poix bouillante, reparut bientot au-dessus; mais les noirs esprits qui voltigeaient sous la voute du pont lui crierent:

--Ne cherche pas ici la sainte face: te voila dans d'autres bains que ceux de Serkio; plonge-toi vite ou crains nos fourches [3].

Et sans attendre, ils les allongerent sur sa tete, et le poussant tous ensemble, ils lui disaient:

--Te voila pour jamais a l'ombre; trafiques-y, si tu peux, en cachette [4].

Et ils le repoussaient toujours, comme on enfonce dans la chaudiere fumante la viande qui surnage et se desseche.

Alors le bon genie me dit:

--Va te mettre a couvert sous ces roches pour eviter la trop subite entrevue des demons; et moi, j'irai seul pour les eprouver: sois sans crainte, car j'ai deja vu de pres ces tempetes.

En parlant ainsi, il passait vers la base du pont; mais il se montrait a peine sur l'autre bord, qu'il eut certes besoin de toute sa constance. Tels que des chiens en furie qui se precipitent aux cris de l'indigent, et le chassent avec fracas du seuil de nos demeures; tels, a la vue du poete, les demons s'elancerent de leurs rochers, et, se jetant a sa rencontre, chacun d'eux lui presentait en tumulte sa fourche menacante. Mais il leur cria:

--Traitres, n'avancez pas: avant de lever vos mains sur moi, qu'un de vous s'approche et m'entende, et qu'ensuite il frappe, s'il ose.

Tous s'arreterent et s'ecrierent a la fois:

--Ami, cours a lui.

Aussitot l'un d'entre eux accourut, et dit a mon guide:

--Que veux-tu?

Mais le sage lui repliqua:

--Penses-tu donc, malheureux esprit, que je vienne ici braver tes fureurs sans l'aveu du destin? Ne retarde plus ma course; une ame encore vivante doit passer avec moi, et notre voyage est ecrit dans les cieux.

A ces mots, l'orgueil du rebelle s'abattit, et les mains lui tomberent de honte et d'epouvante.

--Amis, dit-il aux autres, laissez-le en paix.

Cependant le maitre m'appela sans tarder:

--O toi qui te caches dans ces rocs, desormais tu peux paraitre!

--Et moi je me levai et j'accourus a sa parole; mais voyant la troupe infernale qui s'ebranlait tout a coup, je craignis un retour perfide; et comme ceux de Caprone, qui, malgre la foi du traite, ne passaient qu'en tremblant a travers les files ennemies [5], je m'avancai en me rangeant a cote de mon guide, observant toujours ces noirs visages et leurs funestes regards. Ils abaissaient tous de longues fourches, et l'un disait:

--Ne pourrais-je le toucher?...

--Frappe, frappe, disait l'autre.

Mais celui qui s'entretenait avec mon guide tourna sa tete, et reprima d'un mot leur audace.

Ensuite, reprenant son entretien:

--Vous ne pouvez, nous dit-il, penetrer plus avant sur ces roches; car il ne reste au fond de la sixieme vallee que les decombres de l'antique pont [6]; si donc votre desir est d'aller au dela, suivez d'abord les detours de ce fosse, et bientot une autre arcade va s'offrir a vous. Hier, a la sixieme heure, nous avons compte douze siecles et soixante-six ans depuis la chute du pont [7]. Voila, continua-t-il, dix des miens qui marcheront devant vous; suivez-les sans crainte; ils vont epier des tetes sur les bords de l'etang.

Alors il les appela par leurs noms, et, ayant donne un chef a cette decurie infernale:

--Allez, leur dit-il, visiter et nettoyer ces rivages: mais que ces voyageurs arrivent en paix.

--O bon genie! m'ecriai-je alors, en me penchant vers mon guide, qu'est-ce donc que je vois? Laissons cette escorte, et poursuivons plutot seuls le voyage, si ces routes vous sont connues. Eh quoi! votre oeil clairvoyant n'apercoit donc pas leurs grincements de dents, et le jeu de leurs perfides prunelles?

--Ne crains point, me dit le poete, et laisse les tordre ainsi leurs bouches effroyables; car ils ne peuvent pas toujours dissimuler leurs tortures [8].

Enfin la bruyante cohorte se mit en marche; mais chaque demon en partant se tournait vers le chef, et dans un affreux sourire lui montrait ses dents et sa langue pendante, tandis que, courbant avec effort les noires voutes de son dos, il leur donnait pour le depart un signal immonde.




                                 NOTES

                      SUR LE VINGT ET UNIEME CHANT


[1] La comparaison tiree de l'arsenal de Venise etait bien plus frappante au moment ou Dante ecrivait, puisqu'alors Venise faisait seule le commerce de l'Orient et etait la premiere puissance maritime de l'Europe; c'est elle qui avait fourni des vaisseaux pour le transport des croises en Asie.

[2] Les anciens de Lucques etaient les premiers magistrats de cette petite republique, comme les prieurs a Florence. Le poete les nomme anciens de Sainte-Zite pour faire allusion a la grande veneration ou cette sainte est parmi eux. Ce Bonture etait l'ame la plus venale qui fut a Lucques, et le diable plaisante en faisant une exception en sa faveur. On ne sait, au reste, quel est le malheureux qui est precipite dans la poix bouillante.

[3] Ces diables font toujours les mauvais plaisants. Ils se moquent de la devotion des Lucquois pour la sainte face de Jesus-Christ, qu'on garde en effet tres-precieusement dans l'eglise de Saint-Martin, a Lucques. Le Serchio, qui arrose cette ville, est la meme riviere que les Latins nommaient Anser.

[4] Allusion au trafic que Bonture faisait de la justice. Dante nomme tous les prevaricateurs _Barattieri_. Louis XI, dans le _Rosier des Guerres_, ouvrage qu'il adresse a son fils Charles VIII, parle aussi de tricherie et de _Barat_.

[5] Caprone etait un fort chateau qui appartenait aux Pisans. Les Lucquois, reunis aux Guelfes de Toscane le prirent par capitulation. Les assieges ne sortirent qu'en tremblant de leur citadelle pour traverser le camp des assiegeants qui etaient en force, et dont la foi etait suspecte, Dante s'etait trouve a ce siege, comme on l'a dit au discours preliminaire.

[6] Le lecteur doit etre prevenu que ce diable fait ici un mensonge aux deux voyageurs pour les egarer dans la vallee, comme on verra bientot.

[7] Voici comment il faut entendre les paroles du texte. Ce diable dit mot a mot: «Hier, cinq heures plus tard que l'heure ou nous sommes, nous avons compte douze cent soixante-six ans depuis la chute du pont.» C'est comme s'il disait: «Nous sommes aujourd'hui au samedi saint, et il est sept heures du matin; cinq heures plus tard il serait midi; hier donc, jour du vendredi saint, a midi (ou a la sixieme heure, en comptant a la juive), il y a eu 1266 ans qu'un grand tremblement de terre fit tomber le pont.»

On sait que ce tremblement arriva a l'heure ou Jesus-Christ fut mis en croix. Mais comme Dante date de l'incarnation, il faut ajouter 1266 ans les trente-quatre dont Jesus-Christ etait age lorsqu'il mourut; ce qui fait juste 1300 ans, epoque du premier jubile institue par Boniface VIII et de la descente de Dante aux enfers. Ce poete a voulu y descendre le soir du vendredi saint, et y passer, comme Jesus-Christ, jusqu'au jour de Paques.

[8] Virgile se trompait; les diables ne faisaient tant de grimaces que pour se moquer entre eux de la credulite des deux voyageurs. Le chef repond a ces grimaces par un pet, puisqu'il faut le dire. Dante rend ces diables fort ridicules, dans un siecle ou la religion leur faisait jouer le plus grand role. Il faut croire d'ailleurs que le poete avait eu de pareils tableaux sous les yeux, car le gouvernement populaire et les guerres civiles offrent souvent ce melange d'horreurs et de sales bouffonneries.

Je me suis apercu, au moment de l'impression, que quelques personnes n'avaient pas bien saisi la note 2 du chant III. Il faut qu'il y regne une metaphysique trop subtile puisqu'elle echappe aux prises de certaines imaginations; je vais donc lui donner plus de corps puisque l'occasion s'en presente.

On a vu au chant III, note 2, que les mots _air_ et _etoiles_, n'ayant point une liaison necessaire dans notre esprit, et meme dans la nature, on ne gagnait rien a les separer comme a fait Dante en disant un _air_ sans _etoiles_. En effet, parmi nos idees, les unes marchent seules, les autres paraissent toujours associees, et nous en avons beaucoup qu'on ne peut unir sans art et sans effort. Or, toutes les fois que nos idees arrivent par paire, on gagne un effet en les separant; et cela ne se fait point encore sans effort et sans art. Par exemple, le soleil et la lumiere, l'aurore et ses couleurs, la nuit et les etoiles, sont indivisiblement unis; et si je dis un _soleil_ sans _lumiere_, une _aurore_ sans _couleurs_, une _nuit_ sans _etoiles_, je produis de l'effet. Mais, si je separe des choses qui sont deja distinctes et eloignees (quoiqu'elles ne se repoussent pas), comme l'aurore et les arbres, l'air et les etoiles, et que je dise _une aurore_ sans _arbres_, _un air_ sans _etoiles_, je n'obtiens que des phrases sans physionomie.

De meme, quand deux idees sont irreconciliables, on ne les rapproche point sans qu'il en resulte une secousse agreable ou terrible a l'imagination. Ainsi, l'ombre et la blancheur, la cruaute et la bonte, les tenebres et la vision etant incompatibles, on gagne beaucoup a dire des _tenebres visibles_, comme dans ce chant XXI; _des ombres blanchissantes_, comme au chant IV; et _une cruelle providence_, comme au chant XIV. Cette traduction offre quelques expressions creees d'apres ce double artifice; mais il faut craindre de l'user. Le premier qui a dit _un esprit materiel_, a fort bien dit; car il a force la matiere et l'esprit a s'unir dans la meme expression: mais on l'a tant repetee, que ces deux mots se sont familiarises dans notre pensee, malgre leur haine naturelle; et l'effort qui les rapproche ne se fait plus sentir.

Il reste a present une conclusion facile a tirer; c'est qu'on ne gagne qu'une plate justesse a unir ce qui est deja uni, comme en disant _un soleil lumineux_, ou _du sang rouge_; et reciproquement a separer ce qui est deja separe, comme en disant _une nuit sans jour, une brutalite impolie_. A moins pourtant qu'on n'affectat de fondre ensemble des choses deja tout identifiees, ou d'en separer d'autres qui s'excluent d'elles-memes, afin de produire quelque effet plaisant. Par exemple, on ne peut dire d'une maniere serieuse que Dante ait fait un _Enfer sans agrement_; Jeremie, _des lamentations sans gaiete_; et _qu'ils sont morts tous les deux le dernier jour de leur vie_. Ceci peut servir a expliquer comment il est possible que la verite prete le flanc au ridicule, et pourquoi le sublime et le plaisant ont souvent les memes limites.




                               CHANT XXII

                                ARGUMENT

Suite de la cinquieme vallee.--Prevaricateurs qui ont vendu les graces et les emplois.--Combat de deux demons.--Passage a la sixieme vallee.


J'ai vu les armees s'ebranler, les bataillons se deployer, se heurter et fuir en deroute: j'ai vu aux champs d'Arezzo [1] les escadrons legers se precipiter dans les plaines: j'ai entendu le choc des tournois et des joutes guerrieres, et les tambours et les trompettes, l'airain des temples et les signaux des villes, se meler aux clairons toscans et aux instruments barbares: mais ni le bruit des batailles, ni le cri d'un navire a la vue du port ou des etoiles, n'ont rien qui ressemble au signal de la troupe infernale [2].

Nous suivions la maligne escorte des esprits: quels compagnons, o ciel! mais l'Eglise a ses saints, et la taverne ses suppots [3].

J'avancais toutefois, sans perdre de vue la poix bouillante, afin de reconnaitre les peuples qui s'en abreuvent a jamais; et comme un pilote voit les dauphins dont les croupes nombreuses, se jouant dans les vagues, lui presagent la tempete: ainsi je voyais les dos recourbes des coupables, qui, pour alleger leurs peines, se levaient sur l'epais bitume, et s'y replongeaient soudain.

D'autres encore, dont les tetes bordaient les deux cotes de la vallee, disparaissaient tour a tour, a l'approche du chef des demons qui marchait en avant.

Je les voyais s'enfoncer dans la resine noire, tels que des grenouilles au fond de leurs marecages; et comme souvent l'une d'entre elles, plus tardive, ne suit pas ses compagnes, ainsi je vis, et j'en frissonne encore, un seul de ces infortunes qui osa trop attendre.

Tout a coup l'esprit malfaisant, qui serrait les bords de plus pres, l'accrocha par sa gluante chevelure, et l'enleva comme une loutre qui pend a l'hamecon.

A cette vue, la race maudite cria tout d'une voix:

--Fais-lui sentir, compagnon, fais-lui sentir tes ongles.

Je dis alors a mon guide:

--Hatez-vous d'apprendre, s'il est possible, quel est le malheureux tombe dans ces mains ennemies.

Le poete s'approcha de lui au meme instant, et lui demanda quelle etait sa patrie, il repondit:

--J'ai vu le jour dans le royaume de Navarre: ma mere, veuve d'un epoux dissipateur, adultere et suicide, engagea ma jeunesse au service d'un courtisan. Je sus dans la suite m'approcher du coeur du bon roi Thibault; mais je ne tardai pas a faire aupres de lui le trafic dont je rends compte dans la poix bouillante [4].

Le Navarrois, parlant ainsi au milieu des demons, etait comme la souris tremblante au milieu des chats perfides.

Deja l'un d'entre eux, a qui deux longues defenses herissaient les levres, lui faisait sentir leur pointe cruelle; mais le chef l'entourant de ses bras:

--Laissez, laissez, dit-il aux autres; c'est a ma fourche qu'il est du.

Et d'abord se tournant vers mon guide, il lui cria:

--Faites-le parler encore avant qu'on le dechire.

Le sage prit donc la parole:

--Connaitrais-tu quelque ame italienne dans la poix obscure?

Le coupable repondit:

--Il en est une que les mers d'Italie ont vu naitre, et j'etais naguere a ses cotes. Que n'y suis-je encore! je n'aurais pas devant moi ces griffes et ces crocs.

--C'est trop de patience, cria l'un des demons.

Et, lui jetant sur les bras sa fourche recourbee, il en arrachait des lambeaux: un autre en meme temps s'attachait a ses jambes; et l'infernal decurion s'acharnait comme eux autour de l'ombre malheureuse.

Quand les monstres se furent un peu lasses, mon guide voulut parler a cet infortune qui regardait avec effroi toutes ses blessures.

--Quel est donc, lui dit-il, cet homme d'Italie que tu viens de quitter pour ton malheur?

--C'est, repliqua-t-il d'une voix faible, le juge de Gallure [5], frere Gomite, ce vase d'iniquite, qui, tenant dans ses mains les ennemis de son maitre, les renvoya si contents de lui; ils ont eu, dit-il, la liberte, et moi leur or. C'est ainsi que sa main venale trafiqua toujours des dignites et des graces. Sans cesse le senechal de Logodor [6] est avec lui, et la Sardaigne est l'eternel objet de leurs plus doux entretiens. O moi, chetif! j'allais en dire davantage; mais ne le voyez-vous pas grincer des dents, celui qui s'apprete a me dechirer?

Le chef des autres en vit un pret a frapper, qui tordait sa prunelle effroyable, et lui dit en le heurtant:

--Laisse-nous donc, mauvais genie.

Ainsi l'ombre tremblante reprit son discours:

--Si votre desir est de voir et d'entendre d'autres coupables, j'en ferai paraitre de Toscane et de Lombardie; mais la presence des esprits les retiendrait toujours: qu'on me laisse donc seul sur le roc, et d'un sifflement qui m'est connu, j'en vais attirer sept apres moi; car tel est notre usage quand le moment de respirer est venu.

A ces mots, l'un des demons, souriant avec horreur, secoua la tete et dit:

--Voyez l'invention du traitre qui pense nous echapper?

--Certes, repliqua ce grand maitre d'artifice, si je suis traitre, c'est aux miens puisque je les appelle a de nouvelles douleurs.

Mais un demon plus credule prit la parole, et dit a l'infortune:

--Si tu t'echappes, ce n'est point a la vitesse de mes pieds, mais au vol de mes ailes, que je veux me fier, et je plongerai sur toi jusque dans la poix bouillante. Amis, quittons la rive, et cachons-nous dans ces roches: eprouvons si un seul prevaudra contre dix.

Lecteur, connais a present la fin de l'artifice. Deja le demon qui s'etait montre le plus defiant se retirait vers les roches, suivi de tous les siens, quand le Navarrois saisit l'instant, se dresse sur ses pieds, et d'un saut leger se derobe au rivage et a ses ennemis. Le bruit de sa chute les consterna, et celui dont le conseil causait l'affront de tous, s'elanca tout a coup en criant: «Je t'aurai;» mais en vain; car, plus prompte que son vol, la Crainte precipita l'ombre au fond du gouffre, et l'ange, en volant, n'effleura que sa surface. Ainsi, quand le faucon tombe et s'approche, le canard fuit et se glisse dans l'onde et le faucon repasse dans les airs.

Cependant un des noirs esprits, furieux de l'outrage, avait d'une aile rapide suivi son compagnon; et, charme de le voir manquer sa proie, il se tourna plein de rage contre lui, et le lia de ses ongles crochus.

L'autre, comme un leger epervier, fut prompt a l'empoigner de ses robustes serres, et je les vis tomber tous deux dans la poix ardente.

La violence du feu les separa; mais pour s'elever du gouffre, ils agitaient inutilement leurs ailes gluantes.

Le chef attriste fit voler aussitot quatre des siens sur l'autre bord; ils s'abattirent legerement, et presenterent leurs fourches allongees aux deux malheureux, qui levaient faiblement leurs bras deja roidis sous la croute enflammee du bitume.

Nous partimes alors, et nous laissames la notre escorte se debattre a loisir.




                                 NOTES

                       SUR LE VINGT-DEUXIEME CHANT


[1] Le poete fait allusion a la bataille de Campaldino, gagnee sur les habitants d'Arezzo. Il s'y comporta fort bien. On a vu qu'il a deja fait mention de la prise de Caprone, a laquelle il avait contribue. Il est rare que les poetes tirent leurs comparaisons des affaires ou ils se sont trouves: mais Dante etait poete et guerrier a la fois.

[2] On est fache que Dante revienne encore ici a l'insolente trompette dont s'etait servi ce diable, et qu'il arrete si longtemps l'imagination du lecteur sur cette idee, en l'entourant de tant de comparaisons, pour la faire mieux ressortir.

[3] Le poete, par cette expression proverbiale, parait vouloir s'excuser de la bassesse et des expressions burlesques de ses diables. Le traducteur a tache de voiler par la noblesse de son style la naivete grossiere de son texte. Il a neglige de rendre les noms que Dante donne a ces dix demons, parce qu'ils sont d'une harmonie ridicule; et parce que le court role que jouent ces farfadets rend leurs noms fort inutiles a connaitre. Puisque ce poete ne voulait pas leur donner plus de majeste, il eut bien fait de s'en passer: la police des Enfers se serait bien faite sans eux.

[4] Il se nommait Janpol: sa mere, qui etait d'une bonne maison, se trouvant dans l'indigence apres la mort de son mari, mit son fils au service d'un baron qui etait a la cour de Thibault, roi de Navarre. Janpol gagna les bonnes graces du roi et ne profita de sa faveur que pour vendre a prix d'or les dignites et les emplois du royaume. Dante donne un caractere tres-fin a Janpol, pour faire allusion au proverbe qui dit, qu'un Navarrois en sait plus que le diable.

[5] Vers l'an 1117, les Pisans et les Genois, ayant conquis la Sardaigne, partagerent cette ile en quatre judicatures ou bailliages: le premier nomme _Logodor_, le second _Cagliari_, le troisieme _Gallure_, et le quatrieme _Alborea_. Nino Visconti, de Pise, ayant obtenu le departement de Gallure, y etablit pour son lieutenant frere Gomite. Les exactions et les injustices criantes de ce Gomite, qui s'etait laisse corrompre par les ennemis de son maitre, et leur avait vendu la liberte, furent cause que Nino le fit pendre. Gomite portait le nom de _frere_, parce qu'il etait de l'ordre des _Freres joyeux_, dont il sera parle ci-apres.

