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The Project Gutenberg EBook of La Vita Nuova, by Dante Alighieri
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Title: La Vita Nuova
Author: Dante Alighieri
Release Date: February 11, 2006 [EBook #17736]
Language: French
Character set encoding: ISO-8859-1
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA VITA NUOVA ***
Produced by Marc D'Hooghe.
LA VITA NUOVA
(La Vie Nouvelle)
PAR
DANTE ALIGHIERI
TRADUCTION ACCOMPAGNEE DE COMMENTAIRES
par
MAX DURAND FARDEL
PARIS
1898
A M. CHARLES DEJOB
MAITRE DE CONFERENCES A LA FACULTE DES LETTRES
FONDATEUR DE LA SOCIETE D'ETUDES ITALIENNES
_Hommage_
_de grande estime et de vive affection._
MAX. DURAND FARDEL.
Octobre 1897.
PREFACE
La _Vita nuova_ est un roman d'amour, hymne de l'amour glorieux, lamento
de l'amour brise. C'est aussi un roman psychologique, qui differe de
ceux qu'affectionne notre litterature contemporaine par l'elevation et
la purete des sentiments exprimes et le silence garde sur les sensations
eprouvees.
C'est encore un livre de memoire ou le poete retrace, presque jour par
jour, les impressions nouvelles et naives d'une ame que le contact du
monde n'avait encore qu'a peine effleuree.
Si la _Divine Comedie_ n'est que bien imparfaitement connue en France,
et si, a la plupart de ceux-la memes qui la lisent dans sa langue, elle
n'est a proprement parler familiere que dans une partie de sa vaste
conception, on peut dire que la _Vita nuova_ est inconnue chez nous.
Nous sommes bien habitues a unir le doux nom de Beatrice au grand nom de
Dante, mais c'est tout.
La Bibliotheque nationale ne possede que deux traductions de la _Vita
nuova_. L'une et l'autre se trouvent enfouies et sont demeurees tres
ignorees, dans une traduction de la _Divine Comedie_: l'une de
Delescluze, annexee a une traduction de la _Comedie_ de Brizeux (1891),
depourvue de notes ou commentaires, l'autre de Seb. Rheal, celle-ci tres
incomplete.[1]
La _Vita nuova_ n'est pas, comme la _Divine Comedie_, une creation
fantastique et sibylline, sortie tout entiere d'une des imaginations les
plus extraordinaires qui se soient imposees a la posterite. C'est une
histoire vraie dont la forme romanesque ne fait qu'ajouter a la
puissance de vie qui l'anime.
C'est l'histoire, enfantine d'abord, puis romanesque, puis pathetique,
de doux amants du treizieme siecle. Elle nous permet de plonger nos
regards dans une epoque curieuse, mal connue, epoque de transition entre
le crepuscule mourant du moyen age et l'aurore naissante de la
Renaissance.
Si, dans la traduction que j'ai publiee de la _Divine Comedie_[2] j'ai
cru, a tort ou a raison, pouvoir changer la forme du recit tout en
gardant l'integrite du texte conserve, et en eliminer seulement des
formes scolastiques et des details topographiques et historiques qui ne
pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur francais, et
n'etaient propres a toucher que les compatriotes du poete, la traduction
que je viens offrir de la _Vita nuova_ est absolument litterale.
Cette publication m'a ete conseillee, comme mes autres etudes sur la
_Divine Comedie_ et sur la personne de Dante, par le desir de vulgariser
dans notre pays l'oeuvre du grand Italien, dont le nom a conquis
l'immortalite, tandis que les produits de son genie sont a peine connus
chez nous, en dehors d'un cercle bien restreint de lecteurs et
d'admirateurs.
La _Vita nuova_ est une oeuvre pleine de charme, et suggestive au plus
haut point. C'est une oeuvre humaine, dont l'interet ne se limite pas
aux personnages qu'elle met en scene et a l'epoque ou ils se meuvent.
Restent le coloris du style et l'harmonie des vers, dont le traducteur a
cherche a s'inspirer, mais qu'il ne lui etait pas possible de
s'approprier. Voici cependant ce que dit Dante lui-meme a ce propos:
«Les ecrits poetiques ne sauraient se preter a la transportation dans
une autre langue. Neanmoins, s'il est impossible au traducteur de donner
un equivalent litteral au langage allegorique et aux expressions
mysterieuses de ses vers, et d'en reproduire les beautes, on peut au
moins en penetrer le sens litteral et suivre le poete dans la succession
de ses sentiments et de ses pensees.»[3]
MAX DURAND-FARDEL.
1897.
INTRODUCTION
I
Toute l'histoire de Dante tient entre trois dates precises. Il naquit a
Florence en 1265. Il fut eleve au Priorat, la plus haute magistrature de
son pays, en 1300. Il mourut a Ravenne en 1321, age de 56 ans.
Apres avoir pris part, pendant un temps bien court, au gouvernement de
la Republique florentine, il fut soudain precipite du pouvoir par le jeu
mortel des factions et, victime d'accusations infames, condamne en 1301
a la confiscation de sa modeste fortune, a l'exil, et au bucher s'il
reparaissait dans sa patrie.
Son existence pendant ces longues annees d'exil est demeuree fort
obscure. On sait qu'il erra d'hospitalites en hospitalites, de chateaux
en chateaux, de couvens en couvens, «montant les escaliers des autres et
mangeant le pain d'autrui». On suit sa trace a Verone, a Padoue, a
Sienne, a Bologne, a Cremone, pres de tels ou tels personnages, de ces
tyrans qui se partageaient les provinces, les villes, les chateaux,
decoupant chacun a leur tour cette malheureuse Italie dont le sort lui
arrachait de si eloquentes objurgations. On le suit encore a Paris, ou
son sejour a ete sans aucun doute conteste a tort.
Devenu Gibelin apres son exil[4], il s'etait uni d'abord a quelques
efforts pour rouvrir leur patrie a ses compagnons d'exil. C'est ainsi
qu'il aurait pris part en 1304 a une tentative armee des Gibelins exiles
contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu entrainer
contre Florence l'empereur Henri VII, Arrigo, descendu en Italie pour y
retablir l'autorite de l'Empire. Mais il ne tarda pas a se separer d'un
parti qui ne lui offrait que des sujets de degout ou des temoignages
d'impuissance.
Son existence se manifestait alors de temps a autre par des lettres,
dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu'a nous, par des
protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques, par
des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers cette
Italie qui existait encore a peine, mais dont les troncons epars
semblaient se reunir dans son coeur par une secrete divination. Pendant
ce temps, les premiers fragmens de son grand poeme commencaient a se
repandre dans la foule.
La vie qu'il menait alors se revele a nous aujourd'hui par les oeuvres
que lui dictaient ce qu'on peut appeler ses idees fixes, c'est-a-dire la
constitution monarchique de la Societe civile sous le sceptre de
l'Empire, a cote de la Societe theocratique sous le pallium de la
Papaute, l'ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le
redressement d'une societe confuse et depravee, enfin la contemplation
de la mort, a laquelle nous devons la Divine Comedie.
De la premiere partie de sa vie, il ne nous reste a peu pres aucune
trace qu'ait pu marquer l'attention ou le souvenir de ses contemporains.
Il ne nous reste que la _Vita nuova_ qu'il nous a laissee et que l'on
pense avoir ete composee en 1291 ou 1292, peut-etre plus tard, mais
certainement avant 1300.
On ne peut y ajouter que quelques poesies legeres, et les etudes
opiniatres dont _Il Convito_ nous fait la confidence.[5] Celles-ci
doivent avoir rempli surtout le temps ecoule entre la mort de Beatrice
et son accession au pouvoir.
C'est encore a cette epoque de sa vie qu'appartient son mariage. Il
s'est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son
coeur ou prendre a la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati ne
se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progeniture qu'elle
lui a donnee.
II
J'ai pense qu'il etait a propos de rappeler les traits principaux de
l'existence du Poete de la _Vita nuova._ Ce n'est pas ici le lieu de
s'etendre sur ce sujet. Quant a ses differentes oeuvres comme _de
Vulgari eloquio_ ou _de Monarchia_, il parait assez difficile de leur
assigner une date, relativement en particulier a la _Vita nuova_, qui
doit seule nous occuper ici. Pour ce qui est de _Il Convito_, c'est une
oeuvre de longue haleine que M. Whitehead pense avoir ete commencee
avant son priorat (1300), et continuee plus tard dans les jours
d'exil.[6] D'apres ce que son auteur annoncait, on doit croire qu'il n'a
pas ete termine.
Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la personnalite du
Poete durant la periode qui correspond a sa passion pour Beatrice et
celle qui a suivi la mort de la _Donna gentile_. Nous ne possedons sur
ce sujet qu'un bien petit nombre de notions. Cependant il me semble
possible de s'en faire quelque idee qui ne soit pas trop eloignee de la
realite.