[6] Frederic II eut un fils naturel qui posseda le bailliage de Logodor. Michel Zanche fut son senechal et finit par s'emparer du bailliage; mais il fut bientot assassine, comme on verra au chant XXXIII.




                              CHANT XXIII

                               ARGUMENT

Descente a la sixieme vallee ou sont punis les hypocrites. Passage a la septieme vallee.


Tranquilles et sans escorte, nous marchions comme deux solitaires en silence, mon guide en avant, et moi sur ses traces [1].

Le combat des deux anges occupait ma pensee, et s'y peignait sous l'embleme de la grenouille et du rat chantes par Esope [2]: j'avancais, et toujours la naive peinture devenait plus ressemblante.

Mes pensees succedant ainsi a mes pensees, il m'en vint une qui me glaca d'horreur. Ces noirs esprits, me disais-je, sont tombes dans un piege honteux et cruel; et si la soif de la vengeance irrite encore leur naturel feroce, ils seront bientot sur nous plus legers et plus acharnes qu'un levrier sur la proie qu'il happe dans sa course.

Pale d'effroi et les cheveux herisses, je m'arretai tout attentif:

--Maitre, criai-je, si nous ne fuyons ensemble, les demons sont a nous. Je sens leur approche, et je crois les entendre.

--Quand je serais, me dit-il, un miroir fidele, je ne rendrais pas les traits de ton visage plus promptement que mon coeur n'a recu l'impression du tien: une crainte, une pensee frappaient a la fois ton ame et la mienne. Mais, s'il est vrai que la descente de cette sixieme vallee ne soit pas impraticable, nous echapperons au sujet de tes craintes.

Il parlait encore lorsque je vis les monstres accourir avec les ailes etendues et leurs bras allonges pour nous saisir; mais tout a coup le poete m'enleve dans les siens; et comme une mere qui s'eveille a la lueur des flammes, court a son fils, l'emporte, et tremblante pour lui seul, fuit demi-nue a travers l'incendie; ainsi mon guide se jette a la renverse et s'abandonne a la pente des rocs.

Plus rapide que l'eau dans son etroit canal, quand elle precipite les ailes de la roue et fait tourner la meule, le bon genie glisse au fond de la vallee, me portant sur son sein comme un pere, et non comme un guide.

A peine ses pieds touchaient le fond de la nouvelle enceinte, que la troupe des demons parut sur nos tetes; mais ils n'etaient plus a craindre, car la haute Providence qui leur livra la cinquieme vallee les exila pour jamais dans ses confins.

Cependant nous regardames, et nous vimes passer devant nous la foule des ombres dont ces lieux etaient peuples. Chacune d'elles marchait d'un pas lent et penible sous le faix d'une ample robe qui se courbait en froc sur leurs tetes, ainsi qu'on en voit sur les dortoirs de Cologne; mais le raide contour et les plis immobiles de celles-ci reluisaient d'or a leur surface, et cachaient au dedans une epaisse doublure de plomb, si vaste et si lourde, qu'au prix d'elle la chape de Frederic eut semble de la paille legere [3]. O manteaux accablants d'eternelle duree! ces ombres malheureuses suivaient, en pleurant, les detours de la noire enceinte, et paraissaient vaincues de fatigue et de lassitude.

J'observais leur abattement profond en marchant a leurs cotes dans la vallee obscure; mais elles se trainaient avec tant de peine sous le poids de leur vetement, que je les devancais toujours, et chaque pas me portait vers de nouveaux coupables. Je dis alors a mon guide:

--Daignez voir parmi ces ombres s'il en est une dont la vie ait merite le regard des hommes.

Et aussitot un des reprouves qui venait apres nous, reconnut le parler toscan, et s'ecria:

--O vous deux qui fendez si legerement l'epaisse nuit, arretez; c'est de moi peut-etre que l'un apprendra ce qu'il demande a l'autre.

Le maitre se tournant a ces mots:

--Attends ce malheureux, me dit-il, et songe a ralentir ta marche, pour qu'il puisse te suivre.

Je m'arretai, et j'en vis deux qui montraient bien sur leurs visages le penible desir qu'ils avaient de me joindre; mais leur pesante charge et l'aprete du sentier retardaient leurs efforts.

Lorsqu'ils furent enfin devant moi, ils me regarderent longtemps d'un oeil trouble, et, se tournant l'un vers l'autre, ils se disaient:

--Celui-ci me parait vivre encore, au mouvement de ses levres; car s'il etait mort, par quel bonheur irait-il ainsi a la legere?

Ensuite elevant la voix:

--O Toscan, me dirent-ils, qui viens te meler a la triste assemblee des hypocrites, ne refuse pas de nous dire qui tu es!

--Je suis ne dans la grand'ville, repondis-je, et j'ai bu dans les claires eaux de l'Arno. Vous voyez devant vous ce corps que j'eus toujours au monde; mais apprenez-moi qui vous etes, vous dont les yeux eteints et les joues caves s'abreuvent de tant de larmes: dites quels sont les maux dont vous donnez des marques si douloureuses?

Un d'eux me repondit:

Ces chapes dorees que tu nous vois sont d'un plomb si epais, qu'elles font craquer nos membres, comme les poids font crier les ressorts et le joug des balances. Nous avons ete freres joyeux, et tous deux Bolonais [4]. On nommait celui-ci Lothaire, et moi Catalan: ta republique nous constitua l'un et l'autre ensemble comme un chef unique, pour eteindre ses discordes; mais ses rues changees en deserts attestent encore ce que nous avons ete pour elle.

--O freres, m'ecriai-je, ce sont vos crimes!...

Et je m'interrompis tout a coup devant un coupable mis en croix sur la terre, et perce de trois piques [5].

En me voyant, il tordit ses membres avec plus d'horreur, et poussa d'affreux soupirs a travers sa barbe touffue.

L'ombre qui marchait avec moi prit alors la parole:

--Ce crucifie que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il etait bon qu'un seul perit pour tous. Il expose ainsi sa nudite au milieu du chemin, et doit y sentir a jamais ce que pese chacun de nous au passage. Plus loin, dans ces memes fosses, est ainsi etendu son beau-pere [6]: plus loin encore sont ainsi renverses tous ceux de leur synagogue; perfide mere, en qui furent maudits les enfants de Jacob [7].

Je vis alors mon guide contempler avec etonnement ce juif crucifie avec tant d'opprobre dans ces lieux d'eternel exil.

Ensuite il leva les yeux, et dit a l'ombre bolonaise:

--Daignez maintenant nous apprendre s'il est une issue vers l'autre cote de la vallee pour echapper aux noirs esprits qui nous poursuivaient dans ces rocs.

L'ombre repondit:

--On trouve plus pres d'ici que vous ne l'esperez, le rocher qui du pied de l'enceinte premiere se releve dix fois sur les vallees maudites: seulement il est tombe dans celle-ci; mais il offre encore un passage a travers ses debris qui pendent en ruine sur la cote, et remplissent le fond de la vallee.

A ces mots, le sage baissa la tete, et s'arreta, ajoutant apres un court silence:

--L'esprit qui veille au dela sur l'etang de bitume nous a donne des paroles bien trompeuses.

--J'ai recu de mes anciens, reprit le Bolonais, que cet ennemi de l'homme etait la souche de tout vice, et surtout le pere du mensonge.

Aussitot mon guide, plein d'emotion sur son visage, doubla le pas, et je suivis ses traces cheries, loin du penible aspect des ombres et de leurs insupportables vetements [8].




                                 NOTES

                        SUR LE VINGT-TROISIEME CHANT


[1] Le texte dit, comme deux freres mineurs.

[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se debattaient, ils furent tous deux manges par un milan: le poete rapproche cette fable du desastre arrive a ces deux demons.

[3] Frederic II faisait couvrir les criminels de lese-majeste d'une chape de plomb: on les placait ensuite aupres d'un grand feu ou la chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire une pareille pour l'archidiacre de Norwich, qui succomba bientot sous le poids de cet etrange vetement. Il semble, en lisant l'histoire de ces temps malheureux, que le poete ait plutot exerce ses yeux que son imagination.

Ces chapes dorees a l'exterieur, et de plomb au dedans, sont un embleme de l'hypocrisie, comme les _sepulcres blanchis_ de l'Evangile.

[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modene et de Reggio, qui pour se derober aux impots et aux discordes publiques, demanderent au pape Urbain IV d'eriger en leur faveur un ordre religieux et militaire qui put, comme celui des Templiers, combattre contre les infideles, et maintenir la foi et la justice. Le pape erigea l'ordre, et les chevaliers furent nommes _Freres de Sainte-Marie_. Au lieu de combattre, ils se mirent a vivre ensemble, et a se traiter l'un l'autre splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la vie monacale que le gout pour la bonne chere, si bien que le peuple les appela _Freres Joyeux_. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en Italie, eut perdu dans la Pouille son trone et sa vie, les Guelfes prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses chefs qui etaient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chasse de la ville. Dans cette crise, la republique se choisit deux magistrats supremes parmi les _Freres Joyeux_: l'un nomme Catalan Malavolti, et l'autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais; l'un Guelfe, et l'autre Gibelin. Mais bien qu'ils fussent de faction diverse, ils se laisserent corrompre par l'or des Guelfes, et s'unirent pour chasser les Gibelins de Florence, qui n'y sont plus rentres. On brula et on demolit par leur ordre les maisons de la famille des Uberti, dont etaient Farinat et Mosca, comme nous avons deja dit aux notes du dixieme chant, et ainsi qu'on le verra au trente-huitieme.

[5] C'est Caiphe qui dit en parlant de Jesus-Christ: «Il vaut mieux qu'un perisse pour tous que tous pour un.»

[6] Celui-ci est Anne, beau-pere de Caiphe.

[7] Les heresies etant le fruit de la subtilite et du loisir, et la synagogue etant une assemblee de docteurs qui ergotisaient du matin au soir, il devait arriver que de cette foule d'opinions qui s'elevaient et se detruisaient tour a tour, il en naitrait enfin une fatale au judaisme.

[8] Virgile etait honteux de s'etre laisse tromper par le Diable. Il avait fait plus de chemin qu'il ne fallait, et avait ete oblige, pour avoir manque le pont, de se precipiter le long des rochers qui bordent la vallee.




                             CHANT XXIV

                              ARGUMENT

Descente a la septieme vallee, ou sont punis les voleurs et brigands qui ont use de mensonge et de fourberies.


Vers le retour de l'annee, jeune encore, ou deja le soleil plonge son front palissant dans l'urne pluvieuse [1]: quand le jour s'accroit des pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gelee imitent au matin la robe eclatante de la neige [2], le patre qui n'a plus de fourrages se leve et regarde autour de lui; mais voyant partout blanchir la plaine, il se bat les flancs, et trouble par son malheur, il rentre sous ses toits, court, s'ecrie et se desespere.

Il sort enfin, et renait a l'esperance lorsqu'il voit qu'un temps si court a change l'aspect des champs: deja la houlette en main, il chasse devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure.

C'est ainsi que le trouble du poete passa de son front sur le mien, et que par un aussi prompt retour, j'eus le remede apres le mal; car des que nous fumes devant les ruines du pont, le bon genie, me regardant de ce meme coup d'oeil dont il m'avait ranime au pied de la colline [3], ouvrit les bras; et, apres avoir considere ces masses de debris d'une vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein; ensuite, comme un sage qui agit et delibere a la fois, il marcha d'un pas mesure, et me souleva sur la pointe d'un roc, cherchant de l'oeil un autre appui, et me disant:

--C'est la qu'il faut te prendre; mais vois d'abord s'il peut te soutenir.

Certes, ce n'etaient point ici des sentiers pour des malheureux vetus de plomb, puisque l'ombre legere du poete, et moi suspendu dans ses bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans ces decombres; et si ce cote ne m'eut offert des roches moins sourcilleuses, j'aurais succombe sans doute, et mon guide peut-etre avec moi.

Mais comme de fosse en fosse un rempart s'eleve et l'autre s'abaisse, les vallees maudites se penchent ainsi comme un vaste amphitheatre et pesent sur l'abime creuse dans leur centre [4].

J'etendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui herissent le sommet de la cote; et la, sans pouls et sans force, j'appuyai mon flanc hors d'haleine sur la pierre tranchante.

--Releve-toi, me cria le maitre, et secoue ta mollesse; car ce n'est point sur la plume et sous les courtines que la gloire t'attend, la gloire, sillon de lumiere que l'homme doit laisser apres lui, s'il n'a point glisse dans la vie, comme la fumee dans l'air, ou l'ecume sur l'onde. Viens desormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces mouvements genereux d'une ame qui ne se traine point sous la grossiere enveloppe des sens. Ne crois pas qu'il te suffise d'etre echappe de ces gouffres; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles [5]; entends-moi donc, et que ton coeur se reveille a ma voix.

J'etais deja debout, et, montrant a mon guide des forces que je n'avais point:

--Me voila, lui dis-je; ne doutez plus de mon courage.

Et aussitot je mis le pied dans les routes etroites de ces rochers, qui me parurent encore plus apres et plus escarpees.

J'avancais toutefois, en parlant a voix haute, pour ne point trahir ma defaillance, et j'atteignis enfin le comble du pont qui embrasse la septieme vallee.

La, mon oreille fut frappee de je ne sais quelle voix confuse, semblable aux fremissements inarticules de la rage.

Je m'arretai plus attentif; mais en vain je penchais ma tete, des yeux mortels ne pouvaient sonder ces profondes retraites de la nuit.

--Maitre, dis-je aussitot, descendons sur l'autre bord; car du haut de ces roches aigues, j'ecoute sans entendre, et je regarde sans rien distinguer.

--Descendons, me repondit le sage, il n'est point d'autre reponse a tes justes desirs.

Aussitot nous descendimes vers la base du pont; et je dus alors envisager de plus pres le fond de l'obscure vallee: mais je la vis partout couverte de serpents qui fourmillaient dans son ample sein.

Leur multitude etait de toute race et de toute forme; et ce n'est point sans frissonner que je me rappelle encore leur effroyable confusion.

Que l'Afrique ne vante plus ses familles d'aspics et de basilics, et les phalanges de couleuvres et de dragons qui peuplent ses deserts; car jamais les sables de la mer Rouge ou de la noire Ethiopie n'etalerent dans leur triste fecondite des monstres de nature si cruelle et si diverse.

Sur cet horrible melange de reptiles entrelaces, des ombres nues couraient epouvantees, sans trouver un seul abri dans les Enfers: elles couraient les bras raidis et tournes sur le dos, et leurs mains etaient entortillees de couleuvres qui se repliaient en ceinture autour leurs flancs.

Je regardais, et voila qu'un serpent, lance pres des bords ou nous etions, pique un coupable a la gorge; et, dans un clin d'oeil, le coupable enflamme se consume et tombe reduit en cendres; mais cette poussiere en tombant se ramassait d'elle-meme, et tout a coup, se dressant sous sa premiere forme, le reprouve se montra debout. Ainsi la sage antiquite nous peint le phenix mourant et renaissant apres cinq siecles; ne vivant, au lieu des fruits et de l'herbe des champs, que du suc de l'amomum et des pleurs de l'encens; expirant enfin sur un lit de myrrhe, de nard aromatique [6].

Cependant tel qu'un homme frappe d'un invisible mal, ou renverse par l'esprit immonde, tombe d'une chute inopinee, et se releve ensuite tout ebranle de l'affreuse secousse; plein de trouble, il regarde autour de lui, et soupire en regardant: tel etait le coupable devant nous. O severe justice du ciel, quels coups echappent de tes mains!

Mon guide alors dit a ce malheureux:

--Quel fut ton nom et ta patrie?

--La Toscane, repondit-il, m'a vomi naguere dans cette gueule de l'abime; je suis Vannifucci, le feroce; ma vie a ete de la brute, non de l'homme, et Pistoie fut ma digne taniere [7].

--Maitre, dis-je aussitot, interrogez-le, avant qu'il s'echappe: qu'il dise pour quel crime il est tombe si avant, car je l'ai vu jadis homme de sang et de carnage [8].

Le reprouve, qui l'entendit, ne se cacha point: ses yeux se leverent sur moi, et son visage se couvrit d'une hideuse rougeur.

--Il m'est plus dur, s'ecria-t-il, d'etre surpris par toi dans la misere ou je suis, que d'avoir perdu la clarte du jour: mais je ne puis nier ce que tu vois. Apprends donc que je suis descendu si bas pour avoir derobe les vases de l'autel, et rejete le crime sur une tete innocente [9]. De peur cependant que tu n'ailles te rejouir un jour du souvenir de mes maux, entends ce que ma bouche t'annonce. Voila que Pistoie se delivre des Noirs, et que Florence adopte un autre peuple et d'autres moeurs: des vallons de Magra s'eleve une vapeur de guerre; la tempete s'avance; on combat aux champs de Pizene; l'orage tombe sur la tete des Blancs; et je te predis tout pour te percer le coeur [10].




                                 NOTES

                       SUR LE VINGT-QUATRIEME CHANT


[1] L'annee commence veritablement au solstice d'hiver, quand le soleil quitte le tropique du capricorne pour remonter vers nos climats, ce qui arrive au 22 decembre. Ici, le poete, en disant que le soleil entre dans l'urne, c'est-a-dire dans le verseau, designe la fin de janvier, temps ou l'annee est bien jeune encore.

[2] Les voiles transparents de la gelee sont ici opposes a la robe eclatante de la neige, que Dante appelle soeur de la gelee.

[3] Comme on a vu dans le premier chant.

[4] Chaque vallee etant un cercle enferme entre deux remparts de rochers empiles par gros quartiers les uns sur les autres; le rempart qui formait l'enceinte exterieure etait plus vaste et plus eleve que celui qui formait l'enceinte interieure; et celui-ci a son tour surpassait en hauteur et en circuit le rempart qui suivait, comme on voit dans des cercles concentriques. Les ponts qui coupaient les vallees etaient des arcades nues et sans chaussee, de sorte qu'il fallait sans cesse monter et descendre sur l'extrados des ponts; et cette route festonnee devait etre bien penible. La peinture qu'en fait Dante est d'une grande beaute.

[5] Il fait allusion ici a la colline du purgatoire.

[6] Cette comparaison du phenix est ingenieuse, et celle qui la suit est terrible; par l'une, le poete rend ses idees plus sensibles; par l'autre, il ajoute a leur effet. Dante emploie souvent l'artifice des doubles comparaisons avec la meme intelligence. Il designe dans la derniere ceux qui tombent du haut mal et qu'on appelait autrefois des _possedes_.

On ne peut que regretter ici l'_ultime fascie_, tres-belle expression si elle etait appliquee a l'homme, et ridicule en parlant d'un oiseau. Quoi qu'il en soit, les jeunes poetes, pour qui cet ouvrage doit etre une mine d'expressions et d'images, pourront, d'apres l'_ultime fascie_, appeler le dernier drap mortuaire _les derniers langes de l'homme_.

[7] Ce Vannifucci, ou Jean Fucci, etait un batard de la famille de Lazarri, de Pistoie, homme d'un caractere violent. Il vola les vases et les ornements d'une eglise et fut cause que plusieurs innocents furent pendus.

[8] Il aurait donc du etre puni avec les violents. (_Voyez_ chant XII.)

[9] Ici, les serpents et les reptiles monstrueux vont servir au supplice des voleurs qui ont use de fourberie. Chez les Romains, tout crime commis par dol et subreption s'appelait _stellionat_, du nom d'un petit lezard extremement fin. Ce crime est encore chez nous celui des fausses hypotheques, etc.

[10] Dante se fait predire ici la ruine des _Blancs_ et son propre exil. Le marquis Malespine, de la vallee de Magra, conduisait la petite armee des _Noirs_ et mit en deroute celle des _Blancs_, pres de la plaine du Pizenum.




                            CHANT XXV

                             ARGUMENT

Suite de la derniere vallee, ou sont punis les concussionnaires.


A ces mots, le sacrilege tourna contre le Ciel ses poings fermes, et, les deployant avec furie [1], s'ecria:

--Prends, o Dieu! c'est toi que je brave.