La famille de Dante, dont il se plait a faire remonter l'origine a des
temps tres lointains, ne parait avoir eu a Florence qu'une situation
tres modeste.
Il perdit son pere a l'age de dix ans. Les Alighieri etaient sans doute
dans l'aisance. Dante possedait lui-meme, lors de son priorat, plusieurs
proprietes, tant a Florence que dans les environs, dont nous ne
connaissons pas l'importance, et dont la confiscation accompagna sa
condamnation a l'exil. Et l'on pourrait dire, si cette expression etait
de mise ici, qu'il appartenait a une bourgeoisie aisee.
Quant a la personne de son pere, on n'en connait rien. Et ce silence
absolu dans les souvenirs conserves de cette epoque, comme dans l'oeuvre
de son fils, donne a penser qu'il ne tenait pas une grande place dans le
monde de Florence. il n'est fait mention de lui que dans le commentaire
de Boccace, a propos de l'invitation qui lui fut adressee par le Signor
Folco Portinari, et a laquelle il amena son fils Dante, encore
enfant.[7]
Dante avait perdu sa mere (_Bella_) de bonne heure, et son pere s'etait
remarie. Mous ne savons pas la part que sa belle-mere (_matrigna_) a pu
prendre aux premieres annees de sa vie, et a son education. Quoi qu'il
en soit, celle-ci parait avoir ete tres soignee, et l'on ne peut
s'empecher de remarquer que tout, dans ses habitudes d'extreme
politesse, dans la delicatesse et le raffinement de son langage,
semblerait porter l'empreinte d'une education feminine.
Boccace affirme qu'il montra une aptitude precoce aux etudes
theologiques et philosophiques. C'etait la du reste le champ ou
s'exercait a peu pres exclusivement la scolastique d'alors. Dante nous
apprend lui-meme[8] que ce ne fut qu'apres la mort de Beatrice, par
consequent entre vingt-cinq et trente ans, qu'il se mit a suivre les
ecoles des religieux et des philosophes, s'en etant sans doute tenu
jusque-la a des etudes elementaires, et que, «grace a ce qu'il savait de
grammaire et a sa propre intelligence, il se mit en etat au bout de
trente mois d'etude de venir chercher des consolations dans les ecrits
de Boece et de Tullius» (c'est ainsi qu'il appelle toujours Ciceron). Il
ne parait guere avoir su le grec, qui du reste n'etait encore que peu
repandu a cette epoque. Mais il acquit de bonne heure des notions de
tout. Il etait familier avec la cosmographie et avec l'astrologie
(astronomie) de ce temps-la.
Il avait beaucoup de gout pour les arts, la musique surtout, et il avait
etudie le dessin aupres de son ami Giotto et de Cimabue. Quant a la
poesie,bien «qu'il se fut de bonne heure exerce a rimer», c'est a son
amour pour Beatrice, morte en 1290, qu'il rapporte lui-meme le
developpement de ses instincts poetiques.
On parait assez incertain au sujet de la part qu'a pu prendre a son
education Brunetto Latini, dont il parle dans la _Comedie_ avec des
expressions d'une reconnaissance attendrie.[9]
Brunetto Latini etait ne a Florence en 1210; il y est mort en 1284. Il
etait en 1263 a Paris, et il a fait un long sejour en France. Il ne
rentra a Florence qu'en 1266, avec les autres exiles Guelfes. Ce n'est
donc qu'apres l'age de dix-neuf ans que Dante a pu s'entretenir avec
lui, car il ne s'est agi peut-etre que d'un commerce plutot intellectuel
et aflectueux que d'un enseignement proprement dit.
On ne peut pas prendre a la lettre les temoignages excessifs que nous
trouvons dans la _Vita nuova_ de la passion de Dante pour Beatrice. Il
ne faudrait pas nous le representer, comme on pourrait etre tente de le
faire, passant son temps a courir les rues a la recherche de cette
beaute dont son coeur ne pouvait se detacher. Ce serait, dit M. Del
Lungo, en faire un Dante ridicule.[10]
S'il a pu concevoir des son enfance une passion qui ne devait jamais
s'eteindre (en depit d'eclipses passageres), on doit croire que, dans
cette ame extraordinaire, la pensee et l'imagination n'ont pas du
montrer une moindre precocite.
Le desordre ou vivait la societe d'alors, les revolutions incessantes
que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et
scandaleux qu'offrait le gouvernement de l'Eglise, depuis le trone de
saint Pierre jusqu'aux dernieres ramifications du monde ecclesiastique,
ont du faire eclore de bonne heure, dans cette tete puissante et dans ce
coeur d'une merveilleuse sensibilite, bien des reves etranges et des
conceptions extraordinaires, s'agiter bien des doutes cuisans, peut-etre
meme se former deja des fantasmagories delirantes.
Dante menait pendant cette premiere jeunesse une vie assez retiree[11],
et ne parait pas avoir precisement vecu dans le monde, comme nous
entendons ce mot, ou peut-etre sa situation personnelle ne l'appelait
pas, et dont son propre caractere pouvait l'eloigner. Cependant il avait
des amis parmi les jeunes gens de son age, et il parait les avoir
choisis parmi les jeunes litterateurs les plus distingues, les rimeurs,
comme on les appelait alors, et il etait lui-meme un rimeur.
Du reste, il ne nous eclaire pas lui-meme sur son genre de vie et ses
habitudes. On peut remarquer que, soit dans les recits en prose de la
_Vita nuova,_ soit dans les vers qu'ils encadrent, il ne s'ecarte pas un
instant de ce qui touche a Beatrice, qu'il s'agisse d'incidens
quelconques ou de sa propre pensee.
Les moeurs etaient sans doute tres relachees a Florence. Boccace nous
dit que c'est un sujet d'etonnement (_una piccola maraviglia_) qu'alors
qu'on fuyait tout plaisir honnete, et qu'on ne songeait qu'a se procurer
des plaisirs conformes _alla propria lascivia,_ Dante ait pu aimer
autrement.[12] Du reste, le poete a exprime lui-meme l'etonnement que
pourrait causer l'empire que «tant de jeunesse avait pu exercer sur ses
passions et ses impulsions».[13]
Cependant, si la purete de sa passion pour Beatrice n'a subi aucune
tache, il ne parait pas que l'on puisse en dire autant pour ce qui
concerne d'autres periodes de son existence.
La virulente admonestation qu'il se fait adresser par l'Ombre de
Beatrice au sommet du Purgatoire[14] est une confession touchante des
ecarts dont il temoigne un repentir si poignant.
A quelle epoque peut-on faire remonter ces allusions a certains incidens
dont on a cru retrouver quelques indices dans l'oeuvre du Poete, et
qu'a rassembles la legende? dirons-nous la malignite?
Ce n'est sans doute pas dans les annees qui ont suivi la mort de
Beatrice. Ce n'est pas alors que nous les savons remplies par les etudes
auxquelles il se livrait avec un tel entrainement, et par les
preoccupations de la vie politique ou il entrait, que nous pouvons lui
attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.[15]
Lorsque la Beatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de
l'allegorie, de s'etre abandonne aux vanites du plaisir, alors qu'il
n'avait plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexperience[16], Dante
nous laisse clairement deviner que c'est au temps de sa maturite,
c'est-a-dire de sa vie errante d'exile, que doivent etre rapportes ses
faiblesses et ses remords.
Il est encore un point que je voudrais toucher.
On s'est plu a voir dans la _Divine Comedie_ une _construction
architecturale_ (Giuliani) dont le plan aurait ete arrete par le Poete
de temps en quelque sorte immemorial, et dont la conception remonterait
aux epoques memes de sa jeunesse; et l'on s'appuie sur maint passage de
la _Vita nuova_ dont l'interpretation est en effet assez problematique.
Je ne crois pas qu'il en soit ainsi.
La _Vita nuova_ est une oeuvre qui deborde de jeunesse et d'illusion;
c'est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux mondains que la
scene se deroule, et les douleurs les plus poignantes y revetent une
douceur infinie; et, si le coeur se revolte, ce n'est que contre la
nature et ses decrets impitoyables, et l'ame du Poete ne semble atteinte
que par les blessures que ceux-ci lui ont infligees.
La _Divine Comedie_ est l'oeuvre d'un age muri, et qui a traverse les
experiences les plus terribles et les epreuves les plus cruelles de la
vie. Elle est l'expression des amertumes, des rancunes, des indignations
que laissent les deceptions, les iniquites, et les trahisons. Elle est
le cri d'un coeur torture par la mechancete des hommes.
Je ne pense donc pas que le poete de la _Vita nuova_, quand il la
composa, ait eu une intuition previse de la _Divine Comedie_. Quant aux
passages auxquels je viens de faire allusion, et sur lesquels j'aurai a
revenir dans mes _Commentaires_, il faut croire qu'ils y auront ete
introduits par de tardives interpolations.
III
Si l'on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire,
l'economie litteraire de la _Vita nuova,_ il est necessaire de jeter un
coup d'oeil sur l'etat de la litterature au moyen age.