Mais soudain une couleuvre (et leur race depuis ne m'est plus odieuse) lui serra la gorge de noeuds redoubles, comme pour dire: _Tu ne parleras plus_. Ensuite une autre, s'attachant a ses bras, se raidissait tellement sur sa poitrine, qu'il ne pouvait branler la tete. Ah! Pistoie, Pistoie, que ne t'embrases-tu de tes propres mains, puisqu'il ne peut sortir de toi qu'une race funeste au monde! Je n'ai point vu dans tous les cercles de l'Enfer un esprit si revolte contre Dieu, pas meme celui qui tomba des murailles de Thebes [2]; et je l'ai vu s'enfuir, ayant ainsi perdu la parole.

Apres lui vint un Centaure furibond qui courait en criant:

--Ou est-il, ou est-il, le feroce?

Et je crus voir depuis son immense croupe jusqu'a sa face humaine, plus de couleuvres que n'en pourraient nourrir les marecages de Toscane. Droit sur son dos, paraissait un dragon flamboyant aux ailes deployees, couvrant de feu tout ce qu'il rencontrait.

--Voila Cacus, dit mon guide, lui qui remplit de tant de meurtres et de sang les roches du mont Aventin. Il ne tient pas la meme route que ses freres [3], pour avoir detourne le grand troupeau d'Hercule: mais par ce vol il termina ses crimes et sa vie, rendant le dernier soupir aux premiers coups de l'immortelle massue.

Mon guide parlant ainsi, le Centaure passait outre; et trois esprits, qui s'avancaient vers nous, auraient sans doute echappe a notre vue si l'un d'eux n'eut crie:

--Qui etes-vous?

Ce qui rompit notre entretien, et fit tomber nos regards sur eux.

Je les considerais sans les reconnaitre, lorsqu'il arriva que l'un dit a l'autre:

--Ou sera donc reste Cianfa [4]?

Et soudain je portai mon doigt sur ma bouche, comme pour demander au sage un moment de silence.

Maintenant, lecteur, je permets que ta foi se refuse a ce que je vais dire, puisque le temoignage de mes yeux n'a pu me le persuader encore.

Les trois ombres etaient toujours devant moi, lorsqu'un serpent qui rampait sur six pieds s'elance vers l'un des coupables, et s'attache tout entier a lui.

D'un triple effort, il lui serre en avant les bras, les flancs et les genoux; lui ramene en arriere sa queue autour des reins, et, le pressant ici face a face, lui creuse d'une seule morsure et l'une et l'autre joue.

Le lierre chevelu se lie moins etroitement a l'arbre que l'affreux reptile a cet infortune; ils se fondent ensemble comme la cire amollie, et melent si bien leurs couleurs qu'on ne distingue deja plus l'un de l'autre: c'est ainsi qu'a l'aspect des flammes, le papier se colore d'une sombre rougeur, ou le blanc et le noir se confondent.

Les deux ombres, qui les contemplaient ainsi, s'ecrierent avec effroi:

--Angel, comme tu changes! Voila que tu n'es plus ni homme ni serpent [5].

Et deja les deux tetes n'en formaient qu'une, ou dans un seul visage paraissait le confus melange de deux figures: les bras, la poitrine et les jambes se perdirent dans un assemblage que l'oeil n'a jamais vu: plus de traits primitifs: etre simple et double a la fois, le fantome pervers marchait et s'eloignait de nous a pas lents.

Cependant, comme on voit sous l'ardente canicule le lezard desertant ses buissons, fuir en eclair a travers les sentiers; tel parut, s'echappant vers les deux autres coupables, un reptile enflamme, noir et luisant comme l'ebene.

Il frappa l'un d'eux au nombril, premier passage des aliments dans nous, et tomba vers ses pieds etendu.

L'homme frappe le vit, et ne cria point; mais, immobile et debout, il baillait comme aux approches du sommeil ou d'une brulante fievre: il baillait, et regardait le reptile, qui le regardait lui-meme: tous deux se contemplaient: la bouche de l'un et la blessure de l'autre fumaient comme deux soupiraux, et les deux fumees s'elevaient ensemble.

Qu'ici, temoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus et de Nasidius [6]; qu'Ovide ne parle plus de Cadmus et d'Arethuse; car, s'il changea l'un en dragon et l'autre en fontaine, jamais il n'opposa deux natures de front, les forcant d'echanger entre elles leur matiere et leur forme. Mais le serpent et l'homme firent cet horrible accord.

Je vis la croupe de l'un se fendre et se diviser, et les jambes de l'autre s'unir sans intervalle; ici la peau s'etendre et s'amollir, et la se durcir en ecailles. Ensuite les bras du coupable decroissant a ses cotes, le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et les deux autres reunis plus bas lui donnerent le sexe que perdait l'ombre malheureuse.

Sous la fumee qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient diversement; et l'un quittait enfin les cheveux dont l'autre ombrageait sa tete, l'homme tomba sur son ventre, et le serpent se dressa sur ses pieds.

Alors, et sans detourner leurs affreux regards, l'un se montra sous une face et des traits moins informes; et l'autre, pareil au limacon qui replie ses yeux, n'offrait deja plus qu'une tete effilee, ou disparaissaient tour a tour le nez, la bouche et les oreilles.

Mais la fumee s'evanouit; et soudain le nouveau reptile dardant une langue aceree, fuit en sifflant dans la nuit profonde.

L'homme nouveau l'insulte en crachant apres lui; et se tournant ensuite vers l'autre compagnon:

--Je veux, lui dit-il, que Bose rampe dans la vallee aussi longtemps que moi [7].

Ainsi j'ai vu le septieme habitacle se former et se transformer; et si mes tableaux sont horribles, ils ont du moins la nouveaute [8].

Enfin, quoique mes yeux et mon ame confuse se perdissent dans ces horreurs, toutefois encore je remarquai Puccio Sciancato [9], le seul des trois esprits qui n'eut pas subi d'epreuve: l'autre etait, o Gaville! celui dont le sang t'a coute tant de larmes [10].




                                 NOTES

                       SUR LE VINGT-CINQUIEME CHANT


[1] Le texte dit qu'il fit la figue au ciel.

[2] C'est Capanee qu'on a vu au quatorzieme chant.

[3] Cacus aurait du etre puni, avec les autres centaures, dans le fleuve de sang (_Voyez_ le chant XII). Il s'occupe ici a poursuivre Vannifucci.

[4] Ce Cianfa Donati etait parent de Dante par les femmes. Il vient de disparaitre aux yeux des compagnons de ses supplices, pour avoir subi quelque metamorphose pareille a celle qu'on va voir.

[5] Je crois que c'est Cianfa lui-meme, change en serpent, qui vient de s'attacher a cet Angel, qui etait de la famille Brunelleschi. Ces deux Florentins s'etaient unis pour piller la republique: ils s'unissent ici pour leur mutuel supplice: idee ingenieuse, dont la terrible execution fournit une note critique. C'est que les comparaisons etant toujours un objet secondaire dans une description, il faut bien prendre garde aux couleurs qu'on y emploie: elles contrarient l'ordonnance generale, si elles ne se fondent pas bien dans la teinte dominante; car il est vrai, en poesie comme en peinture, que les reflets de lumiere doivent tenir de la couleur des corps dont ils partent, et qu'il se fait par la dans un tableau un echange harmonieux des jours et des ombres. Ainsi l'epithete de _chevelu_ que Dante donne au lierre, reflete un jour effrayant sur le reptile auquel cet arbuste est compare: par ce mot seul, le serpent se trouve herisse de poils. Le poete n'a pas toujours ce grand gout, il faut l'avouer.

[6] Sabellius et Nasidius, deux soldats de l'armee de Caton, furent piques par des serpents en traversant les sables d'Afrique. Voyez l'affreux tableau de leur mort dans Lucain. Il faut observer que, dans la metamorphose de l'homme et du serpent, la fumee qu'ils exhalent tous deux va de l'un a l'autre, comme pour etablir l'echange des deux substances, et qu'ils se contemplent attentivement comme pour prendre modele de leur nouvelle forme l'un sur l'autre pendant l'action du venin.

[7] Bose, Florentin, de la famille des Donati, qui vient d'etre change en serpent, tandis que le serpent est devenu homme.

[8] Voila en effet des tableaux ou Dante se montre bien dans cette magnifique horreur sur laquelle Tasse s'est tant recrie. Hardiesse de style, fierte de dessin, aprete d'expression, tout s'y trouve; les trois vers qui terminent la tirade font fremir d'admiration, car ce n'est plus de l'italien, _non mortale sonans_; c'est le _mens divinior_; c'est l'Enfer dans toute sa majeste:

_Cosi vid'io la settima zavorra Mutar e trasmutare; e qui mi scusi La novita, se fior la lingua abborra_.

On croit d'abord que l'imagination du poete, lassee des supplices de Vannifucci et d'Angel, va se reposer; quand tout a coup elle se releve et s'engage dans la double metamorphose du serpent en homme et de l'homme en serpent, sans reprendre haleine, sans user meme d'une simple transition. Aussi parait-il bientot que Dante a eu le sentiment de sa force par le defi qu'il adresse a Lucain et a Ovide: et non-seulement il est vrai qu'il les a vaincus tous deux dans cette derniere tirade, mais il me semble qu'il s'est fort rapproche du Laocoon dans le supplice d'Angel.

C'est des trois derniers vers qu'on vient de citer qu'est tiree l'epigraphe de l'ouvrage. Elle presente plus d'un sens: _Qu'ici la nouveaute m'excuse si mon langage est barbare_; ou bien, _si mon langage repousse la parure_; ou enfin, _si mes tableaux ne respirent qu'horreur_: on a suivi cette derniere intention. Il est inutile de faire observer combien Dante s'est eleve dans ces XXIVe et XXVe chants.

[9] Puccio Sciancato, autre Florentin.

[10] Il se nommait Guercio Cavalcante et fut tue par les habitants de Gaville, terre situee sur les bords de l'Arno. Les amis de Cavalcante vengerent sa mort en massacrant les habitants de Gaville. On voit que c'est lui qui vient de passer de l'etat de serpent a celui d'homme; aussi fait-il deux actes d'homme en crachant et en parlant, aussitot apres sa metamorphose.

Il y a des esprits chagrins et denues d'imagination, _censeurs de tout, exempts de rien produire_, qui sont faches qu'on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot a mot dans cette traduction; ils se plaignent qu'on ait toujours cherche a reunir la precision et l'harmonie, et que donnant sans cesse a Dante on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prevenus au _Discours preliminaire_, que si le poete fournit les dessins, il faut aussi lui fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au texte? et, s'ils ne l'entendent pas, que leur importe? Je leur demande si on eut beaucoup fait pour la gloire de Dante et le plaisir des lecteurs en traduisant a la lettre ce passage du XVIIIe chant: _Ah! comme ces demons leur faisaient lever les jambes a coups de fouet! aucun de ces malheureux n'attendait le second coup, encore moins le troisieme_; et une foule d'autres passages aussi heureux?

Croira-t-on, par exemple, qu'il s'est trouve des gens qui n'ont pu passer trois rimes feminines de suite aux trois premiers vers de l'inscription de l'Enfer? Comme s'ils ne sentaient pas ce que produit cette heureuse monotonie! comme si Racine n'avait pas employe le meme artifice dans le monologue du grand-pretre Joad!

Aux accents de ma voix, Terre, prete l'oreille, Ne dis plus, o Jacob? que ton Seigneur sommeille: Pecheurs, disparaissez: le Seigneur se reveille.

Comme si enfin, dans quelques circonstances, l'art ne brisait pas lui-meme sa regle pour produire un plus grand effet! On affecte encore d'etre surpris que le septieme vers de l'inscription italienne, _avant moi il n'y eut de choses creees que des choses eternelles_, soit rendu par celui-ci: _J'ai de l'homme et du jour precede la naissance_. C'est pourtant la meme pensee retournee, et c'etait l'unique maniere de la rendre, si on veut y reflechir. Il n'y avait que l'ange, le chaos et l'eternite quand l'Enfer fut construit; donc il le fut avant le jour, avant l'homme et avant le temps.




                              CHANT XXVI

                               ARGUMENT

Huitieme vallee ou sont punis les capitaines qui ont use de la fourbe plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.


Rejouis-toi, Florence, puisque ta renommee, franchissant les mers et les empires, a retenti jusque dans les Enfers.

J'ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands [1]; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire: mais si parfois la verite se mele aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gre de tes voisins jaloux.

Et, que ton sort n'est-il deja rempli! je n'aurais pas a porter dans mon coeur cette cruelle attente.

Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpees d'ou nous etions d'abord descendus; je le suivais dans une route solitaire, tour a tour porte sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu des roches et des debris.

Le trouble ou me jeta, ou me rejette encore le spectacle que je vis alors sera toujours present a ma memoire; toujours cet effroi salutaire veillera sur mon coeur: je n'irai pas m'envier a moi-meme le fruit de tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct m'appellent a la vertu [3].

Comme dans la saison ou le flambeau du monde fatigue de sa presence nos climats brules; vers l'heure ou la mouche legere fait place aux insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers luisants semes comme des etincelles dans la plaine [4]: ainsi je vis du sommet de ces rocs la huitieme vallee toute resplendissante: mais ces clartes recelaient des ames criminelles, et me semblaient se mouvoir dans la profonde enceinte, pareille a cette nue embrasee ou disparut Elie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel, l'emporterent loin d'Elisee, qui le suivait a peine de ses yeux eblouis.

Tout entier a ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la vallee, et j'y serais tombe sans l'appui des rochers ou mes mains s'attacherent.

Alors mon guide rompit le silence.

--Les feux mouvants que tu regardes nous derobent autant de coupables; chacun d'eux marche enveloppe du feu qui le consume.

--Maitre, repondis-je, telle etait ma pensee; mais ne pourrais-je savoir quelle est cette flamme qui s'eleve et se partage, comme jadis au bucher d'Eteocle et de son frere [5]?

--C'est, reprit-il, pour Ulysse et Diomede qu'elle fut allumee; c'est la qu'ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise de Troie, l'enlevement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre Deidamie [6].

--Ah! si leur voix, m'ecriai-je, pouvait percer le vetement de feu qui les entoure, j'oserais les interroger. Mais, o sage poete! c'est a vous qu'il appartient de sonder et de remplir les desirs de mon coeur.

--Je me rends, dit le sage, a ta priere; mais garde-toi de les interroger toi-meme: ces heros de la Grece mepriseraient ton langage [7].

Cependant la flamme s'avancait, et quand elle passa devant nous, mon guide prit ainsi la parole:

--O vous qu'une meme flamme unit et divise, si j'ai pu vous plaire en consacrant vos noms dans mes vers, daignez m'apprendre comment et dans quelle plage lointaine l'un de vous a termine sa course [8]?

L'antique flamme balanca son plus haut sommet, et, s'excitant comme au souffle de l'air, elle sut imiter le rapide jeu d'une langue qui parle, et former ainsi sa reponse:

--Apres m'etre echappe des fers de Circe, qui m'avait retenu plus d'un an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague instinct qui me poussait a errer dans le monde, pour m'instruire des vices et des vertus des hommes. J'oubliai les charmes et l'enfance de Telemaque, et la vieillesse de mon pere, et l'amour de Penelope, qui dut faire son bonheur et le mien: je m'engageai dans la haute et pleine mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours fideles. Nous vimes le double rivage de l'Ibere et du Maure, parcourant et visitant les iles dont ces mers sont peuplees, et nous etions deja consumes de travaux et d'annees quand nous parvinmes au detroit ou le grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. «O mes amis! m'ecriai-je, qui par tant de perils etes parvenus enfin a ce dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crepuscule d'une vie qui vous echappe la gloire de le suivre encore vers des mondes inhabites. Vous n'etes pas nes pour ramper sur la terre, mais pour vous elever aux grandes decouvertes par les sentiers de la vertu.» Ces courtes paroles remplirent mes compagnons d'une telle ardeur, que, laissant a jamais les contrees du matin, ils inclinerent le gouvernail au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Deja l'etoile du nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pole et d'autres cieux; deja la lune avait cinq fois rallume ses clartes, depuis que l'Ocean nous recut dans son sein, lorsqu'une montagne obscure et perdue dans l'eloignement nous apparut: elle me semblait si haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous rejouissions a sa vue mais, helas! notre joie fut courte. Un tourbillon, sorti de ces terres inconnues, frappa les cotes du navire, et le secouant trois fois de la poupe a la proue, trois fois le fit tourner sur lui-meme, et rouler dans les abimes. Ainsi nous disparumes, comme il plut au destin, et l'Ocean se ferma sur nos tetes.




                                 NOTES

                        SUR LE VINGT-SIXIEME CHANT


[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant precedent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.

[2] On a cru longtemps que les reves du matin etaient les avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poete emploie cette tournure pour annoncer a Florence les maux dont elle fut affligee en ce temps-la, outre les calamites des guerres civiles. J'ai lu dans les histoires du temps qu'on representa a Florence une piece intitulee l'_Enfer_, ou on jouait les damnes et les diables; piece dans le genre des _Mysteres_ qui se jouerent depuis en France; car en tout nous avons toujours ete moins avances que l'Italie. Le grand concours de peuple que ce spectacle avait attire sur un des ponts le fit ecrouler, et il se noya une infinite de personnes. Il y eut aussi dans ce meme temps un incendie qui consuma pres de quinze cents maisons a Florence, etc.

[3] Dante emploie, sous differentes formes, le supplice du feu, et par les petits exordes qui precedent ses descriptions, on voit qu'il etait plus frappe de ce tourment que des autres; tandis qu'au gre de certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles.

[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, ou on voit souvent la campagne tout enflammee de vers luisants.

[5] Ceci est tire de la _Thebaide_: les deux freres ennemis, s'etant tues l'un l'autre, furent mis sur le meme bucher; mais la flamme en s'elevant se partagea, comme si elle eut ete l'organe de la haine que s'etaient vouee les deux princes.

[6] Il faut bien que Dante partage la predilection de Virgile pour les Troyens, puisqu'il damne Ulysse et Diomede pour de tels motifs.

[7] Dans quelle langue Dante eut-il interroge ces princes? Virgile va-t-il leur parler grec? Ceci est difficile a expliquer, a moins que Virgile n'ait voulu faire entendre que Dante etait un mauvais orateur, ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire a des Grecs. Il est certain que le latin avait jadis la preeminence dans l'Europe, et qu'encore aujourd'hui les Italiens traitent leur langue de _lingua volgare_. Chez eux, comme chez nous, l'histoire, la poesie et tout ce qu'il y a d'important, s'ecrivaient en latin. Ce prejuge a tenu nos langues modernes dans une longue enfance.

[8] Il veut forcer Ulysse a parler, et ce heros prend en effet la parole pour raconter l'histoire de ses voyages et de sa mort, si differente de ce qu'on lit dans l'_Odyssee_. On voit ici qu'il s'egare longtemps dans la Mediterranee, en visitant toutes ces iles, dont le voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive deja vieux a Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours a l'occident, comme s'il allait decouvrir l'Amerique. Mais quoique, des le temps de Dante, il courut deja quelques bruits qu'il existait un autre monde au dela des mers, ce poete, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait rencontrer a Ulysse qu'une haute montagne qui s'eleve du milieu de la mer Atlantique, et se perd dans le ciel; c'est le Purgatoire. Comme il n'est pas donne a l'homme d'y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons sont submerges a sa vue.

Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d'Ulysse vers Gibraltar soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce prince ne revit jamais Ithaque et Penelope. Pline pretend que Lisbonne ou Ulisbonne a recu son nom d'Ulysse. Au reste, si ce heros eut continue son voyage au dela de Gibraltar, il aurait rencontre les Canaries, ou iles Fortunees, comme tant d'autres navigateurs de l'antiquite. (_Voyez_ Plutarque dans la _Vie de Sertorius_.)




                              CHANT XXVII

                               ARGUMENT

Suite de la huitieme vallee.--Aventure du comte Guidon, guerrier sans foi et conseiller sinistre.


Cette flamme avait recu les dernieres paroles de mon guide et fendait l'epaisse nuit, en s'eloignant de nous: mais une autre s'avancait aupres d'elle, dont j'admirais les mouvements et le confus murmure: elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en mugissements les cris des victimes renfermees dans son sein; et par ce cruel artifice, que son auteur eprouva le premier, on vit l'airain anime par la douleur.

C'est ainsi que les plaintes du coupable, egarees dans les replis ondoyants de la flamme, s'echappaient en sons inarticules; mais enfin, elles s'ouvrirent un passage vers la cime etincelante, qui, pour les exprimer, se mouvait en langue de feu; et j'entendis une voix humaine [2]:

--O toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j'ai reconnu le langage; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t'arreter un moment; tu vois que je m'arrete, moi qui brule, et, s'il est vrai que tu sois tombe naguere des douces contrees de l'Italie, ou j'ai merite mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix; car c'est elle qui m'a vu naitre, pres des sources du Tibre.

J'avais encore la tete penchee vers le fond de la vallee quand mon guide etendit sa main pour me designer l'ombre qui parlait, et me dit:

--C'est a toi de repondre; elle est de ta patrie [3].

Aussitot prenant la parole:

--Ame infortunee que ces feux me derobent, apprenez, lui dis-je, que votre Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre, dans le coeur de ses tyrans; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L'aigle de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les Francais tremperent de leur sang suit aujourd'hui la fortune du lion vert [5]; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et de son louveteau; et ce sont eux qui ont devore le malheureux Montagne [6]. Le lionceau du champ d'argent fait trembler Faenza et Imola, et change de parti comme de saison [7]. Enfin la cite qu'arrose le Savio, se partageant entre le mont et la plaine, respire et gemit a la fois sous la tyrannie et la liberte [8]. Maintenant daignez, a l'exemple des autres, m'apprendre votre nom, et me dire si le monde a garde quelque bruit de vous et de vos oeuvres.

La flamme, s'inclinant et se dressant tour a tour, gemit et me repond:

--Tu partirais sans entendre ma voix si mes paroles devaient etre reportees dans le monde: mais s'il est vrai que jamais creature n'ait remonte de ces bords au sejour des vivants, je parlerai sans crainte d'infamie. J'ai d'abord fait la guerre, et depuis j'ai porte le froc, esperant qu'un coeur ceint du sacre cordon obtiendrait l'oubli de ses erreurs passees; et je l'eusse obtenu sans le pretre maudit qui me rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l'entendre [9]. Aux belles annees de ma vie, et tant qu'il m'est reste quelque chaleur dans les veines, j'ai combattu, je l'avoue, moins en lion qu'en renard; m'enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse renommee avec tant d'artifice, que la terre ne parlait plus que de ma gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arrive a cette froide saison ou l'homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je me retirai du labyrinthe ou je m'etais plu d'egarer ma jeunesse, et dans l'amertume de mon coeur je versai les larmes salutaires du repentir. Mais, o disgrace! le prince des nouveaux Pharisiens avait alors la guerre, non avec le Juif et l'Arabe, mais aux portes de l'Eglise, avec des vrais Chretiens; et pourtant aucun d'eux n'avait commerce en pays infidele, ou prete son bras aux ennemis de la foi [10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait sa lepre au solitaire Sylvestre, et demandait guerison [11]; ainsi Boniface descendit dans mon cloitre, et la, sans pudeur pour son habit pontifical et pour ma robe grise, signe de penitence, il me montra son coeur gangrene d'ambition, sollicitant ma politique de lui donner conseil, et de guerir sa fievre. Mais je restai muet, tant j'eus pitie de son ivresse! Alors il insista, et me dit: «Ne crains rien; apprends-moi seulement l'art d'emporter Preneste, et je t'absous d'avance: je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer a mon choix; c'est pourquoi j'ai les deux clefs dont sut mal se servir mon devancier [12].» Le poids de sa raison entraina la mienne, et je ne vis plus de danger que dans le silence. «Des que vous me lavez, lui dis-je, du mal que je suis pret a faire, _promettre et ne pas tenir_ vous fera triompher de tous vos ennemis.» Or, quand j'eus rendu l'ame, saint Francois descendit pour m'enlever; mais l'ange noir accourut et lui dit: «Arretez; c'est a moi qu'il est du: il me fut devolu pour le conseil frauduleux qu'il donna, et des lors je n'ai plus lache prise; car il n'est pas d'absolution sans penitence, et le coeur ne saurait se repentir et pecher a la fois: il faut ici quelque distinction.» Ah! malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit: «Tu ne t'attendais pas a ma theologie!» Aussitot il m'emporte, et me jette aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s'ecria: «Qu'il tombe au feu de felonie.» Et me voila depuis gemissant, et perdu dans les feux dont je marche environne [13].

Ainsi parlait cette ombre d'une voix lamentable; et cependant elle glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions au-dessus des profondeurs ou sont ranges de nouveaux coupables.




                                 NOTES

                       SUR LE VINGT-SEPTIEME CHANT


[1] On sait que Phalaris, tyran de Sicile, demanda a Perille, artiste Athenien, quelque nouvelle invention, quelque moyen inconnu de tourmenter ses sujets. L'artiste imagina un taureau d'airain dans lequel on enfermerait un homme, et qu'ensuite on echaufferait par de grands feux; les cris de ces malheureux devaient, en sortant de la bouche du taureau, en imiter les mugissements. Le tyran, frappe de l'ingenieuse cruaute de Perille, voulut qu'il essayat lui-meme la machine, et, ce qui n'est pas moins satisfaisant dans l'histoire, c'est qu'on trouve que Phalaris y fut brule a son tour.

[2] C'est le comte Gui ou Guidon de Montefeltro qui parle et qui va raconter sa vie. C'est de lui qu'on a deja fait mention en plusieurs notes.

[3] Les deux poetes semblent s'etre partage les personnages qu'ils rencontrent aux Enfers; ceux de l'antiquite sont pour Virgile, et Dante est charge des modernes.

[4] Le prince de Polente, chez qui Dante se refugia et mourut, s'etait rendu maitre de Ravenne et de Cervia. Il avait pour armes une aigle mi-partie.

[5] C'est la ville de Forli, ou Jean de Pas, a la tete d'une armee de Francais, fut taille en pieces par le comte Guidon. Un petit tyran, nomme Ordelaffi, qui portait pour armes un lion vert, gouvernait Forli au moment ou parle Dante.

[6] Par le vieux loup et son louveteau, le poete designe Malatesta et Malatestino, pere et fils tyrans d'Arimino, ou de Rimini. C'est Malatestino qui fut l'epoux, et le bourreau de Francoise de Polente, dont on a vu l'aventure au chant V. Ces deux princes avaient assassine Montagne, chef du parti Gibelin. On voit par tout ceci qu'outre les villes occupees par les papes et les empereurs, et celles qui s'etaient formees en republiques, il y en avait beaucoup d'usurpees par des tyrans particuliers.

[7] C'etaient les armes de Pagan, maitre de Faenza et d'Imola. Il passait du parti Gibelin au parti Guelfe, selon ses interets.

[8] La ville de Cesenne etant situee entre le mont et la plaine, on sent bien que ce ne sont pas ceux de la montagne qui etaient les esclaves.

[9] C'est Boniface VIII que le comte Guidon apostrophe ici, et qu'il appelle plus bas, _prince des nouveaux Pharisiens_. On connait les longs demeles de ce pape avec les princes Colonna: on sait avec quelle fureur il les persecuta, faisant raser leur palais, qui etait pres de Saint-Jean-de-Latran, publiant une croisade contre eux, et les poursuivant a main armee dans toutes les villes de leur domaine. Cette famille infortunee, a qui il ne restait plus que la ville de Preneste, aujourd'hui Palestrine, vint se jeter aux pieds de l'altier pontife, qui voulut bien leur pardonner, moyennant qu'on lui livrat Preneste pour garantie de leur soumission: a peine l'eut-il en sa puissance, qu'il la fit raser. Les Colonna, au desespoir, reprirent les armes, secondes par les Gibelins: mais ils furent malheureux; et, dans la crainte de perdre la liberte, ils se retirerent en France, charges d'excommunications. Philippe le Bel, ennemi de Boniface, leur donna des secours. Tout le monde sait que Sciarra Colonna revint avec Nogaret souffleter le pontife, et le faire prisonnier dans Agnanie, ou Alagnie.

[10] Il fait allusion a ces Chretiens qui ne profiterent de la folie des croisades que pour faire un bon commerce avec les Turcs, et encore plus a ceux qui leur aiderent a prendre Saint-Jean-d'Acre sur les Chretiens memes.

[11] Dans le temps ou on defigurait l'histoire pour soutenir les pretentions de l'Eglise, quelques moines ecrivirent que Constantin, ayant la lepre, alla trouver l'eveque des Chretiens, qui etait cache dans une caverne du mont Soracte (aujourd'hui Saint-Sylvestre), a Rome, et l'interceda pour en obtenir sa guerison. L'eveque profita de l'occasion, et conclut un marche fort avantageux avec l'empereur: il lui rendit la sante, et le prince lui donna la ville de Rome et son territoire.

[12] Boniface se moque ici du pauvre saint Celestin, a qui il avait extorque la tiare a force de subtilites. Il en a ete parle au chant III. Dante prend tous les styles pour vexer ce pontife, qui lui avait fait tant de mal, en introduisant Charles de Valois et la faction noire a Florence.

[13] Voltaire s'est egaye a traduire cet episode dans le style de sa _Pucelle_. Il n'y a guere que ce morceau et celui des diables qui puissent supporter ce style, si on veut du moins entrer dans la veritable intention de Dante. Il n'a point pretendu faire un Enfer burlesque; et bien qu'on eut pu reussir a lui donner cette tournure, trois reflexions en auraient empeche. La premiere, c'est que la plupart des imaginations de ce poete, qui n'ont plus aujourd'hui que le cote plaisant, n'en laissaient pas meme le soupcon pour des esprits religieux, penetres d'avance de toute la terreur que Dante voulait leur inspirer. La seconde, c'est qu'au treizieme siecle la langue toscane etait republicaine, et chaque mot y participait de la souverainete; mais quatre ou cinq cents ans d'intervalle, la familiarite que le temps nous fait contracter avec certaines expressions, et surtout le changement du gouvernement ont fait d'une langue republicaine un langage de populace. Enfin la langue francaise elle-meme gagne plus aux traductions en style soutenu qu'en style mele; il fallait que Dante, pour produire tout son effet, se presentat dans notre langue tel qu'il s'offrit autrefois dans la sienne. Quelques personnes demanderont peut-etre pourquoi l'_Enfer_ n'a pas ete traduit en vers. C'est qu'un poeme national, herisse de notes et tout en dialogues, n'aurait pu se faire lire en vers d'un bout a l'autre, soit qu'on gardat les _dit-il_ et les _repondit-il_, soit qu'on les supprimat; d'ailleurs, il fallait que la traduction servit sans cesse de commentaire au texte; ce qu'on ne peut attendre que de la prose. L'_Enfer_ pouvait etre traduit en vers par fragments; mais il s'agissait ici de le faire connaitre tout entier.




                              CHANT XXVIII

                                ARGUMENT

Neuvieme vallee, ou sont punis les sectaires et tous ceux dont l'opinion ou les mauvais conseils ont divise les hommes.


Qui pourrait jamais raconter d'une voix assuree les spectacles de sang et de blessures qui s'etalerent devant moi?

Toute langue se refuserait sans doute, et la parole et la pensee seraient egalement sans force et sans vertu.

En vain on assemblerait les generations qui dorment dans les champs de la Pouille, theatre de tant de guerres; et les peuples tombes sous le fer de Turnus et d'Annibal, et ceux dont les ossements attestent encore les victoires de Guiscard, les malheurs de Mainfroi et la prudence du vieil Alard [1]; toute cette multitude de cadavres sanglants et mutiles n'egalerait pas les horreurs que m'offrit la neuvieme vallee.

Un homme se presenta d'abord, ouvert de la gorge a la ceinture: ses intestins fumants pendaient sur ses genoux; et son coeur palpitait a decouvert.

Je m'arretai, en le voyant ainsi massacre, et je le considerai; mais a son tour il jeta les yeux sur moi, et prenant a deux mains les deux cotes de sa poitrine, il me cria:

--Vois toutes mes entrailles; vois donc comme est traite Mahomet. Ali pleure et marche devant moi, la tete fendue jusqu'au menton: avec nous marchent et pleurent les sectaires et seminateurs de scandale; comme ils ont divise le monde, ils vont ainsi tronques et miserablement decoupes: car un Ange est la-bas qui nous attend, et nous passe tour a tour au tranchant de son glaive; et quand nous avons parcouru le cercle de douleur, il rouvre encore nos blessures qui se referment sans cesse [2]. Maintenant, dis-nous qui tu es, toi qui t'arretes la-haut, pour temporiser sans doute avec ta dure destinee.

--Celui-ci, repliqua mon guide, ne connait encore ni trepas ni damnation; et moi qui les connais, je viens le conduire de cercle en cercle a travers l'abime: tu peux croire a la verite de mes paroles.

Les morts qui l'entendirent au fond de la vallee suspendirent leur marche, et me contemplerent, dans leur surprise oubliant leurs tourments.

--Va donc, toi qui verras dans peu le soleil; et dis a ton frere Dolcin [3] qu'il s'arme et s'approvisionne, s'il ne veut bientot me suivre ici-bas; car les Novarois le forceraient au milieu des neiges, malgre sa retraite escarpee.

Ainsi parla Mahomet; et portant vers la terre son pied deja suspendu, il poursuivit sa marche douloureuse [4].

Mais un autre, au milieu de cette foule, s'etait aussi arrete de surprise, avec une oreille arrachee, les levres et le nez coupes; et tournant vers moi son visage ainsi deshonore, il me dit:

--O toi qui n'es pas descendu pour souffrir, et que j'ai vu jadis en Italie, si trop de ressemblance ne m'abuse, ressouviens-toi de Pierre de Medicina [5]; et quand tu fouleras la douce plaine qui tombe de Verceil a Mercabo, tu pourras dire aux deux premiers citoyens de Fano, a Guido et Anjolello [6], que si la prevision des morts n'est pas un vain songe, ils seront jetes tous deux hors d'une barque, et noyes pres de Cattolica, par l'ordre d'un tyran barbare. Du levant au couchant, et dans toute son etendue, la Mediterranee ne fut jamais souillee d'un tel acte de perfidie; non pas meme par les pirates, ou la race d'Argos; car le traitre [7], qui ne voit que d'un oeil (et sous qui tremblent les terres que voudrait n'avoir pas vues telle ombre [8] qui est a mes cotes), les attirera l'un et l'autre, et les traitera de sorte que, pour conjurer la tempete, ils n'auront plus besoin de voeux ni de prieres.

--Si tu veux, lui repondis-je, qu'un jour ma voix te rappelle au souvenir des tiens, fais donc que je sache a qui il en a tant coute d'avoir vu les terres de Rimini?

Le spectre alors porta sa main sur le menton d'une ombre qui s'etait approchee, et lui tenant la bouche ouverte:

--Le voila, me dit-il, mais il ne parle plus. Cet ennemi du Senat vint trouver Cesar qui chancelait du Rubicon, et le poussant au dela lui dit cette parole: _Quand tout est pret, tout retard est funeste_.

Oh! qu'il me parut consterne, avec sa langue tranchee jusque dans les racines, ce Curion qui osa trop parler! Mais tout a coup un autre qui avait les deux mains coupees, levant dans l'air obscur ses moignons dont le sang ruisselait sur son visage, me cria:

--Qu'il te souvienne encore du Mosca [9] qui dit, helas! _ce qui est fait est fait_; d'ou sont venus tous les maux de Florence.

--Et la perte de ta race, lui criai-je.

Ce qui fit qu'ajoutant douleur a douleur, il me quitta, poussant des cris, et comme aliene.

Cependant j'etais encore a regarder la foule qui s'ecoulait, et je vis ce que je tremblerais d'affirmer sans temoin, si je n'avais pour moi la conscience, incorruptible et franche interprete d'un coeur sans reproche.

Je vis donc, et je crois voir encore marcher un corps sans tete, et suivre ainsi le triste troupeau: mais ce corps portait d'une main sa tete par les cheveux, comme une lampe suspendue; et cette tete nous fixait et repetait l'antique _helas_! le coupable se precedant et s'eclairant ainsi lui-meme, comme un en deux, et deux en un: effroyable mystere d'une justice qui prend de telles formes!

Quand il fut parvenu au pied de notre pont, le fantome leva son bras vers nous, pour approcher sa tete et les paroles qu'elle prononcait.

--Toi, qui vas respirant au milieu des morts, arrete et considere mes souffrances: vois s'il en est de comparables; et pour qu'un jour tu me nommes la-haut, apprends que je fus Bertrand de Bornio, sinistre conseiller du prince Jean [10]. C'est moi, nouvel Architofel, qui soulevai le fils contre le pere: aussi, pour avoir divise ce qu'unit la nature, je porte ma tete separee de son tronc, par un supplice image de mon crime.




                                NOTES

                       SUR LE VINGT-HUITIEME CHANT


[1] Le poete rappelle ici cinq grands combats tous donnes dans la Pouille. Celui de Turnus et d'Enee; la bataille de Cannes; celle que Robert Guiscard, un des fils de Tancrede de Hauteville, remporta en 1070 sur les habitants meme de la Pouille; celle ou Mainfroi perdit la vie contre Charles d'Anjou, frere de saint Louis; enfin la victoire decisive du meme Charles contre Conradin, neveu de Mainfroi et dernier rejeton de la maison de Souabe. Cette victoire fut attribuee aux conseils d'Alard, vieil officier francais, qui, au retour de la Terre-Sainte, s'etait attache au service de Charles d'Anjou.

[2] On est un peu scandalise de voir Mahomet et son gendre Ali traites si miserablement.

[3] Mahomet s'interesse au sort d'un abbe Dolcin, ne a Novare, qui, se voyant persecute par son eveque, s'enfuit sur les montagnes du Trentin, ou il attroupa 3 a 4,000 personnes, en leur prechant la communaute des biens et celle des femmes. On le poursuivit sur une montagne escarpee, entre Novare et Verceil, et on affama sa petite armee. Il fut pris et condamne au dernier supplice, qu'il souffrit avec grandeur, plutot que d'abjurer sa doctrine. Quelques-uns de ses disciples, et sa femme, qui etait jeune et belle, imiterent sa constance. Dolcin etait fort eloquent pour son siecle; il avait ete nourri et eleve par un pretre savoyard; et, ayant un jour ete surpris faisant un vol, il s'etait enfui a Turin. Il ecrivit contre l'inegalite des conditions et contre l'Eglise; il voulut ramener les hommes a l'etat qu'on nomme _pure nature_; enfin, il chercha la persecution et la gloire. On est frappe des rapports qu'eut ce novateur avec un ecrivain de nos jours; la seule difference se trouve dans la catastrophe.

[4] Par cette phrase, Mahomet s'arrete, parle et marche a la fois, il est moitie sur terre et moitie en l'air. C'est une grande finesse de l'art que ce style toujours remuant, qui fait sans cesse travailler l'imagination. Le secret consiste a suspendre l'action au moment ou elle se fait, et a ne jamais la peindre achevee. Les grands peintres saisissent toujours ce demi-chemin d'action qui laisse deviner ce qui vient de se passer et ce qui va suivre. En representant l'action deja faite, le tableau n'a plus de mouvement; un coup d'oeil suffit au spectateur, dont l'imagination n'espere plus rien.

[5] Pierre de Medicina etait un intrigant qui sut gagner la confiance des differents princes d'Italie; mais il ne profita de l'acces qu'il avait aupres d'eux que pour les brouiller ensemble.

[6] Guido Casero et Angiolello Cagnano etaient les deux premiers citoyens de Fano. Malatestino, tyran de Rimini, leur manda un jour de venir diner avec lui, sous le pretexte de quelque affaire importante. Ils s'embarquerent sans defiance; mais leurs guides, suivant l'ordre secret qu'ils en avaient recu, les jeterent dans la mer, pres de Cattolica.

[7] Malatestino etait borgne et bossu.

[8] Cette ombre est celle de Curion, chasse du Senat pour son attachement au parti de Cesar. Il passa dans son camp et c'est dans Lucain qu'on trouve les paroles que lui prete Dante:

_Tolle moras; semper nocuit differre paratis_

[9] _Mosca_, de la maison des Uberti: le meme dont a ete parle au chant VI.

Un jeune homme nomme Buondelmonte, qui devait epouser une demoiselle de la maison des Amidei, leur fit l'affront d'epouser une Donati. Aussitot les offenses et tous les amis se rassemblerent pour deliberer sur la vengeance; mais Mosca, bouillant de colere, dit qu'il fallait agir et non deliberer, et, ayant rencontre le coupable, le perca de plusieurs coups de poignard. De la naquirent ces querelles interminables de famille a famille dont Florence fut si longtemps travaillee.