Pendant la longue periode a laquelle on a donne ce nom, tandis que les
moines, penches sur les manuscrits heroiques de l'antiquite, preparaient
a la Renaissance un heritage qu'ils lui conservaient pieusement, et
tandis qu'une jeunesse avide de savoir se pressait de toutes parts vers
les ecoles celebres d'alors, --pour s'y battre a coups des syllogismes
sur le dos de la scolastique,--deux langues se formaient, la langue
Italienne et la langue Francaise. Apres avoir secoue le joug du latin,
elles s'essayaient dans des idiomes, informes d'abord, puis devenus peu
a peu capables de vivre de leur vie propre.
Dans les regions qui devaient etre un jour le coeur de la France, les
contes, les fabliaux, les mysteres, s'inspiraient d'une verve libre,
ironique, frondeuse, familiere, souvent grossiere, ou Boccace a puise ce
qui lui a ete depuis repris si largement. Les chansons de geste venaient
y meler leurs accens heroiques, et une poesie dite _courtoise_, melee de
fables paiennes et de legendes chretiennes, etait promenee dans les
nobles residences par les trouveres et les troubadours. Mais en general
la langue d'Oil ne depassait guere l'idylle et la pastorale, et elle
s'elevait rarement jusqu'aux regions etherees ou se plaisaient les
langues du midi.[17]
Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c'etait des vers et
des vers d'amour, ou les rimeurs d'alors, comme tant de nos rimeurs
modernes n'entretenaient guere leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que
de leurs propres extases ou de leurs desesperances. Ces productions
legeres, que l'imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient, se
communiquaient dans l'intimite, etaient adressees aux gens lettres, aux
femmes, et s'echangeaient en maniere de correspondances, se transmettant
de mains en mains, comme ailleurs les produits d'une verve moins
personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les menestrels.
C'est ainsi que Dante lui-meme, et les Guido, et toute la phalange des
rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l'Occo, jusqu'a Petrarque
enfin, preludaient aux accens plus virils de la _Divine Comedie_ et de
la _Jerusalem delivree_.
Dante, dont l'oeuvre devait devancer l'epoque ou il vivait, appartenait
encore a celle-ci par les sujets de ses premiers essais lyriques. Il
aimait, comme tant de ses contemporains, a reproduire en rimes les
evenemens qui avaient frappe son attention, comme les emotions de son
coeur et les reves de son imagination.
La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et a
l'histoire de laquelle est consacree la _Vita nuova_, fournit a ses
instincts poetiques, comme il te declare lui-meme, une matiere feconde.
Et, «comme il s'etait deja de bonne heure essaye aux choses rimees»,
tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames qui pouvaient s'y
rattacher, comme en peuvent rencontrer les existences les plus simples
et les plus modestes, et ce que suscitaient en lui les mouvemens de son
ame, ou bien les choses du dehors, devinrent les sujets des _canzoni,_
des sonnets, des ballades, qui forment la trame de la _Vita nuova_.
Quelque temps apres que la mort de la femme qu'il avait aimee fut venue
tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et il les
reproduisit «dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant
la signification qu'elles avaient.»
Mais d'abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans
doute plus d'une interpolation, et il les relia par une prose qui nous
aide a reconstruire cette douce et tendre histoire, melancolique aurore
des jours orageux que la destinee lui preparait.
IV
Ce que j'ai appele plus haut l'economie litteraire de la _Vita nuova_
est tout a fait particulier.
Celle-ci nous rappelle ces monumens composites ou l'on retrouve le style
et l'epoque des constructions qui se sont superposees. Les elemens dont
elle se compose peuvent etre ramenes a trois ordres differens:
1° Une prose qui nous expose le recit. Son developpement comprend la
succession d'evenemens, d'impressions et de sentimens dont l'evolution
constitue la charpente meme de l'oeuvre;
2° Des vers, sous forme de _canzoni_, de sonnets, de ballades se
rapportant aux momens successifs que suit l'action du poeme;
3° Des explications, divisions et subdivisions a l'infini, lesquelles,
conformement aux regles de la scolastique, se rapportent a la structure
et a la signification de chacune de ces poesies.
Le tout est contenu dans quarante-trois chapitres.
Mais cette exposition n'est pas precisement conforme a l'ordre
chronologique de la composition.
Il n'est pas douteux que la premiere emanation de la _Vita nuova_
appartient aux petits poemes dans lesquels l'auteur nous initie aux
sentimens intimes dont l'expression rimee est la trame veritable de son
oeuvre. Chacun d'eux est le tableau, acheve dans sa concision, d'un etat
d'ame sollicite par les circonstances exterieures ou par sa propre
inspiration.
Si l'on veut bien se reporter a ce qui a ete expose plus haut (page 16)
au sujet des habitudes litteraires de cette epoque, on pourra suivre la
genese de chacune de ces poesies, ou l'auteur reproduisait a mesure,
sous la forme que lui dictaient et son epoque et son genie, ses
impressions et ses pensees du moment.
Ceci comprend un intervalle de 16 annees, si l'on veut compter depuis la
premiere (1274) ou naquit l'amour de Dante pour Beatrice jusqu'a la mort
de celle-ci (1290); mais en realite le roman ne deroule ses peripeties
que pendant une duree de trois ou quatre annees.
C'est apres la mort de Beatrice que le Poete a rassemble les expressions
de ses expansions poetiques, et leur a donne un corps en composant, avec
ses souvenirs, la prose qui sert a les relier. Pour des raisons que nous
ne connaissons pas, il a laisse en dehors un certain nombre de pieces
rimees qui avaient ete certainement composees aux memes epoques, et se
rapportaient aux memes sujets et aux memes idees que les pieces
conservees «dans ce petit livre».
Dans la plupart des editions italiennes de la _Vita nuova_, le texte du
poeme est suivi d'un appendice comprenant: _altre rime spettanti alla
Vita nuova._ Toutes ces poesies (_rime_), sonnets, canzoni, etc., ne
tiennent pas une place egale dans le poeme. J'ai reproduit dans les
_Commentaires_ celles qui m'ont paru se rattacher plus directement a
tels ou tels chapitres, c'est-a-dire aux circonstances qui y sont
relatees.
C'est donc aux premieres annees qui ont suivi la mort de Beatrice qu'il
faut rapporter ce travail de reconstruction. On s'accorde generalement a
le placer vers les annees 1291 et 1292, ainsi que la composition de la
prose, qui enveloppe la poesie comme la chair d'un fruit en enveloppe le
noyau.
Il est probable qu'il a retouche les produits de ses inspirations
journalieres, et on ne saurait douter, qu'il n'y ait introduit apres
coup plus d'une interpolation, car il y a plusieurs passages de la _Vita
nuova_ dont l'interpretation ne parait possible que moyennant une telle
supposition.
Cette prose nous aide a etablir la filiation des circonstances qui ont
sollicite ou inspire les pieces poetiques. Elle n'est souvent que comme
la preparation de celles-ci, et le meme recit peut se reproduire ainsi
sous deux formes successives. Quelquefois aussi cette double expression
d'evenemens ou d'impressions identiques se presente sons des formes un
peu differentes. C'est comme un motif musical que le compositeur repete
dans un ton different ou avec des developpemens nouveaux.
V
Cette traduction est absolument litterale. On reconnaitra aisement que
le traducteur a sacrifie plus d'une fois les exigences du style moderne
au scrupule de s'ecarter le moins possible d'un style encore medieval,
mais alors nouveau, _dolce stil nuovo_, qui est un des charmes de cette
oeuvre. Il s'est contente de conserver la coupe des morceaux rimes.
C'est tout ce qu'il pouvait faire, toute tentative de reproduire en vers
une oeuvre poetique ne pouvant que compromettre la fidelite de la
traduction, en raison des necessites et des procedes d'une prosodie tout
autre que celle du modele. Et la pensee du Poete est toujours si nette
et si concise qu'il n'a ete que tres rarement necessaire d'intervertir
l'ordre de leur alignement.
La seule modification que je me sois permise dans la construction
generale de l'oeuvre a ete de renvoyer aux _Commentaires_ les analyses
scolastiques qui accompagnent chacun des poemes. Il m'a semble que cette
dichotomie glaciale n'etait pas a sa place parmi ces lignes de grace et
d'emotion. Mais on la retrouvera fidelement reproduite dans les
commentaires se rapportante chacun des chapitres.
Le present travail n'est pas une oeuvre d'erudition. Il a ete fait sur
le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu'ont pu
suivre ces savans editeurs de la _Vita nuova_ avaient du subir avant eux
bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l'erudition
italienne parviendront a les retablir dans leur purete primitive: il y a
longtemps qu'on y travaille. Un recent fascicule publie par la _Societa
Dantesca Italiana_[18] nous fournit un grand nombre d'exemples des
variantes infinies qu'ont pu y introduire les erreurs, les inattentions,
les fantaisies de nombreuses generations de copistes. Il m'a paru que
ces variantes et ces corrections portaient surtout sur des lettres ou
des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans parler de la
ponctuation qui a du etre bien souvent defectueuse. Mais il ne m'a pas
semble que les intentions de l'auteur aient eu beaucoup a en souffrir.