La maison des Uberti, comme nous l'avons deja vu, fut rasee et leur race exilee a jamais. Mosca se retire doublement malheureux par les maux qu'il a faits a son pays et par la ruine de sa famille qu'il vient d'apprendre. Tout ceci devait etre bien frappant aux yeux des Florentins, qui se rappelaient le crime de Mosca, qui voyaient dans les rues la place ou avait ete le palais des Uberti, et qui entendaient chaque jour dans leur eglise les imprecations qu'un pretre lancait, par ordre de la Republique, contre cette maison. (_Voyez_ la note 5 du chant X.)

[10] _Bertrand de Bornio_. Henri II, roi d'Angleterre, le placa aupres du prince Jean son fils, qui employait des sommes considerables en folles depenses. Bertrand, au lieu de precher la moderation au jeune prince, lui inspira l'independance et le fit revolter contre son pere. On en vint aux mains, et Jean fut blesse a mort dans le combat. On rapporte qu'ayant emprunte cent mille florins aux Bardi, de Florence, il mit dans son testament cette clause ou on remarque je ne sais quel melange d'heroisme et de superstition: «Je donne mon ame au diable, si le roi mon pere ne tient pas mes engagements avec les Bardi.»

Le poete continue de proportionner et d'approprier la peine au delit. Seulement, dans le supplice de Mahomet, on est fache de le voir passer du terrible a l'atroce et au degoutant. Son coeur palpitant a decouvert, n'est deja que trop fort: mais comment rendre _il tristo sacco che merda fa di quel che si trangugia_? Il faut laisser digerer cette phrase aux amateurs du mot a mot.

Je ne releverai plus les choses de cette nature: c'est avec un poete aussi parfait que Virgile, qu'il faudrait noter les defauts; mais avec Dante, il faut remarquer les beautes.




                              CHANT XXIX

                               ARGUMENT

Passage a la dixieme vallee, ou sont punis les charlatans et les faussaires.


La foule des morts, le sang et les blessures m'avaient plonge dans une si douloureuse ivresse, que mes yeux, noyes de larmes, ne se lassaient pas d'en verser.

--Que fais-tu donc? me dit le sage. N'es-tu pas rassasie du spectacle de ces ombres mutilees? Ce n'est pas ainsi que je t'ai vu plus haut; et, si tu crois nombrer leur multitude, songe a l'immense contour de la vallee [1]: deja la lune passe sous nos pieds [2], le temps qui nous fut mesure s'ecoule, et ce qui reste a parcourir est encore autre que tu ne penses.

--Si le sujet de mes larmes vous etait mieux connu, lui dis-je, vous m'en laisseriez repandre encore.

Cependant, il s'etait avance; et moi, poursuivant l'entretien:

--J'ai cru, repris-je, au fond de l'enceinte ou j'attachais mes regards, reconnaitre un homme de mon sang qui pleurait avec la foule malheureuse.

--N'arrete pas, me dit le poete, n'arrete pas plus longtemps tes regrets sur lui; car je l'ai vu la-bas te designer en te menacant de la main, et ses compagnons l'ont nomme Geri du Bello [3]; mais il s'est derobe pendant tes dernieres paroles avec cette ombre d'Angleterre.

--O bon genie, m'ecriai-je, c'est la mort funeste dont il a peri, et dont les siens n'ont pas venge l'outrage, qui m'a valu cet affront! mais son fier silence parle avec plus de force a mon ame attendrie.

C'est dans ces entretiens que nous poursuivions notre route, et nous parvinmes ainsi a la dixieme et derniere des vallees maudites: mais nous etions a peine vers la base du pont, que, de ses cavites sombres, il s'eleva des cris meles de plaintes, des voix percantes et lamentables, dont les sons aiguises par la pitie penetrerent tous mes sens; si bien que je m'arretai par trop d'emotion, levant les mains et fermant mes oreilles.

Tel que serait, au declin d'un ete malfaisant, le spectacle des hopitaux de Sardaigne, des marais de Toscane et des vallons du Clain, versant a la fois leurs malades dans une meme fosse; telle s'offrit la dixieme vallee, et tel s'exhalait de ses flancs un air de corruption et de mort.

Aussitot nous descendimes de la voute du pont vers la rive opposee, et c'est alors que je reconnus la place ou l'inexorable justice appelle et retient a jamais les faussaires.

Lorsque autrefois, dans sa grande mortalite, l'ile d'Egine vit tomber depuis l'homme jusqu'a l'insecte, et que d'une fourmiliere il sortit, suivant les poetes, de nouveaux citoyens pour la repeupler [4], sans doute il ne fut pas plus triste d'y voir chaque jour la foule des mourants, qu'il ne l'etait ici de contempler les ombres malades languissamment eparses dans toute la vallee et sous diverses attitudes: celle-ci couchee sur son ventre et immobile, celle-la haletante sur les flancs de sa compagne, et telle autre qui se trainait en rampant.

Nous marchions cependant pas a pas et en silence dans ces gorges obscures, ecoutant et remarquant ces spectres moribonds qui ne pouvaient se soutenir; et j'en vis deux assis, adosses l'un a l'autre, tous deux encroutes d'une lepre immonde. Jamais l'ecuyer que l'oeil du maitre ou le sommeil sollicite ne promena d'une main plus agile son etrille legere, que ne faisaient les deux coupables, ramenant sans cesse leurs ongles de la tete aux pieds, et se defigurant de coups et de morsures, pour apaiser l'effroyable prurit qui les devorait; et comme le poisson se depouille sous le tranchant du couteau, ainsi leur peau tombait en ecailles sous l'effort de leurs infatigables doigts.

Mon guide s'adressant au premier:

--Malheureux, lui dit-il, dont le supplice est de tenailler et de dechirer ton corps sans relache, apprends-nous s'il est ici quelque ame d'Italie, et puissent, dans ce travail, tes mains desesperees ne pas tomber de lassitude!

--Nous en fumes tous deux, repondit-il en pleurant, nous que tu vois sous cette lepre horrible. Mais toi, qui es-tu pour nous interroger ainsi?

--Je passe, reprit mon guide, et je descends de cercle en cercle pour montrer les Enfers a cet homme vivant.

A ce mot, les deux lepreux et tous ceux qui l'entendirent, troubles de surprise, s'ecarterent l'un de l'autre et se tournerent vers moi pour me considerer.

--C'est a toi maintenant de les entretenir, me dit le sage.

Et moi, prenant la parole:

--S'il est vrai, leur criai-je, que votre memoire n'ait point echappe au souvenir des hommes, ne refusez pas de nous dire qui vous etes, et que la honte du supplice n'enchaine pas vos langues.

--Je fus d'Arezzo, repondit le premier, et c'est Albert de Sienne qui causa ma mort [5]. Je feignis un jour de lui dire que je pourrais m'elever et voler dans les airs: ce jeune insense desira mon secret; et parce que je ne pus le changer en Dedale, il m'accusa devant celui qui se croyait son pere, et je fus conduit au bucher. Mais ce qui fut le sujet de ma mort ne l'est pas ici de mes peines: c'est pour l'alchimie que l'infaillible juge m'a jete dans la dixieme vallee.

--Fut-il jamais, dis-je a mon guide, nation plus frivole que la Siennoise? Certes, pas meme la Francaise [6].

A quoi le second lepreux ajouta:

--Exceptez-en le Stricca, si modere dans ses depenses [7]; et Nicolo, inventeur de la riche mode, qui le premier parfuma ses repas des epices de l'Orient [8]; et toute cette jeunesse folle avec qui d'Abaillat et d'Ascian perdirent l'un sa raison et l'autre sa fortune [9]. Mais pour que tu saches quel est celui qui ajoute ainsi a tes paroles, regarde-moi et tache de m'envisager; tu me reconnaitras pour l'ombre de Capochio, qui falsifiait les metaux, et tu te souviendras sans doute que de mon naturel: j'etais assez bon singe [10].




                                 NOTES

                      SUR LE VINGT-NEUVIEME CHANT


[1] Le texte dit que cette neuvieme vallee a vingt-deux milles de circuit, ou environ sept lieues: la suivante n'a plus que onze milles; on peut juger, comme elles vont toujours en decroissant par moitie, de la vaste ampleur des premieres. Observons pourtant que la terre ayant trois mille lieues de diametre, il s'en faut que Dante ait donne a son Enfer l'etendue qu'il pouvait lui donner: mais de son temps la vraie mesure de la terre n'etait pas connue. Les commentateurs se sont amuses a calculer scrupuleusement la grandeur de chaque cercle.

[2] Nous repeterons encore ici que Dante fit sa descente aux Enfers vers la fin du mois de mars 1300, le soir du vendredi-saint, la lune etant en son plein a l'orient. Au chant XX, il s'etait deja passe une nuit entiere, comme nous l'avons vu: maintenant que la lune est sous leurs pieds, il faut que le soleil soit sur leurs tetes, puisque ces deux astres sont en opposition: il est donc midi pour eux, jour du samedi-saint. Ils ont donc employe une nuit et la moitie du jour: ils n'ont par consequent plus qu'environ treize a quatorze heures a passer encore dans l'Enfer; c'est-a-dire, depuis midi jusqu'au dela de minuit, puisqu'on sait que Jesus-Christ ressuscita la nuit du samedi au dimanche, de fort grand matin; et Dante affecte d'y rester aussi longtemps que Jesus-Christ. Je crois qu'on y peut evaluer leur sejour a trente-six heures tout au plus.

[3] Geri du Bel, parent de Dante du cote des femmes. Un des Sachetti le tua, et sa mort ne fut vengee que trente ans apres, par un de ses neveux, qui assassina un Sachetti. Le poete insiste sur la necessite de cette vengeance; ce qui est tout a fait dans les moeurs italiennes, et, j'ose dire, conforme a la justice. Dans une republique agitee de guerres civiles, ou les lois ne sont plus ecoutees, ou le souverain deguise n'a plus de droits, chacun rentre dans les siens: il faut alors qu'un meurtre soit puni par un meurtre, et ainsi de suite, jusqu'a ce que l'ordre naisse enfin de l'exces du desordre.

[4] On peut lire, au livre VII des _Metamorphoses_, la description de cette peste, qui depeupla l'ile d'Egine: Jupiter changea en hommes toutes les fourmis de l'ile, pour la repeupler.

[5] Ce charlatan se nommait Grifolin. Il voulut vendre le secret de voler a Albert, batard de l'eveque de Sienne. Le jeune homme donna, en effet, beaucoup d'argent a Grifolin, qui se moqua de lui: mais l'eveque, instruit de la supercherie, fit condamner au feu, comme sorcier, celui qui venait de prouver qu'il ne l'etait pas, puisqu'il n'avait pu s'envoler. Cet eveque se croyait pere d'Albert, pour avoir aime sa mere; mais il parait que les infidelites de cette femme avaient rendu la paternite du prelat fort incertaine.

[6] Le poete frappe d'un seul coup sur les Francais et les Siennois. En effet, si le temoignage des historiens et des poetes etrangers ou nationaux suffit, apres sept a huit cents ans, pour etablir le caractere d'une nation, il est incontestable qu'on ne peut sans injustice refuser la frivolite aux Francais.

[7] Tout ceci est ironique. Plusieurs jeunes gens de Sienne, tous fort riches, vendirent un jour chacun leur patrimoine, et firent une bourse commune, d'ou ils tirerent sans mesure et sans defiance jusqu'a ce qu'il n'y restat plus rien. Ils tomberent alors dans la plus affreuse misere. Outre les plaisirs ordinaires, ils aimaient beaucoup a monter des chevaux ferres d'argent, espece de luxe fort a la mode en ce temps-la. Le Stricca s'etait rendu un des plus recommandables par ses prodigalites.

[8] Nicolo passa pour un Lucullus pour avoir employe le premier les epices dans les ragouts. Il composa un livre ou il developpa ses principes, et on appela sa cuisine la _riche mode_; d'ou on peut conclure qu'avant lui on mangeait la viande sans epices, et que le _boeuf a la mode_, aujourd'hui si bourgeois, fut jadis un fort grand luxe.

[9] L'Abaillat et Caccia d'Ascian, deux autres prodigues.

[10] Capochio avait etudie avec Dante. Il commenca par des recherches sur la pierre philosophale, et finit par etre faux monnayeur.

Quoique Dante ait bien etabli la hierarchie des vices, on doit s'apercevoir qu'il n'a pu graduer leurs punitions dans un ordre aussi evident: car ce sont les lois et la morale qui ont decide de la gravite des crimes, et c'est l'imagination qui apprecie la rigueur des supplices; aussi quelques personnes seront peut-etre plus frappees des premiers tourments que des derniers, contre l'intention du poete. Il faut donc, pour adopter ses divisions, se preter a toutes les illusions qu'il nous offre; et puisqu'il rembrunit de plus en plus ses couleurs, se penetrer aussi de plus en plus de la terreur dont il environne chaque supplice.

Toute illusion disparaitrait en effet, et il n'y aurait plus de poesie si on jugeait cet ouvrage de sang-froid. L'eternite etant egalement attachee a tous les tourments, qu'importe a notre raison que ce soit par la glace ou par le feu qu'on souffre? D'ailleurs, pourquoi classer les reprouves? Un homme n'est point coupable d'un crime a l'exclusion de tous les autres; un avare a pu etre encore gangrene de beaucoup d'autres vices: il faudra donc qu'il se montre dans plusieurs cercles de l'Enfer, toujours le meme, et toujours differemment tourmente? Enfin, ces divisions perpetuelles amenaient necessairement des formes monotones: _Qui etes-vous? Comment avez-vous pu vivant descendre ici-bas_? etc. Sans compter qu'en placant a l'entree de l'Enfer les crimes des passions, et en ne reservant que des sceleratesses pour la fin, le poete s'est trouve d'une grande ressource.

Voila ce que la raison dirait du plan de ce poeme; parce qu'il ne peut y avoir en effet de sujet heureux qu'une action simple entouree de ses episodes. Mais combien de defauts sont rachetes par quelques beautes vraiment poetiques! Et que ne doit-on pas a cet homme original, assez grand pour s'elever dans l'interregne des beaux-arts, et s'y former a lui seul un empire separe des anciens et des modernes?




                               CHANT XXX

                               ARGUMENT

Suite de la dixieme vallee. Le poete poursuit trois sortes de faussaires: ceux qui ont falsifie leur propre personne, les faux monnayeurs et les faux temoins.


Lorsque Junon, furieuse contre Semele, poursuivait sur tout le sang thebain le cours de ses vengeances, Attamas, frappe de vertige, voyant accourir sa femme, qui portait ses deux fils, s'ecria: «Tendons les rets, voici la lionne et ses lionceaux;» et lui-meme allongeant ses bras, et saisissant le plus jeune, l'agite en cercle, et de sa main desesperee le froisse contre les rochers: soudain, la mere et son autre fils s'elancent dans les flots [1]. Et quand la fortune eut renverse les hautes destinees d'Ilion, et frappe sur ses ruines le dernier de ses rois, Hecube supporta ses rudes pertes, et sa misere, et sa captivite, et le spectacle de sa fille egorgee: mais, trouvant un jour son Polydore sans vie, etendu sur un rivage, l'infortunee aboya de douleur, et sa raison ne connut plus de frein [2].

Mais les Furies, qui mirent en deuil la ville de Priam et les remparts de Thebes, n'etaient pas comparables aux deux ombres pales et nues qui passerent tout a coup devant moi, ecumant comme le sanglier echappe de sa bauge, et courant sur tout ce qu'elles rencontraient.

Je vis la premiere ombre qui avait assailli et renverse Capochio, le mordre aux noeuds du cou, et le trainer ainsi contre le fond raboteux de la vallee.

L'homme d'Arezzo, qui restait la tout consterne, me dit:

--C'est Jean Schichi le Florentin, que tu as vu dans cette ame furibonde [3].

--Puisses-tu, lui repondis-je, echapper aux dents cruelles de sa compagne, si tu m'apprends son nom et sa patrie!

--C'est, reprit-il, l'ombre de l'antique Myrrha, que l'amour rendit faussaire, lorsque, sous une forme empruntee, elle entra dans le lit de son pere, et lui fit partager ses feux illegitimes [4]. Mais le Florentin, pour l'appat d'une belle jument, contrefit le visage du riche Donati, et dicta les volontes dernieres d'un homme deja mort.

Quand ces deux forcenes, qui promenaient leurs fureurs en tourbillonnant dans toute la vallee, se furent derobes a ma vue, je voulus remarquer la file des autres reprouves, et j'en vis un qui, malgre ses deux jambes, que l'ampleur de son ventre ne cachait pas encore, s'etait arrondi en forme de luth, tant l'hydropisie dont il etait gonfle avait rompu toute proportion entre son buste et sa tete! Il paraissait tenir, comme un etique brule de soif et de fievre, sa bouche entr'ouverte et ses levres renversees.

--O vous, s'ecriait-il, qui, par une faveur que je ne puis comprendre, parcourez sans souffrir la region des douleurs, arretez et considerez la profonde misere de maitre Adam [5]! Je vivais autrefois dans les douceurs de l'abondance; et maintenant, helas! c'est une goutte d'eau qui ferait mon bonheur. Les clairs ruisseaux qui tombent des collines du Casentin, pour se meler aux flots de l'Arno; la molle verdure et la fraiche obscurite de leurs rivages, viennent sans cesse se peindre a mon esprit; et ce n'est pas en vain! Ces riantes images sont toujours la, pour attiser le feu qui me consume; et c'est ainsi que la severe justice qui me chatie souleve contre moi les souvenirs des lieux ou j'ai fait mon malheur. J'y vois cette Romene ou je falsifiais les florins, et ou mon corps fut reduit en cendres. Ah! si du moins je voyais ici l'ombre maudite d'Alexandre, de Guide ou de leur frere, je n'en donnerais pas la vue pour toutes les eaux de Branda [6]! Il est vrai qu'un des trois a deja pris place avec nous, si ces esprits errants ne m'ont point abuse: mais que m'importe si je suis immobile! que ne puis-je, me soulevant un peu, avancer d'une ligne en un siecle! j'irais et je les chercherais parmi la foule, dans tous les coins de l'immense vallee; car c'est pour eux que je me suis perdu, en frappant des florins a trois carats d'alliage.

--Maintenant, lui dis-je, fais-moi connaitre ces deux malheureux qui gisent a tes cotes, et qui fument comme des mains humides en hiver.

--Ils etaient la sous la meme attitude, me dit-il, quand je tombai dans le gouffre; ils n'en ont pas change et n'en changeront pas. L'une est la perfide accusatrice de Joseph; l'autre, le traitre Sinon [7]: c'est une fievre aigue qui leur fait jeter cette epaisse fumee.

Alors ce dernier, furieux de s'entendre nommer si obscurement, frappa le ventre de l'hydropique, dont la peau tendue bondit et resonna sous le coup.

Lui ne fut pas moins prompt a le frapper au visage, en disant:

--Si mon corps n'est plus qu'une masse immobile, mes bras auront encore quelque legerete.

--Comme ils l'ont eue, dit Sinon, pour frapper les florins, et non pour aller au bucher.

--Tu dis vrai cette fois, reprit l'Italien; et c'est ainsi qu'il fallait dire lorsqu'on t'interrogeait a Troie.

Et le Grec:

--Je faussai ma foi, je l'avoue; mais tu falsifias les coins: chacun est ici pour ses crimes, moi pour un et toi pour cent.

--Parjure, dit le premier, souviens-toi du cheval de bois, et rougis, si tu peux, d'un crime si connu.

--Rougis plutot, ajouta l'autre, avec la soif qui te seche la langue, et les eaux de ton ventre, qui s'eleve en montagne et te borne la vue.

--Maudite soit ta bouche! cria le monnayeur, si j'ai la soif, j'en porte le remede, et les eaux des fontaines tariraient pres de toi.

Tout entier a leurs paroles, je les ecoutais l'un et l'autre, quand mon guide, rougissant de colere, me dit:

--Vois a quel point tu viens de m'irriter!

Et moi, qui reconnus tout son courroux a la severite de sa voix, je me tournai vers lui plein d'une telle confusion que je ne puis encore en supporter le souvenir. J'etais devant lui, tel qu'un homme qui, se voyant dans un songe menace de quelque peril, voudrait bien qu'en effet ce ne fut qu'un songe: j'etais, dis-je, sans proferer une parole, et je desirais d'obtenir un pardon qu'a mon insu j'obtenais par mon silence.

--Moins de regrets, me dit le sage, laveraient plus d'erreurs: reviens de ta confusion; mais souviens-toi, si jamais la fortune te reserve a de pareils debats, que mon ombre t'environne toujours; et qu'en les honorant de ta presence, tu forces ta raison a rougir d'elle-meme [8].




                                 NOTES

                         SUR LE TRENTIEME CHANT


[1] Ce morceau est pris du livre IV des _Metamorphoses_ d'Ovide.

[2] On peut consulter, au sujet d'Hecube, le livre XIII des _Metamorphoses_ d'Ovide ou lire la tragedie d'Euripide, qui porte ce nom, Polydore etait le dernier des enfants de Priam et d'Hecube. Pour le derober aux malheurs de la guerre, son pere et sa mere l'avaient confie, avec un tresor considerable, au roi de Thrace, leur voisin. Mais ce barbare, apprenant le sort funeste de Priam, fit assassiner et jeter dans la mer le jeune Polydore et s'empara de son or. Hecube, menee en captivite par les vainqueurs, trouva et reconnut sur un rivage le cadavre de son fils. La fable dit qu'a cette vue elle fut changee en chienne par les dieux, qui, par pitie, lui oterent la raison afin de lui oter en meme temps le sentiment de ses maux. Il se peut en effet que l'exces de chagrin ait fait tomber cette reine infortunee dans la lycanthropie. Montaigne a fait un beau chapitre pour prouver que nous pouvons resister quelque temps aux malheurs qui se succedent coup sur coup; mais enfin, le coeur se lasse de son effort; il vient un moment ou la digue se rompt, et la douleur se fait jour par les cris et les sanglots, souvent meme par le delire, comme dans Hecube.

[3] Il etait de la famille des Cavalcante et avait le talent de contrefaire qui il voulait. Bose Donati, dont on a deja vu le supplice au chant XXV, homme extremement riche, etant mort sans testament, Simon, son parent, cacha cette mort et engagea Schicchi a se mettre dans le lit du defunt, et a dicter un testament ou il l'instituerait, lui Simon, legataire. La chose reussit, et Simon lui donna en recompense une jument de prix.

C'est le stratageme du _Legataire universel_.

[4] Myrrha coucha avec son pere Cynire et en eut Adonis. (Liv. X des _Metam_. d'Ovide.)

[5] Maitre Adam, monnayeur de Brescia, qui s'attacha aux comtes de Romene et falsifia les florins pour leur profit, et sans doute aussi pour le sien. Sa manoeuvre etant decouverte, il fut condamne a etre brule. Ces florins portaient d'un cote l'image de saint Jean-Baptiste, patron de Florence, et de l'autre une fleur de lis.

[6] Branda, belle fontaine de Sienne. L'ardeur avec laquelle maitre Adam soupire apres les ruisseaux du Casentin et les eaux de cette fontaine fournit une situation pathetique, que Tasse a empruntee.

[7] Sinon et la femme de Putiphar sont trop connus pour en parler.

[8] Il y a beaucoup a parier qu'il s'etait passe quelque chose de pareil au senat de Florence entre des personnages connus. N'a-t-on pas vu le grave Caton traiter Cesar d'ivrogne en plein senat et lui jeter au nez le billet de Serville? Et dans l'_Iliade_, Achille et Agamemnon se menagent-ils davantage? Le gouvernement populaire et les guerres civiles, en donnant plus de physionomie aux passions, leur donnent aussi des traits plus grossiers.




                              CHANT XXXI

                               ARGUMENT

Neuvieme cercle de l'Enfer, partage en quatre girons ou sont punis tous les genres de traitrise.--Les geants bordent le neuvieme cercle.


La meme bouche qui d'un mot avait cause mon abattement et ma honte daigna me ranimer encore, et dissiper la rougeur de mon front: c'est ainsi que la lance d'Achille, instrument de vie et de mort, frappait et guerissait tour a tour [1].

Nous laissions enfin la derniere des vallees maudites, et nous traversions pas a pas et en silence le dernier rempart qui l'environne.

Sur ces hauteurs regnait un perpetuel combat de la nuit et du jour, et mes regards me precedaient a peine dans ce douteux melange de la lumiere et des ombres, quand tout a coup j'entendis un cor retentissant, dont le son eut etouffe tout autre son, et qui, s'enflant de plus en plus sous ces voutes profondes, attirait a lui nos yeux et nos pensees. Ce n'est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journee ou Charlemagne perdit ses Paladins [2].

En dirigeant mon oeil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets de plusieurs grandes tours.

--Maitre, dis-je aussitot, quelle est cette contree?

--Ta vue et ta pensee, me repondit-il, s'egarent dans les tenebres et dans l'eloignement; avance, et tu verras dans peu combien la distance a trompe tes sens.

Me prenant ensuite par la main avec tendresse:

--Apprends, me disait-il, pour me preparer a la surprise, que ce ne sont pas la des tours, mais des geants enfonces dans le puits de l'abime, qu'ils surmontent de la ceinture en haut.

Ainsi que l'air, moins charge de vapeurs, transmet aux yeux des images plus pures, de meme, en approchant de plus pres, la nuit m'offrait des tableaux moins confus: l'illusion m'abandonnait et l'effroi me gagnait.

Semblable en effet a Montereggione dont la cime se couronne de tours [3], le puits infernal me presentait debout autour de lui ses enormes geants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de Jupiter: et deja mon oeil distinguait leurs traits difformes, leurs vastes poitrines et leurs bras qui s'allongent sans mesure a leurs cotes.

Benie soit la nature qui, bornant sa fecondite, n'engendre plus ces excroissances qui fatiguaient la terre! Et si, de peur qu'on ne l'accuse d'impuissance, elle produit encore les baleines et les elephants, l'homme du moins voit sans terreur ces masses animees, qui n'ont pas, comme le geant, la force et le genie a la fois.

Le premier de tous portait une tete pareille a la boule qui termine le dome de Saint-Pierre; et le reste de son corps suivait cette proportion: si bien qu'a moitie plonge dans l'abime, dont le bord formait sa ceinture, trois hommes montes l'un sur l'autre et les bras etendus, n'auraient encore pu toucher aux voutes de son dos [4].

En nous voyant, il ouvrit sa bouche demesuree, d'ou s'echapperent des mots entrecoupes; effroyable assemblage dont jamais ne se servit aucune langue, et que n'entendit jamais oreille humaine [5].

--Ame confuse, lui cria le sage, prends ton cor, seul interprete qui te convienne: le voila qui pend sur ta large poitrine.

Et se tournant vers moi.

--Le monstre vient de se nommer, me dit-il; c'est Nembroth, roi de Babel, par qui nous vint la confusion des langues: mais laissons-le; car nos paroles seraient pour lui ce que les siennes ont ete pour nous.

Nous suivimes alors notre route, et nous avions mesure la portee d'une fleche quand nous trouvames l'autre geant, plus feroce et plus enorme encore: il etait cinq fois entoure d'une meme chaine qui le garrottait de son cou a sa ceinture, et lui retenait un bras en avant et l'autre en arriere. Par quelle main fut enchaine ce robuste colosse!

--Voila, dit mon guide, l'audacieux qui s'eprouva contre l'Etre supreme: Ephialte est son nom, et c'est lui qui signala sa force quand les geants assembles alarmerent les dieux. Il ne levera plus ces mains qui menacerent le Ciel [6].

--Ne pourrais-je, lui dis-je alors, mesurer de mes yeux l'immense Briaree?

--Dans peu, repondit le sage, tu verras Antee: libre comme nous, il pourra nous entendre et nous porter au fond de l'abime. Mais celui que tu veux connaitre est bien loin d'ici: semblable a Ephialte, et garrotte comme lui, son aspect est encore plus farouche.

Comme il parlait, Ephialte secoua sa chaine, et, tel qu'un tremblement de terre, il ebranla les roches du puits, qui retentirent dans leurs profondeurs: j'eusse expire d'effroi a ses pieds si la vue de ses fers ne m'eut rassure; mais le sage poete ayant double le pas, je le suivis, et bientot nous decouvrimes Antee, dont la stature dominait fierement le contour du gouffre.

--O vous, qui terrassiez les lions d'Afrique dans cette vallee celebre par la gloire de Scipion et la fuite d'Annibal, et qui seul auriez pu, dans le combat des geants et des dieux, donner la victoire aux enfants de la terre [7], daignez maintenant nous tendre vos bras secourables, et ne refusez pas de nous porter sur les rives glacees du Cocyte. C'est vous que ma bouche implore, et non les Titye et les Typhon; rendez-vous a ma priere, et celui qui me suit vous payera du seul bien dont le desir tourmente encore les ombres; il reveillera votre renommee dans ce monde ou lui sont reserves de longs jours, si la mort n'en previent pas le terme [8].

Ainsi parla mon guide; et, sans tarder, le geant deploya vers lui cette main dont jadis Hercule sentit la rude etreinte.

--Approche, me dit le sage en me tendant les bras.

Et, des qu'il m'eut saisi, Antee nous enleva d'un seul groupe et comme un seul fardeau.

En le voyant s'etendre et se courber vers nous, je crus, dans ma frayeur, voir la Garisende, qui se penche et menace de sa chute quiconque la regarde [9]. Mais Antee nous deposa legerement au fond du gouffre de Lucifer, et se redressa comme un mat de vaisseau.




                                 NOTES

                       SUR LE TRENTE ET UNIEME CHANT


[1] On dit que Telephe, au siege de Troie, eprouva cette propriete de la lance d'Achille: blesse d'abord par ce heros, il fallut qu'il se fit donner un second coup dans le meme endroit pour etre gueri. _Opusque meae bis sensit Telephus hastae_. (OVIDE.)

[2] Les romanciers du dixieme siecle disent que Roland, accable par le nombre au combat de Roncevaux, donna du cor d'une maniere si terrible, qu'on l'entendit a huit lieues de distance.

[3] Montereggione etait un fort chateau pres de Sienne, flanque de grandes tours.

[4] Cette boule avait trente-six pieds de circonference: on peut juger par la des proportions que le poete va donner au geant qu'il decouvre. Il ajoute que trois Flamands de la plus grande taille, en prenant ce geant de la ceinture en haut seulement, n'auraient pu atteindre aux boucles de ses cheveux.

[5] C'est Nembroth, ou Nemrod, qui prononce dans le texte un vers inintelligible, compose de mots qui ont la tournure hebraique, et ne sont reellement d'aucune langue. Je l'ai omis, parce qu'il donnait un air pueril a ce morceau, par une trop grande exactitude a vouloir tout peindre. Il se peut que le geant ait dit des mots baroques, mais le poete ne doit pas les avoir retenus. C'est surtout avec Dante que l'extreme fidelite serait une infidelite extreme: _Summum jus, summa injuria_.

[6] Ephialte, Briaree et tous les autres sont trop connus pour avoir besoin de notes.

[7] On est toujours etonne du peu de convenance qui regne dans la plupart des details de ce poeme. N'est-il pas singulier, en effet, que le sage Virgile aille flatter Antee, au point de lui dire, qu'il n'a manque que lui pour que les geants l'aient emporte sur les dieux? On voit que pour mieux rendre une situation particuliere, il contrarie l'ordonnance du tableau general. D'ailleurs on a quelque peine a souffrir ce perpetuel melange des heros de la Fable et de la Bible, et que les geants soient punis dans un Enfer chretien, pour s'etre revoltes contre les dieux des Paiens. _Non vultus, non color unus_.

[8] D'un bout de ce poeme a l'autre, on voit les morts sensibles aux propos qu'on tient d'eux sur la terre: la crainte du blame et le desir de la bonne renommee se joignent encore a leurs autres tourments, et Dante se sert de ce double ressort pour exciter les ombres a repondre a toutes ses demandes. Ce n'est pas la le moindre artifice de ce poeme.

[9] La Garisende est une tour a Bologne, qui surplombe beaucoup et effraye ceux qui la voient pour la premiere fois, surtout quand un nuage passe sur elle; car on voit alors combien elle s'ecarte de la perpendiculaire.

Le poete trouve a l'entree de ce neuvieme cercle un melange de jour et de nuit, ce qui choque fort la vraisemblance; car on ne concoit pas d'ou peut venir ce jour. (Voyez les deux notes 3 des chants IV et X.)




                             CHANT XXXII

                              ARGUMENT

Premier giron dit de Cain, ou sont punis les parricides et traitres envers les parents. Passage au second giron dit d'Antenor, ou se trouvent les traitres a la patrie.


Si je pouvais, par des sons plus apres et plus durs, former l'effrayante harmonie que demanderait ce gouffre central, dernier support de tous les gouffres, j'enflerais mes conceptions et ma voix: mais, puisqu'elle m'est refusee, je ne commencerai pas sans fremir; car ce n'est point un frivole dessein, ou l'apprentissage d'une langue au berceau, que de poser la base des Enfers et du monde [1]. Puissent donc ces vierges sacrees, qui donnerent aux accords d'Amphion la force d'elever les murs de Thebes, attacher a mes vers toute la terreur du sujet!

O race proscrite entre toutes les races, et devolue au sejour dont il m'est si dur de parler, mieux eut valu pour vous la condition de la bete [2]!

Deja nous etions loin des pieds du geant, et j'avancais au fond du cercle obscur, les yeux toujours attaches a la haute muraille du puits.

--Regarde, me dit-on alors, ou tu poses le pied, et ne viens pas ici fouler les tetes de tes malheureux freres.

Je me tourne a ces mots, et je decouvre un lac glace qui s'etendait devant moi comme une mer de cristal. Jamais le Danube et le Tanais, sous leur zone de glace et dans l'hiver le plus rigoureux, ne chargerent leur lit de voiles si epais: aussi les monts Tabernick et Pietrapana seraient en vain tombes sur la voute du lac: elle n'eut point croule sous leur masse [3].

Je vis ensuite des ombres livides, enfoncees jusqu'au cou dans la glace, comme des tetes de grenouilles, qui dans les nuits d'ete bordent les marecages; et j'entendis le cliquetis de leurs dents, comme on entend claquer le long bec de la cigogne. Tous ces coupables se tenaient la face baissee; mais la fumee de leur haleine et les pleurs de leurs yeux temoignaient assez quel etait pour eux l'exces du froid et de la douleur [4].

En ramenant mes regards de la surface du lac a mes pieds, j'apercus deux tetes de coupables, opposees front a front, et dont les cheveux s'etaient entremeles.

--Qui etes-vous, leur criai-je, malheureux qui vous pressez ainsi face a face?

A ce cri, les deux tetes se renverserent pour mieux m'envisager: mais les larmes dont leurs paupieres etaient gonflees, s'echappant tout a coup avec abondance, coulerent sur leurs joues, et, saisies par le froid, s'y durcirent en chaines de glacons; fixant ainsi visage sur visage, comme le bois sur le bois quand le fer les unit. Desesperes du surcroit de douleur, les reprouves se heurterent comme deux beliers en furie [5].

Alors un autre a qui le froid avait fait tomber les oreilles, et qui baissait la tete, me cria:

--Pourquoi t'obstiner a nous tant regarder? Si tu desires connaitre ces deux-ci, apprends qu'Albert fut leur pere, et que la vallee qu'arrose le Bizencio etait leur heritage; tous deux d'un meme lit, et tous deux si dignes de la fosse glacee, que tu fatiguerais de tes recherches le cercle de Cain sans trouver leurs pareils. Non pas meme l'ombre denaturee qu'Artus perca de sa main paternelle [6]; pas meme Focacia [7]; pas meme encore celui dont la tete me borne la vue, ce Mascaron, que tout Toscan doit connaitre [8]. Et pour trancher tout discours avec toi, apprends enfin que je suis Carmicion de Pazzi [9], et que j'attends Carlin qui doit me faire oublier [10].

En marchant ensuite vers le point ou tendent tous les corps [11], je voyais d'autres tetes rangees en grand nombre sur la glace, toutes grincant des dents et la levre retiree; et je passais moi-meme tremblant et transi sous ces voutes d'eternelle froidure.

Mais je ne sais quel hasard ou quel destin voulut que mon pied heurtat le visage d'un coupable, qui me cria douloureusement.

--Pourquoi donc me fouler? Si tu ne viens pas reveiller les vengeances de Monte-Aperto [12], pourquoi me frappes-tu?

--Maitre, dis-je alors, souffrez qu'en peu de mots je sorte du doute ou je suis.

Et mon guide s'etant arrete:

--Quel es-tu donc, toi qui maudis les autres? criai-je a l'ombre qui blasphemait encore.

--Dis plutot qui tu es, reprit-elle, toi qui vas dans l'Antenor, frappant ainsi les visages? C'en serait trop, quand tu serais encore vivant [13].

--Je le suis, m'ecriai-je; je vis encore, et tu peux te satisfaire avec moi, si tu desires quelque renommee.

--C'est plutot de l'oubli que je desire: va, suis ta route, et ne m'importune plus; tu viens ici flatter mal a propos.

Aussitot, la saisissant par sa chevelure:

--Il faudra bien que tu te nommes, lui dis-je, ou cette main t'en punira.

--Je ne me nommerais pas, criait-elle, quand tu frapperais mille fois sur ma tete echevelee.

Et j'avais deja dans la main des tresses de cheveux entortillees, que je secouais avec force: mais le coupable resistait et baissait la tete en criant, lorsqu'a ses cotes un autre prit la parole:

--Qu'as-tu donc, Bocca? Ne te suffit-il pas de claquer des dents, si tu n'y joins tes cris? Quel demon te possede encore?

--Ah! maudit traitre! m'ecriai-je, te voila nomme; tu peux desormais te taire, je n'en porterai pas moins des nouvelles de toi.

--Va donc, reprit-il, en parler a ton gre; mais une fois sorti d'ici, n'oublie pas cette langue si prompte a me nommer: j'ai vu, pourras-tu dire, ce Bose de Duera qui pleure, dans l'etang glace, l'argent de la France [14]; et si on t'interroge sur d'autres, tu nommeras Beccaria, dont Florence a vu tomber la tete [15]; et Soldanier et Ganellon, qui gisent pres de lui [16]; et ce Tribaldel, enfin, qui ouvrit au milieu de la nuit les portes de sa ville [17].

J'avais deja quitte cette ombre, lorsque je vis plus loin deux malheureux fixes dans une meme fosse; tellement que la tete du premier surmontait et couvrait la tete du second: mais celui qui dominait s'etait acharne sur l'autre, et lui devorait le crane et le visage, comme un homme affame devore son pain; ou comme on vit jadis les tempes et les joues de Menalippe sous la dent du forcene Tydee [18].

--Ombre inhumaine, lui criai-je, apprends-nous donc les causes de tant de haine et de ferocite; car si tu peux les justifier, je veux un jour, sachant la condition de l'un et l'offense de l'autre, en appeler au jugement des hommes, si toutefois celle par qui je parle ne se glace d'horreur!




                                NOTES

                     SUR LE TRENTE-DEUXIEME CHANT


[1] Le poete suit toujours le systeme de Ptolomee. Si notre planete occupait le milieu de l'univers, ce dernier cercle, qui se trouve au centre de la terre, serait en effet la base et le centre de tout.

Dante avertit qu'il faut autre chose qu'_une langue qui dit papa, maman_, pour decrire ce dernier cercle de l'Enfer; ce qui signifie simplement que ce n'est pas a un enfant, mais a un ecrivain veritablement homme, qu'il convient d'en parler. On croirait d'abord qu'il se plaint de l'etat d'enfance ou etait de son temps la langue italienne: mais ce n'est pas cela. A quelque epoque qu'un homme ecrive, il ne croit pas que sa langue soit au berceau; on aurait inutilement dit a nos auteurs gaulois qu'ils vieilliraient dans peu. D'ailleurs, quand Dante parut, l'italien s'etait deja mis a la distance ou il devait etre a jamais du latin; et trente ans apres lui, Petrarque et Bocace l'y fixerent, l'un par sa prose et l'autre par ses vers. Le toscan n'avait point suivi les revolutions qu'a eprouvees la langue francaise; c'etait un langage tout forme, herisse de proverbes, comme nos patois de Provence et de Gascogne, indiquant la maturite des peuples qui le parlaient, et n'ayant besoin, pour s'epurer et s'anoblir, que d'etre ecrit et parle dans une capitale. Dante est donc plutot obscur et bizarre que suranne. Quand on a dit au _Discours preliminaire_ qu'il employa une langue qui avait begaye jusqu'alors, on a voulu dire que l'Italie n'avait point d'ouvrage classique au treizieme siecle, et que par consequent Dante n'avait point de modele quand il entreprit d'illustrer la langue toscane en l'elevant a des sujets epiques.