Et ce qui doit nous interesser ici, c'est uniquement ses sentimens, sa
pensee, son imagination.
Il n'est peut-etre pas un des incidens de la vie de Dante ou un des
passages de sa production poetique qui n'ait ete l'objet de
disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis
a la posterite (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou
sur les dates ou sur la succession des evenemens auxquels ils font
allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans l'oeuvre
du Poete, on n'a pu parvenir a determiner, avec quelque precision, meme
l'epoque approximative ou ces oeuvres ont ete concues, achevees, ou se
sont succede.
Et encore, l'enormite et la diversite de l'oeuvre prise dans son
ensemble, comment la concilier avec une existence aussi profondement
mouvementee? Il est meme une epoque qui semblait devoir etre fermee a
son activite litteraire.
Apres la _tributazione_ qui a suivi la mort de Beatrice (1290), nous
voyons son existence remplie par le travail et l'etude: il consacre des
annees, trente mois (_Il Convito_), a l'etude du latin, que jusqu'alors
il ne possedait qu'imparfaitement et ou il devait trouver ses auteurs de
predilection, a l'assiduite aux lecons des philosophes et des
theologiens. Puis son entree officielle dans la vie publique[19], puis
son Priorat[20], sa duree courte mais effective, puis les premieres
annees de son exil et l'agitation politique a laquelle il s'associe....
Voila, si l'on considere la vie qu'il pouvait mener, bien des sujets de
stupefaction, on pourrait dire d'une sorte de vertige.
N'ayant pas qualite pour intervenir dans les debats dont ces sujets ont
ete, dont ils sont encore tous les jours, l'occasion, j'ai du m'en tenir
a la tradition, plus ou moins legendaire, que j'ai pu demander aux
sources les plus autorisees, et a la representation, aussi fidele qu'il
m'a ete possible, du texte, sinon officiel, du moins accepte de la _Vita
nuova_.
Les _Commentaires_ dont j'ai accompagne la traduction du texte
concernent les interpretations de la partie symbolique et philosophique
du poeme, et ont en meme temps pour objet de ramener a l'esprit du
lecteur la propre personnalite du Poete et le tableau de son epoque et
de son milieu, et les images qui ont du frapper ses yeux.
J'ai demande a quelques-uns des historiens de l'oeuvre de l'Alighieri, a
Carducci, a del Lungo, aux recentes et compendieuses publications de
Leynardi et de Scherillo[21], a de nombreux articles du _Giornale
Dantesco_, etc., des renseignemens sur les faits contemporains du poeme;
j'ai interroge leurs propres opinions et leurs sentimens. Mais je m'en
suis rapporte surtout a ce dont m'avait penetre une longne communion
avec la personne et avec l'oeuvre du Poete de la _Divine Comedie_.
Mais, en verite, etait-il indispensable d'aller plus loin et de remonter
plus haut? La litterature Dantesque d'aujourd'hui s'est naturellement
approprie toutes celles qui l'ont precedee, et elle les resume. Et je ne
crois pas qu'il soit necessaire, pour comprendre le Poete de la _Vita
nuova_, de repasser par toutes les etapes qu'a parcourues l'esprit
humain a l'enquete du grand Symboliste. C'est dans lui-meme qu'il faut
venir chercher les sources de sa sensibilite, les origines de ses
raisonnemens, le sens de ses symboles.
Si l'on veut comprendre et sentir ce que la _Vita nuova_ renferme de
beautes subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus surement
par un commerce intime avec cette grande personnalite qu'en interrogeant
les autres.
NOTES:
[1] La _Vita nuova_ est beaucoup plus familiere aux Anglais. Entre 1862
et 1895 on n'en compte pas moins de quatre traductions litterales. En
outre, deux editions italiennes, avec introductions et notes en anglais,
ont ete publiees recemment a Londres par M. Whitehead et par M. Perini.
[2] La _Divine Comedie_, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit.
[3] Dante, _Il Convito_, trait. ii.
[4] Les Guelfes representaient les franchises communales, et les
Gibelins les privileges feodaux (Ozanam).
[5] _Il Convito_, tratt. ii, chap. XIII.
[6] WHITEHEAD. Edition italienne de la _Vita nuova_, London, 1893.
[7] Commentaire du ch. II.
[8] _Il Convito_, tratt. ii, ch. XIII.
[9] La _Divine Comedie_, ch. XV de l'_Enfer_.
[10] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia_.
[11] LUMINI, _Giornale Dantesco_.
[12] Commentaire de Boccace.
[13] Voir au ch. II de la _Vita nuova_.
[14] Le Purgatoire de la _Divine Comedie_, chant XXXI.
[15] Ozanam croit que le sejour de Dante a Paris doit etre reporte entre
1294 et 1299, c'est-a-dire entre la mort de Beatrice et l'accession du
poete au Priorat, et que c'est a cette epoque qu'eurent lieu les
desordres dont il s'accuse lui-meme (_Oeuvres completes_, t. VI, p.
416). Ceci me parait difficilement acceptable (Voir l'_Epilogue_).
[16] «Un petit oiseau, encore sans experience, peut s'exposer deux ou
trois fois aux coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont deja fatigue
leurs ailes, c'est en vain qu'on tend les rets et qu'on lance la fleche»
(chant XXXI du Purgatoire).
[17] Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu'a ce qu'on pourrait
appeler la litterature courante. Il y avait deja, dans la France
d'alors, une haute litterature, celle de l'Epopee, une de nos gloires
nationales, de la Satire, et ces grandes Chroniques ou, Joinville et
Villehardouin annoncaient les Memoires dont nous sommes encombres
aujourd'hui.
[18] _Bollettino della Societa Dantesca Italiana, Firenze_, decembre
1896.
[19] Il se fit admettre en 1295 dans le sixieme des sept _arti
maggiori_, celui des medecins et des apothicaires _(medici e speziali_).
C'etait une condition exigee pour l'entree dans la vie publique.
[20] 1306.
[21] Professeur LUIGI LEYNARDI, _la Psicologia dell' urte nella Divina
Commedia_, Torino, 1894.--MICHELE SCHERILLO, _alcuni capitoli della
biografia di Dante_, Torino, 1896.
LA VITA NUOVA
CHAPITRE PREMIER
Dans cette partie du livre de ma memoire, avant laquelle on ne
trouverait pas grand'chose a lire, se trouve un chapitre (_rubrica_),
ayant pour titre: _Incipit vita nuova_ (Commencement d'une vie
nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent ecrits des passages que j'ai
l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du
moins suivant la signification qu'ils avaient.[1]
CHAPITRE II
Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumiere[2] etait retourne
au meme point de son evolution, quand apparut a mes yeux pour la
premiere fois la glorieuse dame de mes pensees, que beaucoup nommerent
Beatrice, ne sachant comment la nommer.[3]
Elle etait deja a cette periode de sa vie ou le ciel etoile s'est avance
du cote de l'Orient d'un peu plus de douze degres.[4] De sorte qu'elle
etait au commencement de sa neuvieme annee, quand elle m'apparut, et moi
a la fin de la mienne.
Je la vis vetue de rouge[5], mais d'une facon simple et modeste, et
paree comme il convenait a un age aussi tendre. A ce moment, je puis
dire veritablement que le principe de la vie que recelent les plis les
plus secrets du coeur se mit a trembler si fortement en moi que je le
sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une facon terrible,
et en tremblant il disait ces mots: _ecce Deus fortior me qui veniens
dominabitur mihi_.[6] Puis l'esprit animal qui habite la ou tous les
esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7] fut saisi d'etonnement
et, s'adressant specialement a l'esprit de la vision, dit ces mots:
_apparuit jam beatitudo vostra_[8]. Puis, l'esprit naturel qui reside la
ou s'articule la parole[9] se mit a pleurer, et en pleurant il disait:
_heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps_.[10]
Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maitre de mon
ame, et mon ame lui fut aussitot unie si etroitement qu'il commenca a
prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une
domination telle qu'il fallut m'en remettre completement a son bon
plaisir.
Il me commandait souvent de chercher a voir ce jeune ange; et c'est
ainsi que dans mon enfance (_puerizia_) je m'en allais souvent chercher
apres elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que
certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homere. «Elle paraissait
non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»[11]
Et, bien que son image ne me quittat pas, m'encourageant ainsi a me
soumettre a l'Amour, elle avait une fierte si noble qu'elle ne permit
jamais que l'Amour me dominat par dela des conseils fideles de la raison
tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses.
Aussi, comme il peut paraitre fabuleux que tant de jeunesse ait pu
maitriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et,
laissant de cote beaucoup de choses qui pourraient etre prises la d'ou
j'ai tire celles-ci[12], j'en arriverai a ce qui a imprime les traces
les plus profondes dans ma memoire.