[2] Ce terrible exorde rappelle les paroles de Jesus-Christ sur Judas, et prepare l'esprit au melange d'horreur et de pitie que va bientot causer le spectacle des traitres et de leur supplice.

[3] Tabernick et Pietrapana sont deux montagnes la premiere en Esclavonie et l'autre en Toscane.

[4] Dante, apres avoir peint l'effet du froid sur ces tetes par le grelottement des dents et la fumee de l'haleine, dit qu'elles se tenaient la face baissee sur le lac; c'etait pour laisser ecouler les larmes que leur arrachait la douleur qu'elles gardaient cette attitude. Toutes les fois qu'elles se relevent, leurs pleurs se gelent autour de leurs paupieres et sur leurs joues; ce qui augmente encore leurs douleurs.

[5] Ce sont ici deux freres, tous deux fils d'Albert, seigneur de la vallee de Falteron, ou coule le Bizencio, a trois lieues environ de Florence. Apres la mort de leur pere, ils se mirent a piller leurs vassaux et leurs voisins et commirent les plus grandes violences. Mais la cupidite qui les avait unis les divisa bientot; ils en vinrent aux armes et s'entretuerent. Leur supplice est d'etre a jamais colles l'un contre l'autre dans le cercle de Cain et d'y nourrir leur inimitie fraternelle dans une lutte sans repos et sans terme.

[6] L'ombre qui vient de nommer les deux freres designe ici Mauduit, fils d'Artus, ce roi d'Angleterre si fameux dans nos romanciers. Il s'etait mis en embuscade pour tuer son pere; mais Artus le prevint et le perca d'un coup de lance.

[7] Focacia Cancellieri avait tue son oncle, et ce meurtre fut cause que les Cancellieri, la plus puissante famille de Pistoie, se diviserent entre eux, ce qui forma les deux partis des _Noirs_ et des _Blancs_. Nous avons dit comment ces dissensions penetrerent dans Florence.

[8] Mascaron avait aussi tue son oncle.

[9] L'ombre se nomme elle-meme. C'etait un homme de la famille des Pazzi qui en avait tue un autre de celle des Uberti.

[10] Carlin, aussi de la famille des Pazzi, avait trahi la confiance des Gibelins en livrant un chateau aux Guelfes de Florence.

[11] Le poete passe avec son guide vers le giron dit d'_Antenor_, prince troyen, qui fut soupconne d'avoir livre la ville de Troie aux Grecs. Horace dit qu'il avait seulement conseille de leur rendre Helene, afin de couper la guerre dans sa racine; et il se peut bien que Paris ait trouve que c'etait la le conseil d'un traitre; mais Dante n'aurait pas du le damner si legerement. On est tente de dire, en voyant sa predilection pour tout ce qui concerne Troie, que ce poete, persuade d'ailleurs qu'il descendait des anciens Romains, n'etait pas eloigne de se croire un peu de sang troyen dans les veines. C'est ainsi qu'a la renaissance des lettres, Ronsard et quelques autres crurent ne pouvoir chanter les rois de France qu'en leur donnant un peu du sang d'Hector, afin, pour ainsi dire, de les rendre epiques: tant Homere et Virgile avaient ouvert et ferme pour eux les sources de l'interet et du merveilleux! Il y a seulement cette difference, que Dante etait un poete republicain, et que, s'etant fait le heros de son poeme, il s'en est applique tout le merveilleux et l'interet.

[12] Celui qui crie et qui est nomme plus bas etait un Florentin de la famille des Abatti, appele Bocca. Dans la bataille de Montaperti, ou 4,000 Guelfes furent massacres sur les bords de l'Arbia (comme on a vu aux notes du chant X, sur Farinat), ce Bocca, gagne par l'argent des Gibelins, s'approcha de celui qui portait l'etendard, et lui coupa la main; les Guelfes, ne voyant plus leur etendard, se mirent en fuite et furent massacres. Il a raison de craindre que tout Florentin ne veuille se venger de cette horrible trahison.

[13] Parce qu'en effet, quoique tout homme eut le droit de punir un traitre, il semble qu'etant sous la main de la justice divine, il en devienne comme sacre; et c'est ce respect pour les morts que Bocca invoque ici.

[14] Bose Duera etait de Cremone et fut charge par les Gibelins de s'opposer au passage d'une armee francaise que Charles d'Anjou faisait venir en Italie contre Mainfroi; mais il se laissa corrompre par l'argent des Francais et leur abandonna le passage.

[15] L'abbe Beccaria, de Pavie, fut l'envoye du pape a Florence et s'ingera de vouloir oter le gouvernement aux Guelfes pour le donner aux Gibelins. On decouvrit ses manoeuvres, et il eut la tete tranchee.

[16] Soldanier etait Gibelin, et avait trahi cette faction pour s'attacher aux Guelfes.

Gano ou Ganellon, envoye par Charlemagne aupres des Sarrasins d'Espagne, leur conseilla d'attaquer l'armee de ce prince, qui s'etait engagee dans les defiles. Son avis fut execute, et l'arriere-garde de l'armee francaise fut mise en pieces. Le fameux Roland y perit avec les autres paladins: c'est la grande journee de Roncevaux.

[17] Tribaldel tenait la ville de Faenza pour le comte de Montefeltro, et il en ouvrit les portes aux Francais qui remplissaient alors la Romagne, ou le pape Martin IV les avait attires.

[18] Tydee, pere de Diomede, fut blesse mortellement au siege de Thebes, par Menalippe. Furieux de se voir mourir, il voulut qu'on lui apportat la tete de son ennemi, et la dechira a belles dents. Minerve, offensee de cette action barbare, abandonna ce heros, qu'elle avait toujours protege, et le laissa perir.

C'est ici que commence la terrible aventure d'Ugolin, morceau connu de tout le monde. Comme la plupart des lecteurs courront d'abord a cet episode, je vais le faire preceder d'une note, afin qu'on puisse le lire sans distraction.

Ugolin, comte de la Gherardesca, etait un noble Pisan, de la faction Guelfe: il s'accorda avec Roger, archeveque de Pise, lequel etait Gibelin, pour oter a Nino Visconti le gouvernement de la ville. Ils y reussirent et gouvernerent ensemble; mais bientot l'archeveque, jaloux de l'ascendant que son collegue prenait sur lui, voulut le perdre. Pour y parvenir, il fit courir des bruits qu'Ugolin avait trahi la patrie, en livrant quelques chateaux aux Florentins et aux Lucquois, sous couleur de restitution; et quand il vit les esprits bien prepares, il vint un jour, suivi de tout le peuple, et precede de la croix, a la maison du comte, et, l'ayant saisi avec ses quatre enfants, il les fit jeter ensemble dans une tour. Quelques jours apres, soit pour empecher qu'on n'apportat de la nourriture a ces malheureux, ou qu'il craignit quelque retour du peuple, il vint fermer lui-meme la porte de la tour, et en jeta les clefs dans la riviere. Cette prison fut depuis appelee _la Tour de la faim_.

Le poete, supposant avec art que ce qu'on vient de lire est connu de tout le monde, ne fait raconter a Ugolin que ce qui se passa dans la tour, entre lui et ses enfants, depuis qu'on leur eut ferme la porte et refuse toute nourriture: detail qu'en effet le public ne peut connaitre.

Nous observerons que le comte Ugolin se trouve dans ce cercle, parce qu'il etait vrai sans doute qu'il avait trahi les interets de sa patrie, et que, malgre toute la pitie qu'inspirent ses malheurs, il faut que justice se fasse. Mais c'est par une justice plus grande encore que la tete de Roger est abandonnee a la fureur d'Ugolin, qui doit assouvir a jamais sur elle sa faim et sa vengeance. Cet archeveque avait aussi trop outrage la nature en condamnant un pere et ses quatre enfants a finir leurs jours d'une maniere si cruelle, les uns en presence des autres.




                             CHANT XXXIII

                               ARGUMENT

Aventure d'Ugolin. Passage au troisieme giron dit _de Ptolomee_, ou sont punis les traitres envers leurs bienfaiteurs.


Le fantome suspendit son atroce repas, et, s'essuyant la bouche a la chevelure du crane qu'il rongeait, prit ainsi la parole:

--Tu veux donc que je renouvelle l'immoderee douleur dont le souvenir seul me fait tressaillir avant que je commence: eh bien, s'il est vrai que mes paroles puissent tomber comme l'opprobre sur la tete du traitre que je tiens, tu vas m'entendre sangloter et parler. Je ne sais qui tu es, ni comment te voila: mais tu parais Florentin, si ta voix ne m'abuse. Or, quand tu sauras que je fus le comte Ugolin, et celui-ci l'archeveque Roger, tu sauras aussi pourquoi sa tete m'est livree; car tu n'ignores pas sans doute comment le perfide, m'ayant deja trahi dans son coeur, me fit ensuite prendre et mettre a mort. Mais ce que tu ne peux avoir appris, c'est combien cette mort fut horrible: entends-moi donc, et tu pourras alors juger le crime et la vengeance. J'avais deja compte plus d'un jour, a travers les soupiraux de la tour qui a merite par moi et qui doit encore meriter par d'autres d'etre appelee la _Tour de la faim_, lorsque je fis un songe, fatal presage de mes malheurs. Je songeai que celui-ci, tel qu'un maitre fort et puissant, chassait un loup et ses louveteaux vers la montagne qui s'eleve entre Lucques et Pise, et que les Guaslandi, les Sismondi et les Lanfranchi [1], avec une meute de chiennes maigres et legeres, couraient en avant: au bout d'une courte poursuite, le loup et ses petits me paraissaient epuises, et je voyais les chiennes affamees se jeter sur eux et leur ouvrir les flancs. Je m'eveillai vers le matin et m'approchai de mes enfants. Ils dormaient encore, mais en dormant ils gemissaient et demandaient du pain [2]. Ah! que tu es cruel si ton coeur ne fremit d'avance de tout ce qu'on prepare au mien! Et pour qui donc pleureras-tu si tu ne pleures pour moi? Deja, mes fils etaient debout, car l'heure du manger approchait, et chacun attendait son pain avec crainte, a cause du songe; lorsque j'ouis tout a coup l'horrible tour se murer par en bas. Immobile, je regardai mes quatre enfants, sans parler, sans pleurer; l'oeil fixe, et le coeur durci comme la pierre, ils pleuraient, eux; et mon Anselmin me dit: «Comme tu nous regardes, mon pere! Qu'as-tu donc?» Et cependant je ne pleurai point, je ne parlai point de tout ce jour et la nuit d'ensuite, jusqu'au retour d'un autre soleil. Mais, des qu'une faible lueur eut penetre dans le cachot, je me mis a considerer leurs visages l'un apres l'autre; et c'est alors que je vis ou j'en etais moi-meme. Transporte, forcene de douleur, je me mordis les bras; et mes fils croyant que la faim me poussait, m'entourerent en criant: «Mon pere, il nous sera moins dur d'etre manges par toi: reprends de nous ces corps, ces chairs que tu nous as donnees.» Je m'apaisai donc pour ne pas les contrister encore; et ce jour et le jour suivant nous restames tous muets. Ah! terre, terre, que n'ouvris-tu tes entrailles!.... Comme le quatrieme jour commencait, le plus jeune de mes fils tomba vers mes pieds etendu, en disant: «Mon pere, secours-moi.» C'est a mes pieds qu'il expira; et tout ainsi que tu me vois, ainsi les vis-je tous trois tomber un a un, entre la cinquieme et la sixieme journee: si bien que, n'y voyant deja plus, je me jetai moi-meme, hurlant et rampant, sur ces corps inanimes; les appelant deux jours apres leur mort, et les rappelant encore, jusqu'a ce que la faim eteignit en moi ce qu'avait laisse la douleur.

Ainsi parlait cette ombre, tordant les yeux, et reprenant avec voracite le malheureux crane qui se rompait sous l'effort de ses dents.

Ah! Pise, opprobre de la belle Italie, puisque tes voisins sont lents a te punir, puissent les iles de Gorgone et de Capree, s'arrachant de leurs fondements, venir s'asseoir aux bouches de ton fleuve, afin que, regorgeant jusqu'a toi, il noie tes enfants dans tes places publiques! Car fut-il vrai que le comte Ugolin eut livre tes forteresses, tu ne devais pas du moins attacher a la meme croix le pere et les enfants: c'est leur enfance, nouvelle Thebes, qui fait leur innocence [3]!

Cependant nous etions deja passes vers des lieux ou les ombres sont encore plus etroitement enchainees dans les glacons: elles s'y trouvent, non la face baissee, mais le visage renverse; si bien que leurs pleurs sans cesse amonceles dans les cavites de l'oeil, s'y durcissent en voutes de cristal, et les larmes fermant ainsi le passage aux larmes, la douleur, qui ne peut s'exhaler, se retire toujours, et retombe avec plus d'amertume au fond du coeur [4].

J'avancais, et, bien qu'engourdi par la rigueur du froid, je crus sentir je ne sais quel vent effleurer mon visage.

--Quel est, dis-je a mon guide, le souffle que je sens? Tout mouvement n'est-il pas eteint dans cette morte atmosphere?

--Bientot, reprit-il, tu connaitras par tes yeux la nature et les causes de ce que tu cherches.

Il achevait a peine, qu'une des tetes fixees sur la dure surface nous cria:

--Ombres impies, et si impies, que la derniere place des Enfers vous est donnee, arrachez-moi des yeux ces voiles cruels, afin que mon coeur trop plein puisse verser un peu de sa douleur, avant que mes larmes ne se gelent encore.

--Si tu desires mon assistance, lui dis-je, apprends-moi qui tu es; et puisse-je aller m'asseoir a cote de toi, si je te la refuse!

L'ombre reprit:

--Je suis frere Alberic, et c'est moi qui donnai les fruits de trahison: ils me sont bien payes avec usure [5].

--Eh quoi! lui dis-je, est-il donc vrai que tu sois deja mort?

--J'ignore, ajouta-t-il, le destin du corps que j'ai laisse la-haut: car tel est le privilege de cette Ptolomee, qu'un homme puisse y tomber de son vivant; et pour que tu delivres plus tot mes yeux de leurs glacons, je t'apprendrai que, lorsqu'une ame porte aussi loin que moi la perfidie, elle descend aussitot dans ces froides citernes; et cependant un demon s'empare de son corps et lui fait achever le bail de la vie. Il y a telle ombre qui transit derriere moi, et qui semble peut-etre respirer encore parmi vous; je veux dire Branca d'Oria, que nous avons depuis longues annees; tu peux en parler, toi qui viens de quitter le monde [6].

--Je crois, lui dis-je, que tu m'abuses; d'Oria n'est point mort; il mange, boit et converse avec les hommes.

--Il est pourtant vrai, reprit cette ombre, qu'un demon l'a remplace, lui et le complice de sa trahison, et qu'ils sont descendus ici avant que Michel Zanche tombat dans la poix bouillante. Maintenant, je t'en conjure, etends vers moi ta main secourable, et ne me refuse pas.

Mais je le refusai; et c'est au nom de l'humanite que je lui fus Impitoyable [7].

Ah! Genois, Genois, race etrangere a toutes les vertus, et noire de tous les crimes, pourquoi n'etes-vous pas extermines du milieu des peuples! car c'est avec l'esprit le plus pervers de la Romagne que j'ai trouve l'un de vos citoyens [8]: partage pour ses crimes entre la terre et les Enfers, son ame trempe dans les eaux du Cocyte, et son corps marche et respire au milieu de vous, dans vos maisons et dans vos temples.




                                NOTES

                     SUR LE TRENTE-TROISIEME CHANT


[1] C'etaient trois familles nobles de Pise, opposees a la faction et aux interets d'Ugolin: elles s'etaient unies a l'archeveque, et avaient servi sa vengeance. (Voyez la grande note sur Ugolin, au chant precedent.)

[2] Le poete suppose que les enfants ont aussi de leur cote un songe de mauvais augure, et qu'ils s'eveillent tous dans l'attente du malheur qui doit leur arriver.

[3] Dans cette belle imprecation, Dante compare la ville de Pise a celle de Thebes, a cause du crime de l'archeveque: car on sait que Thebes etait devenue celebre par les crimes de la famille d'OEdipe. Ensuite il souhaite que la Gorgone et la Capree, deux petites iles de la mer de Toscane, aillent fermer l'embouchure de l'Arno qui traverse la ville de Pise, afin que ce fleuve, ne pouvant plus se jeter dans la mer, rebrousse contre son cours, et vienne noyer les habitants de Pise. Il finit par un raisonnement simple et pressant sur l'innocence des fils d'Ugolin. J'observerai que lorsqu'un mot reveille vivement le mot qui le suit, les idees semblent aussi germer plus vivement l'une de l'autre. Ainsi l'argument de Dante, outre qu'il est de toute verite, tire encore beaucoup de force de la collusion des deux mots, _enfants_ et _enfance_. Racine a dit: _Pour reparer des ans l'irreparable outrage_: artifice de style dont il faut user sobrement.

[4] Nous sommes au giron de Ptolomee, c'est-a-dire des traitres envers leurs bienfaiteurs. Ce Ptolomee les represente tous, soit que le poete ait voulu designer le roi d'Egypte qui fit mourir Pompee dont il avait recu tant de services, ou un autre Ptolomee qu'on trouve dans la Bible, et qui assassina le grand-pretre, son bienfaiteur. On sait comment Tasse a imite la pensee qui termine cette description. «Armide voulait crier: _Barbare, ou me laisses-tu seule_? Mais la douleur ferma le passage a sa voix, et ce cri lamentable revint avec plus d'amertume retentir sur son coeur.»

[5] Alberic, de la famille Manfredi, a Faenza, fut de l'ordre des Freres joyeux: il etait brouille avec ses confreres depuis longtemps, lorsqu'un jour il feignit de se reconcilier avec eux, et les invita a un grand diner. Sur la fin du repas, il dit de servir le fruit; et a ce mot, qui etait le signal convenu, les convives furent tous egorges. Les fruits de frere Alberic etaient passes en proverbe.

[6] Branca d'Oria, d'une noble famille de Genes, invita aussi a un repas, et fit mourir par trahison son beau-pere, Michel Zanche, dont il est parle au vingt-deuxieme chant, note 6; il fut aide dans son crime par un de ses parents. Le poete dit qu'ils descendirent tous deux en Enfer plus vite que le malheureux qu'ils assassinaient.

[7] Quoique Dante se fut engage par serment envers cet Alberic, il se fait une vertu d'etre parjure envers lui, tant sa trahison l'avait revolte.

[8] Cet esprit de la Romagne etait toujours Alberic, et le Genois etait d'Oria. Ceci fait allusion a un proverbe italien, peu favorable aux Romagnols: ils passent pour la pire nation de l'Italie, et Alberic est ici represente comme le plus mauvais d'entre eux. Il est aussi la derniere ombre qui parle dans les Enfers.

Il me semble que, dans un siecle ou la religion etait si puissante sur les esprits, ce dernier supplice que Dante emploie, dut produire un effet bien effrayant. Alberic et d'Oria, avec son parent, etaient trois citoyens coupables de grands crimes a la verite, mais illustres par leur naissance, connus de tout le monde, et tous trois pleins de vie. Dante vient affirmer, a la face de l'Italie, que ces trois hommes ne vivent plus, que ce qu'on voit n'est que leur enveloppe animee par un demon, et que leur ame est en Enfer depuis longues annees. C'etait montrer la main de Dieu au festin de Balthazar. Aussi reste-t-il une tradition du desespoir ou il reduisit ces trois coupables. On ne peut sans doute faire un plus bel usage de la poesie et de ses fictions, que d'imprimer de telles terreurs au crime: c'est faire tourner la superstition au profit de la vertu.