NOTES:
[1] Commentaire du chap. I.
[2] Le Soleil.
[3] Commentaire du ch. II.
[4] Revolution qui s'opere en cent ans _(Tutto quel cielo si muove
seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in
cento anni uno grado_). Tous ces passages se rapportent a la conception
de la cosmographie celeste qui se trouve longuement developpee dans, _Il
Convito_ (tratt. ii, ch. II et XV).
[5] Beatrice est toujours representee, jusque dans les regions celestes,
vetue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poete.
[6] Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.
[7] Le cerveau.
[8] C'est votre Beatitude qui vous est apparue.
[9] Dans le texte: _ove si ministrato nutrimento nostro_. Je me suis
permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a egalement
interpretee dans son commentaire par: _lo spirito vocale_.
[10] «Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empeche.»
Nous trouvons plusieurs fois le mot _impeditus_ employe dans le sens de
embarrasse, trouble.
[11] C'est d'Helene passant devant la foule qu'Homere parlait ainsi.
[12] C'est-a-dire de mon esprit.
CHAPITRE III
Apres que furent passees neuf annees juste[1] depuis la premiere
apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai
vetue de blanc, entre deux dames plus agees. Comme elle passait dans une
rue, elle jeta les yeux du cote ou je me trouvais, craintif, et, avec
une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui recompensee dans
l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir
atteint l'extremite de la Beatitude. L'heure ou m'arriva ce doux salut
etait precisement la neuvieme de ce jour. Et comme c'etait la premiere
fois que sa voix parvenait a mes oreilles, je fus pris d'une telle
douceur que je me sentis comme ivre, et je me separai aussitot de la
foule.
Rentre dans ma chambre solitaire, je me mis a penser a elle et a sa
courtoisie, et en y pensant je tombai dans un doux sommeil ou m'apparut
une vision merveilleuse.
Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans
lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquietant pour
qui le regardait[3]; et il montrait lui-meme une joie vraiment
extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais
qu'une partie, ou je distinguais seulement: «_Ego dominus tuus_.»[4] Il
me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf
qu'elle etait legerement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en
regardant attentivement, je connus que c'etait la dame du salut, celle
qui avait daigne me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il
tenait dans une de ses mains une chose qui brulait, et qu'il me disait:
«_Vide cor tuum_.»[6] Et quand il fut reste la un peu de temps, il me
semblait qu'il reveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle
maniere qu'il lui faisait manger cette chose qui brulait dans sa main,
et qu'elle mangeait en hesitant. Apres cela, sa joie ne tardait pas a se
convertir en des larmes ameres; et, prenant cette femme dans ses bras,
il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.
Je ressentis alors une telle angoisse que mon leger sommeil ne put durer
davantage, et je m'eveillai.
Je commencai aussitot a penser, et je trouvai que l'heure ou cette
vision m'etait apparue etait la quatrieme de la nuit, d'ou il resulte
qu'elle etait la premiere des neuf dernieres heures de la nuit.[7] Et
tout en songeant a ce qui venait de m'apparaitre, je me proposai de le
faire entendre a quelques-uns de mes amis qui etaient des trouveres
fameux dans ce temps-la. Et, comme je m'etais deja essaye aux choses
rimees, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les
fideles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur
ecrivis donc ce que j'avais vu en songe:
A toute ame eprise et a tout noble coeur[8]
A qui parviendra ceci
Afin qu'ils m'en retournent leur avis,
Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-a-dire l'Amour.
Deja etaient passees les heures
Ou les etoiles brillent de tout leur eclat,
Quand m'apparut tout a coup l'Amour
Dont l'essence me remplit encore de terreur.
L'Amour me paraissait joyeux.
Il tenait mon coeur dans sa main
Et dans ses bras une femme endormie et enveloppee d'un manteau.
Puis il la reveillait et, ce coeur qui brulait,
Il le lui donnait a manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,
Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9]
Il vint plusieurs reponses a ce sonnet, et des opinions diverses furent
exprimees. Parmi elles fut la reponse de celui que j'appelle le premier
de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble
que tu as vu la perfection....»[10] Et de la date le commencement de
notre amitie mutuelle, quand il sut que c'etait moi qui lui avais fait
cet envoi. La veritable interpretation de ce sonnet ne fut alors saisie
par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins
perspicaces.[11]
NOTES:
[1] Dante avait alors 18 ans et Beatrice a peu pres 17.
[2] _Nel gran secolo_.
[3] Ce personnage etait l'Amour.
[4] Je suis ton maitre.
[5] On a vu dans cette nudite un symbole de virginite. L'opinion
exprimee par quelques auteurs que Beatrice etait deja mariee a cette
epoque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique.
[6] Vois ton coeur.
[7] Voir au ch. XXX pour ce qui concerne le nombre 9.
[8] _A ciascun' alma presa, e gentil cuore_....
[9] Commentaire du ch. III.
[10] Cet ami etait Guido Cavalcanti, l'un des poetes les plus reputes de
cette epoque. Il avait repondu: _Vedesti al mio parer ogni valore_....
[11] On trouvera plusieurs de ces reponses dans le _Commentaire_ du ch.
III.
CHAPITRE IV
Apres cette vision, ma sante[1] commenca a etre troublee dans ses
fonctions parce que mon ame ne cessait de penser a cette beaute; de
sorte que je devins en peu de temps si frele et si faible que mon aspect
etait devenu penible pour mes amis. Et beaucoup pousses par la malice
cherchaient a savoir ce que je tenais a cacher aux autres. Et moi,
m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur repondais que c'etait
l'Amour qui m'avait mis dans cet etat. Je disais l'Amour parce que mon
visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y
meprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il
defait a ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais
rien.
NOTE:
[1] Dans le texte: mon esprit naturel.
CHAPITRE V
Il arriva un jour que cette beaute etait assise dans un endroit ou l'on
celebrait la Reine de la gloire[1], et de la place ou j'etais je voyais
ma Beatitude. Et entre elle et moi en ligne droite etait assise une dame
d'une figure tres agreable, qui me regardait souvent, etonnee de mon
regard qui paraissait s'arreter sur elle; et beaucoup s'apercurent de la
maniere dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que,
en partant, j'entendais dire derriere moi: «Voyez donc dans quel etat
cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on
parlait de celle qui se trouvait dans la direction ou mes yeux allaient
s'arreter sur l'aimable Beatrice.[1]
Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-la
devoile aux autres mon secret; et je pensai a faire aussitot de cette
gracieuse femme ma protection contre la verite. Et en peu de temps, j'y
reussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir decouvert ce
que je tenais a cacher.
Grace a elle, je pus dissimuler pendant des mois et des annees.[2] Et
pour mieux tromper les autres, je composai a son intention quelques
petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui
s'adresseraient a la divine Beatrice, et je ne donnerai que ceux qui
seront a sa louange.
NOTES:
[1] La fete de la Vierge.
[2] Il parait difficile de croire que ce manege ait dure des annees.
CHAPITRE VI
Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection a mon
grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint a l'idee de vouloir
rappeler le nom de celle qui m'etait chere, en l'accompagnant du nom de
beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celle dont je
viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes
de la ville, ou ma Dame a ete mise par le Seigneur, j'en composai une
epitre sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si
j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une
circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer precisement
que le neuvieme parmi ceux de toutes les autres.
NOTE:
[1] _Sirvente_, sorte de poesie usitee par les trouveres et les
troubadours. C'est peut-etre quelque convenance de rime qui aura place
le nom de Beatrice au neuvieme rang, sans que le Poete s'en soit d'abord
apercu, mais non sans que son imagination en ait ete frappee plus tard
(Voir le ch. XXX).
CHAPITRE VII
Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi a cacher ma volonte,
il fallut qu'elle quittat la ville ou nous etions, pour une residence
eloignee. De sorte que moi, fort trouble d'avoir perdu la protection de
mon secret, je me trouvai plus deconcerte que je n'aurais cru devoir
l'etre. Et pensant que, si je ne temoignais pas quelque chagrin de son
depart, on s'apercevrait plus tot de ma fraude, je me proposai de
l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains
passages s'y adresseront a ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura
le comprendre.
O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1]
Faites attention et regardez
S'il est une douleur egale a la mienne.
Je vous prie seulement de vouloir bien m'ecouter;
Et alors vous pourrez vous imaginer
De quels tourmens je suis la demeure et la clef.
L'Amour, non pour mon peu de merite
Mais grace a sa noblesse,
Me fit la vie si douce et si suave
Que j'entendais dire souvent derriere moi:
Ah! A quels merites
Celui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?
Maintenant, j'ai perdu toute la vaillance
Qui me venait de mon tresor amoureux,
Et je suis reste si pauvre
Que je n'ose plus parler.
Si bien que, voulant faire comme ceux
Qui par vergogne cachent ce qui leur manque,
Je montre de la gaite au dehors
Tandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2]
NOTES:
[1] _O voi che per la via d'Amore passate_.
[2] Commentaire du ch. VII.
CHAPITRE VIII
Apres le depart de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler a
sa gloire une femme jeune et de tres gracieuse apparence, laquelle etait
aimee dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui
pleuraient.
Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus
retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque
chose sur sa mort, a l'intention de celle pres de qui je l'avais vue. Et
c'est a cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis a son
sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les
deux sonnets qui suivent:
Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1]
En entendant ce qui le fait pleurer.
L'Amour entend les femmes sangloter de pitie,
Et leurs yeux temoignent de leur douleur amere.
C'est parce que la mort mechante a exerce
Son oeuvre cruelle sur un coeur aimable
En detruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmes
Les louanges du monde.
Ecoutez comment l'Amour lui a rendu hommage,
Car je l'ai vu sous une forme reelle[3]
Se lamenter sur cette belle image.
Et il levait a chaque instant ses yeux vers le ciel
Ou etait deja logee cette ame gracieuse
Qui avait ete une femme si attrayante.
Mort brutale, ennemie de la pitie,[4]
mere antique de la douleur,
Jugement dur et irrecusable,
Puisque tu as donne l'occasion a mon coeur afflige
De se livrer a ses pensees,
Ma langue se fatiguera a t'accuser;
Et si je te refuse toute excuse,
Il faut que je dise
Tes mefaits et tes crimes:
Non que le monde les ignore,
Mais pour soulever l'indignation
De quiconque se nourrit d'amour.
Tu as separe du monde la beaute,
Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.
Tu as detruit la grace amoureuse
D'une jeunesse joyeuse.
Je ne veux pas decouvrir ici davantage la femme
Dont les merites sont bien connus.
Celui qui ne merite pas son salut[5]
Qu'il n'espere jamais etre en sa compagnie[6].
NOTES:
[1] _Piangete amanti, perche piange amore_....
[2] C'est-a-dire que la mort peut depouiller une femme de tout ce qui
charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait.
[3] L'Amour represente ici Beatrice, qui etait elle-meme presente a
cette scene douloureuse.
[4] _Morte villana, di pieta nemica_....
[5] C'est a Beatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa
compagnie, c'est-a-dire dans le ciel.
[6] Commentaire du ch. VIII.
CHAPITRE IX
Quelques jours apres la mort de cette femme, il survint une chose qui
m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit ou etait
cette aimable femme qui avait servi a proteger mon secret, car le but de
mon voyage n'en etait pas tres eloigne. Et quoique je fusse en apparence
en nombreuse compagnie, il m'en coutait de m'en aller, a ce point que
mes soupirs ne parvenaient pas a degager l'angoisse ou mon coeur etait
plonge des que je me separais de ma Beatitude.
Or, le doux Seigneur[1], qui s'etait empare de moi par la vertu de cette
femme adorable, m'apparut dans mon imagination comme un pelerin vetu
simplement d'humbles habits. Il me paraissait hesitant, et il regardait
a terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle
riviere, dont le courant etait tres pur, et qui longeait la route ou je
me trouvais.
Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je
viens d'aupres de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et
je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonte je
t'avais fait avoir pres d'elle, je l'ai repris et je le porte a une
autre belle qui te servira a son tour de protection, comme l'avait fait
la premiere (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais
cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en
repeter quelques-unes, fais-le de maniere a ce qu'on ne puisse discerner
l'amour simule que tu avais montre a celle-la et qu'il te faudra montrer
a l'autre.»
Ceci dit, toute cette imagination disparut tout a coup, a cause du grand
pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altere, tout
pensif et accompagne de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et
le jour d'apres, je fis le sonnet suivant:
Chevauchant avant hier sur un chemin[2]
Contre mon gre et tout pensif,
Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,
Portant le simple vetement d'un pelerin.
Il avait un aspect tres humble
Comme s'il avait perdu toute sa dignite.
Il marchait pensif et soupirant,
La tete inclinee, comme pour ne pas voir les gens.
Quand il me vit, il m'appela par mon nom
Et dit: Je viens de loin,
La ou ton coeur se tenait par ma volonte,
Et je l'apporte pour qu'il serve a une nouvelle beaute.
Alors je me sentis tellement envahi par lui
Qu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse apercu comment.[3]
NOTES:
[1] L'Amour.
[2] _Cavalcando l'alta ier per un cammino_....
[3] Commentaire du ch. IX.
CHAPITRE X
Apres mon retour, je me mis a la recherche de cette femme que mon
Seigneur m'avait nommee sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon
discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma
protection, si bien que trop de gens en parlerent, en depassant les
limites de la discretion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort
penible. Et il resulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser
d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les
vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa
ce si doux salut dans lequel residait toute ma beatitude. Et ici
j'interromprai mon recit pour faire comprendre l'effet que son salut
exercait sur moi.
CHAPITRE XI
Lorsqu'elle venait a m'apparaitre, dans l'espoir de cet admirable salut,
je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charite m'envahissait,
qui me faisait pardonner a tous ceux qui m'avaient offense; et a
quiconque m'eut alors demande quelque chose je n'aurais repondu qu'un
mot: Amour, l'humilite peinte sur mon visage. Et quand elle etait sur le
point de me saluer, un esprit d'amour detruisait toutes mes sensations,
et se peignait sur mes organes visuels intimides, et il leur disait:
allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixes sur elle. Et qui
aurait voulu connaitre ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'a
regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me
saluait, l'amour ne parvenait pas a cacher mon intolerable beatitude:
mais je me trouvais ecrase par une telle douceur que mon corps, qui en
subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanime et
pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Beatitude,
laquelle surpassait et dominait toutes mes facultes.
CHAPITRE XII
Maintenant, revenant a mon recit, je dirai que, apres que ma Beatitude
m'eut ete refusee, je fus pris d'une douleur si vive que je me separai
de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes
larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaises, je me refugiai
dans ma chambre, ou je pouvais me lamenter sans etre entendu. Et la,
demandant misericorde a la reine de la courtoisie, je disais: Amour,
viens en aide a ton fidele. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant
qui vient d'etre battu.
Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre,
tout pres de moi, un jeune homme couvert d'un vetement d'une grande
blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, etendu comme
j'etais, et apres m'avoir regarde quelque temps, il me sembla qu'il
m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «_Fili, tempus est ut
praetermittantur simulata nostra_.»[1]
Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il
m'avait appele plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le
regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il
paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-meme
rassure, je commencai a lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi
pleures-tu?» Et lui: «_Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se
habent circumferentiae partes; tu autem non sic_.»[2]
Alors, en pensant a ses paroles, il me parut qu'il m'avait parle d'une
facon tres obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me
parles d'une maniere si obscure?» Il me repondit en langue vulgaire: «Ne
demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.»
Puis, je lui parlai du salut qui m'avait ete refuse, et je lui demandai
quelle en avait ete la raison. Voici comment il me repondit: «Notre
Beatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la
femme que je t'ai nommee sur le chemin des soupirs eprouvait a cause de
toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette tres noble femme, qui est
ennemie de toute espece de tort, n'a pas daigne saluer ta personne,
craignant d'avoir a en subir elle-meme quelque desagrement. Aussi comme
ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux
que tu ecrives quelque chose sous la forme de vers, ou tu exprimeras
l'empire que j'exerce sur toi a son sujet, et comment elle te fit sien
des ton enfance. Et tu peux en appeler en temoignage celui qui le sait
bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-la, je lui
en parlerai volontiers. Elle connaitra ainsi ce que tu penses, et
comprendra comment on s'y est trompe. Fais en sorte que tes paroles ne
soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas precisement a
elle, ce qui ne conviendrait guere. Et ne lui envoie rien sans moi pour
que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave
harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera necessaire.»[3]
Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai
que cette vision m'etait apparue a la neuvieme heure du jour. Et avant
d'etre sorti de ma chambre, j'avais resolu de faire une ballade ou je
suivrais ce que m'avait recommande mon Seigneur.
Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4]
Et que tu te presentes avec lui devant ma Dame,
Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elle
De mes excuses que tu lui chanteras.
Tu t'en vas, Ballade, d'une facon si courtoise
Que, meme sans sa compagnie,
Tu pourras te presenter partout sans crainte.
Mais si tu veux y aller en toute securite,
Va d'abord retrouver l'Amour;
Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.
Car celle qui doit t'entendre
Si, comme je le crois, elle est irritee contre moi,
S'il ne t'accompagnait pas,
Elle pourrait bien te recevoir mal.
Et, quand vous serez la ensemble,
Commence a lui dire avec douceur,
Apres lui en avoir d'abord demande la permission:
Madame, celui qui m'envoie vers vous
Veut, s'il vous plait,
Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.
C'est l'amour qui, a cause de votre beaute,
A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet a ses regards.
Aussi, pourquoi il a regarde ailleurs,
Jugez-en par vous-meme, du moment que son coeur n'a pas change.