Je n'insiste pas sur les beautes de l'episode d'Ugolin; j'observerai seulement que l'extreme pathetique et la vigueur des situations ont tellement soutenu le style du poete, qu'on y peut compter cent vers de suite sans aucune tache. C'est la qu'on reconnait vraiment le pere de la poesie italienne. Si Dante n'a pas toujours ete aussi pur, c'est a la bizarrerie des sujets qu'il faut s'en prendre. Petrarque, ne avec plus de gout et un genie moins impetueux, s'exerca sur des objets aimables. La _Jerusalem_ est, comme on sait, le sujet le plus heureux que la poesie ait encore embelli. D'ailleurs, au siecle de Tasse, les limites de la prose et des vers etaient mieux marquees; la langue poetique avait repousse les locutions populaires; elle n'admettait plus que les mots sonores; elle avait ecarte ceux qui embarrassent par un faux air de synonymie; elle savait jusqu'a quel point elle pouvait se passer des articles; enfin, comme le langage est le vetement de la pensee, on avait deja pris les mesures les plus justes et les formes les plus elegantes. Mais Dante n'a point connu ce merite continu du style; il tombe quand le choix des idees ou la force des situations ne le soutiennent pas.




                             CHANT XXXIV

                               ARGUMENT

Quatrieme et dernier giron, dit de Judas, ou Lucifer, traitre envers Dieu, est entoure de traitres envers leurs bienfaiteurs. Sortie de l'Enfer.



VOICI LES ETENDARDS DU PRINCE DES ENFER [1].

--Regarde en avant, me dit le sage, et vois si tu peux les distinguer.

Je regardai, et je crus entrevoir je ne sais quel grand edifice; comme lorsqu'un epais brouillard ou la nuit obscure s'affaissent dans les campagnes, on voit de loin un moulin agitant ses bras au souffle des vents.

J'avancais; et pour me derober a la rigueur de l'air qui frappait mon visage, je marchais derriere mon guide, unique abri qui fut en ces lieux.

Deja, et ce n'est point sans frissonner que je le dis, deja nous etions au dernier giron de l'Enfer; a ce giron ou les ombres sont ensevelies dans la profonde glace, d'ou elles apparaissent comme des fetus dans le verre et sous toutes les attitudes; renversees, debout, etendues ou courbees comme un arc, et touchant de leurs fronts a leurs pieds [2].

Quand nous fumes assez avances pour qu'il plut au sage de me montrer la creature qui fut jadis si belle, il me fit arreter, et s'ecartant de moi:

--Voila Satan, me dit-il, et voici les lieux ou tu dois t'armer de toute ta constance.

Je m'arretai alors, chancelant et transi, dans un etat que la parole ne saurait exprimer: ce n'etait point la vie, ce n'etait point la mort; eh! qu'etais-je donc hors de l'une et de l'autre!...

Je voyais au centre du glacier le monarque de l'empire des pleurs s'elever de la moitie de sa poitrine en haut; et ma taille egalerait plutot la stature des geants, qu'ils ne pourraient approcher de la longueur de ses bras.

Quel etait donc le tout d'une telle moitie [3]?

S'il fut jadis l'ornement des cieux, comme il est a present l'effroi des Enfers, c'est bien lui qui doit etre le centre des crimes et des tourments, lui qui osa mesurer de l'oeil son createur!

Mais combien redoubla ma terreur quand je vis son enorme tete composee de trois visages; le premier s'offrant en face, les deux autres s'elevant sur chaque epaule, et tous trois se reunissant pour former la crete effroyable dont il etait couronne!

Le premier visage etait rouge de feu, l'autre etait livide, et les peuples qui boivent aux sources du Nil portent la noire image du troisieme.

A chaque face repondaient deux ailes aussi vastes qu'il le fallait au plus grand des archanges, et telles que l'Ocean ne vit jamais sur ses flots de voile si demesuree.

Il agitait deux a deux ces ailes sans plumage; et les trois vents qui s'en echappaient allaient glacer les etangs du Cocyte [4].

De tous ses yeux tombaient des larmes qui se melaient a l'ecume sanglante de ses levres, et de chaque bouche sortait un coupable que le monstre broyait sous ses dents; eternel bourreau d'une triple victime!

Mais il tourmentait plus effroyablement encore, du tranchant de ses ongles, l'infortune qui sortait de la bouche du milieu, et dont il retenait la tete et les epaules englouties.

--Ce premier des trois, et certes le plus malheureux, me dit mon guide, est le traitre Judas: des deux autres que tu vois a ses cotes, et qui pendent la tete en bas, l'un est Brutus qui souffre et se tait; l'autre est l'enorme Cassius [5]. Mais il faut partir, car la nuit approche; notre course est finie, et _tout est parcouru_.

Alors, suivant son desir, j'enlacai mes bras autour de son cou; et des que le monstre, en deployant ses ailes, eut decouvert l'epaisse toison dont ses flancs etaient herisses, mon guide s'y attacha, et descendit de flocons en flocons a travers les glaces, m'emportant ainsi suspendu; mais il touchait a peine a la ceinture de l'ange, que je le vis, allongeant ses bras et s'aidant de ses mains, tourner peniblement sa tete ou etaient ses pieds, et monter comme s'il fut rentre dans l'abime.

--Soutiens-toi, me cria-t-il hors d'haleine; c'est par de telles marches qu'il faut sortir de l'Enfer.

Et s'elevant aussitot vers les rochers entr'ouverts sur nos tetes, il sortit et me deposa sur leurs bords.

Assis a ses cotes, je levai les yeux pour contempler encore Lucifer, et je ne vis plus que ses jambes renversees qui se dressaient devant moi.

Que le stupide vulgaire se figure maintenant le trouble ou je fus alors, lui qui ne voit pas quel est le point du monde que j'avais franchi.

Mais bientot le sage me cria:

--Releve-toi; la route est longue, le sentier difficile, et deja le soleil est aux portes du matin [6].

Ce n'etaient pas ici des sentiers faits par la main des hommes, mais une suite de cavites et de precipices, route impraticable aux mortels, et toujours haie de la lumiere.

--Maitre, dis-je alors, avant de m'arracher de ces entrailles du monde, daignez ecarter d'un mot les nuages qui offusquent ma pensee. Apprenez-moi ce qu'est devenu le glacier; pourquoi Lucifer est ainsi renverse, et comment, dans un si court espace, le soleil a remonte du soir vers le matin?

--Tu crois etre encore, me repondit-il, a la meme place ou tu m'as vu me prendre aux flancs du reptile immense qui sert d'axe a la terre; et nous y etions, il est vrai, lorsque je descendais le long de ses cotes velues; mais quand tu m'as vu tourner sur moi-meme et remonter, je passais alors avec toi le centre du monde, ce point unique ou tendent tous les corps. Tu foules maintenant les voutes opposees au cercle de Judas; te voila dans l'hemisphere qui repond au notre; voici l'antipode de cette masse aride que forment les trois parties de la terre habitee, et dont le centre fut arrose du sang de l'Homme-Dieu: le jour luit pour ce monde quand il s'eteint pour l'autre. L'archange, dont tu ne vois plus que les pieds renverses, est toujours debout dans les Enfers. C'est sur cette moitie du globe qu'il tomba du haut des cieux; la terre epouvantee se retira devant lui, et, se couvrant du voile de ses eaux, s'enfuit vers nos climats; mais forcee de donner retraite a ce grand coupable, elle ouvrit un abime dans son sein, et s'ecarta pour s'elever en montagne vers l'un et l'autre hemisphere [7].

Il est, par dela les Enfers, une etroite et obscure issue qui retentit a jamais de la chute d'un ruisseau; et c'est la que mon oreille fut avertie de la distance ou j'etais de Lucifer [8]. Le ruisseau tombe lentement a travers les rochers qu'il creuse dans sa course eternelle.

Nous gravimes aussitot le dur sentier qu'il ouvrait devant nous, mon guide en avant et moi sur ses traces; et, remontant ainsi sans treve et sans relache, nous parvinmes au dernier soupirail, d'ou nous sortimes enfin pour jouir du spectacle des cieux.




                                 NOTES

                      SUR LE TRENTE-QUATRIEME CHANT


[1] Dante a cru donner une veritable parure a ce dernier chant, en debutant par le premier vers du _Vexilla regis_, hymne que l'Eglise chante dans la semaine sainte.

[2] Ce silence qui regne au milieu de tant de maux; ce calme dechirant d'une douleur immoderee qui ne peut se manifester; ce repos de mort ou paraissent languir les premieres victimes de l'Enfer: voila le dernier coup de pinceau par lequel le poete a voulu terminer son grand tableau. Trente chants ont ete employes en dialogues, en plaintes et en gemissements: la douleur s'est fait entendre par tous ses langages; elle s'est montree sous toutes ses formes, et la variete de tant de dessins a ete comme soumise a un seul ton de couleur. Mais ici, par un grand contraste, tout est muet. Les coupables, caches dans l'epaisseur de la glace, luttent sourdement contre leurs souffrances, et le mal est a la racine de l'ame. Satan lui-meme, centre des crimes et des tourments, n'est plus l'ange de Milton, brillant de jeunesse et d'orgueil, et disputant avec Dieu de l'empire du monde: c'est un malheureux vaincu, tombe apres six mille ans de tortures et de captivite, dans l'abrutissement du desespoir.

Il faut avouer que cette grande et belle imagination est entouree de plus de bizarreries, que le poete n'en a seme deja dans le reste de son poeme. Il est triste de voir trois visages a Lucifer, de le voir macher trois coupables, de voir Dante et Virgile s'accrocher a ses poils pour sortir de l'Enfer, etc., etc.

[3] Dante a eu tort de vouloir calculer les dimensions de Satan; il fallait plutot lui laisser cette taille indefinie que Milton lui donne; ce beau vague dans lequel se trouve toujours le Jupiter d'Homere. Ce Dieu, faisant trembler l'Olympe du mouvement de ses sourcils, nous parait etre dans la haute et pleine majeste qui convient au maitre du monde; aussi, le poete s'est bien garde d'assigner une etendue a ses sourcils. S'il avait eu cette puerile intention, et qu'il leur eut donne, par exemple, la longueur d'un arpent, les Claudiens seraient venus ensuite qui les auraient faits longs de cent, et qui auraient cru, en effet, leur Jupiter cent fois plus terrible que celui d'Homere.

C'est d'apres ce principe de gout qu'on doit trouver ridicule le meme Jupiter lorsqu'il se vante de pouvoir porter tous les dieux suspendus au bout d'une chaine: car, bien que la force de chaque dieu ne soit pas limitee, et que Jupiter, luttant contre eux tous a la fois, nous donne une grande idee de la sienne, il me semble qu'une chaine, objet trop connu, ne doit pas etre le moyen d'une puissance inconnue et sans bornes. Il ne faut jamais que notre imagination donne sa mesure.

[4] Chetive invention, pour expliquer l'etat de congelation ou se trouve cette derniere enceinte. Le poete, en decrivant les ailes de Lucifer, dit qu'elles etaient telles qu'il les fallait a un tel oiseau, et qu'elles etaient faites de peau, comme celles des chauves-souris. A propos du visage de negre qu'il lui donne, j'observerai que, dans les premiers siecles de l'Eglise en peignait toujours le Diable sous la figure d'un Ethiopien: la race noire etait alors assez rare en Europe pour faire la plus grande sensation toutes les fois qu'on en voyait: les negres etaient donc les representants du Diable. Mais depuis les voyages d'Afrique, cette espece s'est tellement repandue en Europe, que l'imagination meme des enfants n'en etant plus frappee, on ne sait plus quelle couleur donner au Diable.

[5] La philosophie s'indignera peut-etre de voir ici Brutus et Cassius si maltraites. Mais il faut croire que Dante a juge ces stoiciens farouches d'apres Plutarque: le faux enthousiasme d'une liberte qui n'existait plus les egara; ils ne virent point que Rome n'avait plus le choix d'un maitre, et que _Cesar etait le medecin doux et benin que les dieux avaient donne a l'empire malade_: en le massacrant sans fruit pour la republique, ils ne furent que deux meurtriers; le premier d'un pere, et l'autre d'un bienfaiteur. Le poete donne a Cassius l'epithete d'_enorme_, parce qu'il etait en effet d'un forte complexion.

[6] Le texte porte que le soleil remonte a _mezza terza_. Pour entendre ceci, il faut bien connaitre la division de la journee en Italie. Le soleil fait _terza_ dans la premiere partie de la matinee, _sesta_ dans la seconde, _nona_ dans la troisieme, et il arrive a son meridien: il en descend et fait _mezzo vespro_ dans la premiere portion de l'apres-midi, _vespro_ dans la suivante, etc. _Mezza terza_, qui est l'heure dont il s'agit ici, sonne avant _terza_, c'est-a-dire avant le lever du soleil: c'est l'instant ou les boutiques s'ouvrent, et ou les travaux commencent. On sent bien que ces divisions varient de l'ete a l'hiver, suivant la longueur et la brievete des jours. C'est ainsi que, quoique une heure d'hiver soit egale a une heure d'ete, une matinee d'ete est plus longue qu'une matinee d'hiver. Je ne parlerai pas des horloges d'Italie, ni de la maniere dont on y compte les heures; mais j'observerai que c'est l'Eglise qui a determine cette maniere de diviser le jour par tierce, sexte, none, etc.

Virgile eut mieux fait sans doute de parler en poete que de designer le point du jour par une expression populaire: _mezza terza_ lui devait etre aussi inconnu que _le coup de l'Angelus_. Mais Dante, qui n'observe aucune convenance, le fait parler en homme du peuple, d'un bout de l'Enfer a l'autre: il en fait quelquefois un petit theologien fort determine, et plus souvent un bon homme a proverbes et a sentences. On peut voir au haut de la page 75 du vingt-sixieme chant, comment il le fait discourir en patois lombard avec Ulysse et Diomede. (Voyez aussi la note 5 du premier chant.)

[7] Dante a tres-bien decrit les effets de la gravitation, qui attire les corps sublunaires au centre du globe. Il est evident qu'en descendant on a les pieds les premiers, comme aussi la tete la premiere en montant: il faudrait donc qu'un homme fit la culbute, et mit sa tete ou etaient ses pieds, quand il passerait le point central de la terre. Le poete a fort bien vu aussi que notre planete est tout environnee de cieux, et que le soleil se leve sous nos pieds quand il se couche sur nos tetes. Mais comme de son temps l'Amerique n'etait pas decouverte, et que l'homme en voyageant trouvait toujours l'Ocean pour borne eternelle, a l'orient et au couchant, au nord et au midi; on avait conclu qu'il n'y avait de continent ou de terre habitable que l'Europe, l'Asie et l'Afrique, et que l'Ocean occupait a lui seul tout le reste du globe. C'est ce qu'on peut voir dans _le Songe de Scipion_ et dans _la Cite de Dieu_. Dante, regardant ces erreurs comme des choses demontrees, les met a profit dans ce dernier chant. Il raconte que Lucifer tomba du ciel sur la terre du cote de nos Antipodes. La terre, qui etait alors melee de continents et de mers (quoiqu'elle ne fut pas encore habitee), eut peur en voyant tomber l'archange et ses legions; elle se retira tout entiere du cote ou nous sommes, et opposa de l'autre l'Ocean aux rebelles, comme un grand bouclier. Mais le Diable perca le profond Ocean, et vint s'enfoncer la tete la premiere dans le noyau du globe. Ainsi la terre, forcee de le recevoir, dilata ses entrailles pour former les Enfers, et poussa deux excroissances: l'une au milieu de ce meme Ocean, qui est la montagne du Purgatoire; l'autre au milieu de notre hemisphere: ce sont les hautes montagnes d'Asie sur lesquelles Jesus-Christ est mort; car telles etaient les opinions du temps, qu'il fallait que le salut du monde se fut opere precisement au milieu du monde. Il faut conclure de tout ceci que Lucifer etait moitie dans l'Enfer, et moitie dans l'epaisseur de la terre; que la montagne ou Jesus-Christ mourut repondait perpendiculairement a sa tete, et la montagne du Purgatoire a la plante de ses pieds; enfin, que le centre de son corps etait le centre du monde. Et voila comment Dante expliquait des erreurs par des fables.

[8] Le texte porte que cette issue etait eloignee de Lucifer de toute la grandeur de la _tombe_. Comme cette _tombe_ n'a pas encore ete nommee, on ne peut dire ce que c'est; a moins que le poete ne designe le dernier cercle meme de l'Enfer, ou Satan est enseveli, et qu'on peut considerer comme une tombe spherique, ayant deux ouvertures: celle par ou les deux voyageurs sont arrives (c'est le puits des Geants), et l'autre l'issue meme par ou ils s'echappent. Le poete semble favoriser cette explication en disant plus haut _qu'il foule les voutes opposees au cercle de Judas_. On voit que, s'il a mis environ trente-six heures a la revue de l'Enfer, il n'en met guere plus de trois a quatre pour le retour, puisque rien ne l'arrete plus en chemin. Un temps si court prouve qu'il ne croyait pas d'avoir quinze cents lieues a faire en droite ligne, du centre a la surface du globe. Mais qu'importent ces details et ces mesures scrupuleuses dans une description locale, toute d'imagination? Dante, presse de sortir, echafaude comme il peut ses machines, et le lecteur doit partager son impatience.

Quoi qu'il en soit de ce poeme, si la traduction qu'on en donne est lue, on ne verra plus deux nations polies s'accuser mutuellement, l'une de charlatanisme pour avoir trop vante Dante, et l'autre d'impuissance pour ne l'avoir jamais traduit.




                            TABLE DES MATIERES

                             DU SECOND VOLUME


CHANT XVIII.--Division du huitieme cercle, dont le fond est partage en dix vallees ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies.--Description de la premiere et de la seconde vallee, ou se trouvent les corrupteurs et les flatteurs.

CHANT XIX.--Troisieme vallee, ou sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient vendu ou achete des benefices.--Imprecation du poete contre les grands biens et l'avarice de l'Eglise.

CHANT XX.--Quatrieme vallee, ou sont punis ceux qui se melent de predire l'avenir.--Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues, sorciers et sorcieres.

CHANT XXI.--Cinquieme vallee, ou sont punis les prevaricateurs, juges et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois.--Entretien avec les demons.

CHANT XXII.--Suite de la cinquieme vallee.--Prevaricateurs qui ont vendu les graces et les emplois.--Combat de deux demons.--Passage a la sixieme vallee.

CHANT XXIII.--Descente a la sixieme vallee, ou sont punis les hypocrites.--Passage a la septieme vallee.

CHANT XXIV.--Descente a la septieme vallee, ou sont punis les voleurs et brigands qui ont use de mensonge et de fourberies.

CHANT XXV.--Suite de la derniere vallee, ou sont punis les concussionnaires.

CHANT XXVI.--Huitieme vallee, ou sont punis les capitaines qui ont use de la fourbe plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.

CHANT XXVII.--Suite de la huitieme vallee.--Aventure du comte Guidon, guerrier sans foi et conseiller sinistre.

CHANT XXVIII.--Neuvieme vallee, ou sont punis les sectaires et tous ceux dont l'opinion ou les mauvais conseils ont divise les hommes.

CHANT XXIX.--Passage a la dixieme vallee, ou sont punis les charlatans et les faussaires.

CHANT XXX.--Suite de la dixieme vallee.--Le poete poursuit trois sortes de faussaires: ceux qui ont falsifie leur propre personne, les faux monnayeurs et les faux temoins.

CHANT XXXI.--Neuvieme cercle de l'Enfer, partage en quatre girons, ou sont punis tous les genres de traitrise.--Les geants bordent le neuvieme cercle.

CHANT XXXII.--Premier giron, dit de Cain, ou sont punis les parricides et traitres envers leurs parents.--Passage au second giron, dit d'Antenor, ou se trouvent les traitres envers la patrie.

CHANT XXXIII.--Aventure d'Ugolin.--Passage au troisieme giron, dit de Ptolomee, ou sont punis les traitres envers leurs bienfaiteurs.

CHANT XXXIV.--Quatrieme et dernier giron, dit de Judas, ou Lucifer, traitre envers Dieu, est entoure de traitres envers leurs bienfaiteurs.--Sortie de l'Enfer.

                                FIN

         Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Heron 5





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Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of electronic works in formats readable by the widest variety of computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will remain freely available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered throughout numerous locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact information can be found at the Foundation's web site and official page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide spread public support and donations to carry out its mission of increasing the number of public domain and licensed works that can be freely distributed in machine readable form accessible by the widest array of equipment including outdated equipment. Many small donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating charities and charitable donations in all 50 states of the United States. Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these requirements. We do not solicit donations in locations where we have not received written confirmation of compliance. To SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition against accepting unsolicited donations from donors in such states who approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make any statements concerning tax treatment of donations received from outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation methods and addresses. Donations are accepted in a number of other ways including checks, online payments and credit card donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be freely shared with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


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