Dis-lui: Madame, son coeur a garde
Une foi si fidele
Que sa pensee est a tout instant prete a vous servir.
Il a ete votre tout d'abord, et il ne s'est pas dementi.
Si elle ne le croit pas,
Dis qu'elle demande a l'Amour si cela est vrai,
Et a la fin prie-la humblement,
S'il ne lui plait pas de me pardonner,
Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,
Et elle verra son serviteur lui obeir.
Et dis a celui qui est la clef de toute pitie,[5]
Avant que tu ne t'en ailles,
De lui expliquer mes bonnes raisons[6]
Par la grace de mes paroles harmonieuses.
Reste ici aupres d'elle
Et dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.
Et si elle lui pardonne a ta priere
Viens lui annoncer cette belle paix.
Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,
Au moment qui te paraitra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7]
NOTES:
[1] «Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.»
[2] «Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont a
egale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours
le meme, et toi tu changes.) _Commentaire_ de Giuliani.
[3] Commentaire de ch. XII.
[4] _Ballata, io vo' che tu ritruovi amore_....
[5] L'Amour.
[6] Ceci veut dire sans doute: c'etait pour ne pas vous compromettre.
[7] Commentaire du ch. XII.
CHAPITRE XIII
Apres la vision que je viens de raconter, et apres avoir dit les paroles
que l'Amour m'avait imposees, me vinrent des pensees nombreuses et
diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une a une, sans pouvoir
m'en defendre. Parmi celles-ci, quatre m'otaient tout repos.
L'une d'elles etait celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce
qu'elle ecarte de toute vilenie l'esprit de son fidele. L'autre etait
que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est
soumis, plus il faut passer par des chemins penibles et douloureux.
Une autre etait celle-ci: le nom de l'Amour est si doux a entendre
qu'il parait impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car
les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliques, comme il est
ecrit: _nomina sunt complementa rerum_. La quatrieme etait celle-ci: la
femme a qui l'Amour t'attache si etroitement n'est pas comme les autres
femmes dont le coeur se meut si legerement.
Et chacune de ces pensees me faisait la guerre au point que je
ressemblais a celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait
bien marcher, mais qui ne sait pas ou il va. Et si je songeais a
chercher un chemin battu, c'est-a-dire celui que prendraient les autres,
ce chemin se trouvait tout a fait contraire a mes pensees, qui etaient
de faire appel a la pitie, et de me remettre entre ses bras. C'est dans
cet etat que je fis le sonnet suivant:
Toutes mes pensees parlent d'amour,[1]
Et le font de manieres si diverses
Que l'une me fait vouloir m'y soumettre
Et une autre me dit que c'est une folie.[2]
Une autre m'apporte les douceurs de l'esperance,
Et une autre me fait verser des larmes abondantes.
Elles s'accordent seulement a demander pitie,
Tout tremblant que je suis de la peur qui etreint mon coeur.
C'est a ce point que je ne sais de quel cote me tourner;
Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.
C'est ainsi que je me trouve comme egare dans l'amour.
Et si je veux les accorder toutes
Il faut que j'en appelle a mon ennemie,
Madame la Pitie[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4]
NOTES:
[1] _Tutti li miei pensier parlan d'amore_....
[2] Il y a ici deux versions differentes: Fraticelli lit _folle,_ folie,
version que j'ai suivie. Giuliani lit _forte_, ce qui signifierait que
cette pensee est plus forte.
[3] Il explique lui-meme que c'est par ironie qu'il appelle _Madonna
Pieta_ la _mia nemica_.
[4]Commentaire du ch. XIII.
CHAPITRE XIV
Apres que ces diverses pensees se furent livre de telles batailles, il
arriva que cette adorable creature se rendit a une reunion ou se
trouvaient assemblees un grand nombre de dames, et j'y fus amene par un
de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant la ou tant de
femmes venaient faire montre de leur beaute. Je ne savais donc pas ou
j'etais amene, me confiant a l'ami qui allait me conduire ainsi
jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous
venus pres de ces dames?» il me repondit: «C'est pour qu'elles soient
servies d'une maniere digne d'elles.»
La verite est que ces femmes s'etaient reunies chez une d'elles qui
s'etait mariee ce jour-la et les avait invitees, suivant la coutume de
cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son
nouvel epoux. De sorte que, pensant faire plaisir a cet ami, je me
decidai a venir me tenir a la disposition de ces dames en sa compagnie.
Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement
extraordinaire qui partait du cote gauche de ma poitrine et s'etendit
tout a coup dans le reste de mon corps.
Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le
tour de la salle et, craignant que l'on se fut apercu de mon
tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu
d'elles la divine Beatrice. Alors, mes esprits se trouverent tellement
aneantis par la violence de mon amour, quand je me vis si pres de ma
Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la
vision.
Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-memes l'image
de cette merveille, ils ne parvenaient pas a la contempler, et ils en
souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'etions
pas ainsi projetes hors de nous-memes, nous pourrions rester a regarder
cette merveille, comme font les autres.
Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'etais transfigure,
commencerent par s'etonner, puis se mirent a parler entre elles et a
rire et a se moquer de moi avec la gentille Beatrice. Alors mon ami, qui
ne se doutait de rien, s'en apercut aussi et, me prenant par la main,
m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais.
Alors, un peu calme et ayant repris mes esprits aneantis, et ceux-ci
ayant retrouve la possession d'eux-memes, je lui dis: «J'ai mis les
pieds dans cette partie de la vie ou l'on ne peut aller plus loin avec
la pensee de s'en revenir.»[2]
Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes ou pleurant, et
honteux de moi-meme, je me disais: «Si cette femme savait dans quel
etat je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois
plutot qu'elle en aurait grande pitie.» Et, tout en pleurant ainsi, je
me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient a elle-meme et lui
expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que
j'etais bien sur qu'elle n'en etait pas consciente, et que si elle
l'avait ete, sa compassion aurait gagne les autres. Et je souhaitais
qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'a elle,
Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3]
Et vous ne savez pas, Madame, d'ou vient
Que je vous montre un visage si nouveau
Quand je contemple votre beaute.
Si vous le saviez, votre pitie ne pourrait pas
Garder contre moi votre habituelle rigueur.
Car l'Amour, lorsqu'il me trouve pres de vous,
S'enhardit et prend un tel empire
Qu'il frappe mes esprits craintifs,
Et les tue ou les chasse,
De sorte qu'il reste seul a vous regarder.
C'est ce qui me fait changer de figure,
Mais pas assez pour que je ne sente pas alors
Les angoisses ou me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4]
NOTES:
[1] Ceci est une allusion a un incident qui allait se produire peu
d'instants apres.
[2] J'ai cru que j'allais mourir.
[3] _Coll' altre donne mia vista gabbate_....
[4] Commentaire du ch. XIV.
CHAPITRE XV
Apres cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensee opiniatre,
qui ne me quittait guere, mais me reprenait continuellement et me
disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de
cette femme, pourquoi cherches-tu a la voir? Si elle te le demandait,
qu'aurais-tu a lui repondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre
pour le faire?
Et une autre pensee repondait humblement: si je ne perdais pas toutes
mes facultes et que j'eusse assez de liberte pour lui repondre, je lui
dirais: aussitot que je m'imagine sa merveilleuse beaute, il me vient un
desir de la voir d'une telle puissance qu'il detruit, qu'il tue dans ma
memoire, tout ce qui pourrait s'elever contre lui, et les souffrances
passees ne sauraient retenir mon desir de chercher a la voir.
Alors, cedant a ces pensees, je songeai a lui adresser certaines paroles
dans lesquelles, en m'excusant pres d'elle des reproches que j'avais pu
lui adresser[1], je lui ferais connaitre ce qu'il advient de moi quand
je l'approche.
Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2]
Quand je vous vois, o ma belle joie!
Et quand je suis pres de vous, j'entends l'Amour
Qui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.
Mon visage montre la couleur de mon coeur,
Et quand il s'evanouit, il s'appuie ou il peut[3]
Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,
Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.
Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,
S'il ne venait pas rassurer mon ame eperdue,
Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,
Et en me temoignant cette pitie que votre rire tue,
Et que ferait naitre cet aspect lamentable
Des yeux qui ont envie de mourir.[4]
NOTES:
[1] Il parait que Dante s'etait plaint hautement, soit en paroles soit
autrement, du rire moqueur de Beatrice. Mais il ne s'est pas explique
davantage sur ce sujet.
[2] _Cio che m'incontra nella menta, more_....
[3] Ici le _coeur_ est pris pour la personne. Allusion a la scene de la
page 54.
[4] Commentaire du ch. XV.
CHAPITRE XVI
Ce sonnet, apres que je l'eus ecrit, m'amena a dire encore quatre choses
sur mon etat, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprime.
La premiere est que je souffrais souvent quand ma memoire venait
representer a mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.
La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout a coup avec tant de
violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensee, celle qui me
parlait de ma Dame.
La troisieme est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi,
je partais tout pale pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait
cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'etait arrive en m'approchant
d'elle.
La quatrieme est comment cette vue ne venait pas a mon secours, mais
venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du
sonnet suivant.
Souvent me revient a l'esprit[1]
L'angoisse que me cause l'amour.
Et il m'en vient une telle pitie que souvent
Je dis: helas, cela arrive-t-il a quelqu'un d'autre
Que l'amour m'assaille si subitement
Que la vie m'abandonne presque,
Et il ne me reste alors de vivant pour me sauver
Qu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous.
Puis, je m'efforce de venir moi-meme a mon aide;
Et tout pale et depourvu de tout courage
Je viens vous voir, croyant me guerir:
Et si je leve les yeux pour regarder,
Mon coeur se met a trembler si fort
Que ses battements cessent de se faire sentir.[2]
NOTES:
[1] _Spesse fiate vennemi alla mente_....
[2] Commentaire du ch. XVI.
CHAPITRE XVII
Apres avoir fait ces trois sonnets adresses a cette femme, comme ils
faisaient le recit exact de mon etat, j'ai cru devoir me taire, parce
qu'il me semblait avoir assez parle de moi. Mais bien que je cesse de
lui parler, il me faut reprendre une matiere nouvelle et plus noble que
la precedente. Et comme ce nouveau sujet sera agreable a entendre, je
vais le traiter aussi brievement que possible.
CHAPITRE XVIII
Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon
coeur, certaines dames, qui se reunissaient parce qu'elles aimaient a se
trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles
ayant ete temoin de mes violentes emotions. Et comme je me trouvais
passer pres d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'etait une femme
d'un parler agreable. Quand je fus arrive devant elles, je vis bien que
ma charmante dame n'etait pas la, et, rassure, je les saluai et leur
demandai ce qu'il y avait pour leur service.
Ces dames etaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre
elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et
d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles, tournant les yeux vers moi
et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu
donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa presence?
Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un
genre tres particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et
toutes les autres se regarderent en attendant ma reponse.
Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour etait le
salut de cette femme, dont vous entendez peut-etre parler. C'est en cela
que residait la beatitude qui etait la fin de tous mes desirs. Mais,
depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par
sa grace toute ma beatitude dans ce qui ne peut me manquer.»
Ces dames se mirent alors a parler entre elles et, de meme que nous
voyons quelquefois tomber la pluie melee a une neige tres blanche, il me
semblait voir leurs paroles entrecoupees de soupirs. Et quand elles
eurent ainsi parle quelque temps ensemble, celle qui m'avait adresse la
parole la premiere me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi reside
ta beatitude.» Et je repondis: «Elle reside dans les paroles qui sont a
la louange de ma Dame.» Et elle dit a son tour: «Si tu disais vrai, ce
que tu nous as dit en parlant de ton etat, tu l'aurais dit dans un autre
sens.»[1]
Et je les quittai en reflechissant a ces paroles, presque honteux de
moi-meme, et je me disais en marchant: si je trouve une telle beatitude
dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu
parler d'elle differemment? Alors je resolus de prendre toujours
desormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais
beaucoup a cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de
trop eleve relativement a moi-meme, de sorte que je n'osais plus m'y
mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le desir de parler et
la peur de commencer.
NOTE:
[1] Commentaire du ch. XVIII.
CHAPITRE XIX
Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un
ruisseau aux eaux tres claires[1], il me vint une volonte si forte de
parler que je commencai a songer a la maniere dont je m'y prendrais, et
j'ai pense qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de
m'adresser aux femmes a la seconde personne, et non a toutes les femmes,
c'est-a-dire aux femmes distinguees, et qui ne sont pas seulement des
femmes. Et alors ma langue se mit a parler comme si elle eut ete mue par
elle-meme, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors
ces mots de cote dans ma memoire avec une grande joie, en pensant a les
prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, apres
y avoir songe pendant plusieurs jours, je commencai cette canzone.[2]
Femmes qui comprenez l'amour,[3]
Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame,
Non pas que je pense arriver au bout de sa louange,
Mais pour satisfaire mon esprit.
Je dis donc que, quand je pense a ses merites,
L'amour se fait sentir en moi si doux
Que, si la hardiesse ne venait a me manquer,
Mes accens rendraient tout le monde amoureux.
Et je ne veux pas non plus me hausser a un point
Que je ne saurais soutenir jusqu'a la fin.
Mais je traiterai delicatement de sa grace infinie
Avec vous, femmes et jeunes filles amoureuses,
Car ce n'est pas une chose a en entretenir d'autres que vous
Un ange a fait appel a la divine Intelligence et lui a dit:
Seigneur, on voit dans le monde
Une merveille dont la grace procede
D'une ame qui resplendit jusqu'ici.
Le ciel, a qui il ne manque
Que de la posseder, la demande a son Seigneur,
Et tous les saints la reclament.
La pitie seule prend notre parti[4]
Car Dieu dit en parlant de ma Dame:
O mes bien aimes, souffrez en paix
Que votre esperance attende tant qu'il me plaira
La ou il y a quelqu'un qui s'attend a la perdre,
Et qui dira dans l'Enfer aux mechans:
J'ai vu l'esperance des Bienheureux.
Ma Dame est donc desiree la-haut dans le ciel.
Maintenant je veux vous faire connaitre la vertu qu'elle possede,.
Et je dis: que celle qui veut paraitre une noble femme
S'en aille avec elle, car quand elle s'avance
L'Amour jette au coeur des mechans un froid
Tel que leurs pensees se glacent et perissent;
Et celui qui s'arreterait a la contempler
Deviendrait une chose noble ou mourrait.
Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digne
De la regarder, il eprouve les effets de sa vertu,
Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salut
Il se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses.
Et Dieu lui a encore accorde une plus grande grace:
C'est que celui qui lui a parle ne peut plus finir mal.
L'Amour dit d'elle: comment une chose mortelle
Peut-elle etre si belle et si pure!
Puis il la regarde, et jure en lui-meme
Que Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse.
Elle porte ce teint de perle[5]
Qui convient aux femmes, mais sans exageration.[6]
Elle est tout ce que la nature peut faire de bien,
Et on la prend pour le type de la beaute.
De ses yeux, quand ils se meuvent,
Sortent des esprits enflammes d'amour
Qui blessent les yeux de ceux qui les regardent,
Et puis s'en vont droit au coeur.
Vous voyez l'amour peint sur ses levres
Sur lesquelles le regard ne peut demeurer fixe.
Canzone, je sais que c'est surtout les femmes
Que tu viendras trouver quand je t'aurai envoyee.
Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai elevee
Comme une enfant de l'Amour, pure et modeste,
Que, la ou tu iras, ta dises en priant:
Apprenez-moi ou je dois aller, car je suis envoyee
A celle dont la louange est ma parure.
Et si tu ne veux pas aller inutilement,
Ne t'arrete pas pres des gens indignes.
Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrer
Qu'a des femmes ou a des hommes d'elite
Qui te montreront le chemin le plus court.
Tu trouveras l'Amour pres d'elle:
Recommande-moi, comme c'est ton devoir, a l'un et a l'autre.[7]
NOTES:
[1] C'etait probablement le _Mugnone_.
[2] N'est-ce pas la un exemple curieux de la methode de travail ou de
composition du Poete? Nous le verrons plus loin s'y reprendre a deux
fois pour ecrire un sonnet.
[3] _Donne ch' avete intelletto d'amore_.... Faut-il voir dans le mot
_intelletto_ l'idee de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)
[4] Dieu a pitie de nous en nous la conservant.
[5] Il repete souvent que la paleur est la couleur de l'amour, et la
teinte de la perle en est le type.
[6] _Non fuor misura_.
[7] Commentaire du ch. XIX.
CHAPITRE XX
Apres que cette canzone eut ete un peu repandue dans le monde, comme
quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce
que c'est que l'amour[1], s'etant d'apres cela fait de moi peut-etre une
opinion exageree. De sorte que je pensai qu'apres avoir ecrit ce qui
precede, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour
obliger mon ami, je me decidai a consacrer quelques mots a ce sujet.
Amour et noblesse de coeur sont une meme chose,[2]
Comme l'a dit le poete.
C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autre
C'est comme si l'ame raisonnable allait sans la raison.
Quand la nature est amoureuse,
L'Amour devient son maitre et le coeur est sa demeure.
C'est la qu'il se repose quelquefois un instant,
Et quelquefois y sejourne longtemps.
Puis la beaute apparait dans une femme sage,[3]
Et elle plait tellement aux yeux que dans le coeur
Nait un desir de la chose qui plait.
Et ce desir persiste en lui assez
Pour eveiller un desir d'amour.
C'est la meme chose qu'un homme de valeur eveille chez une femme.[4]
NOTES:
[1] Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagne
les deux poetes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poete
est Guido Guinicelli (_a cor gentil ripera sempre amore_).
[2] _i. Amore e cor gentil none una cosa_....
[3] _Saggia donna. Saggia_ doit avoir ici une extension particuliere et
qui repond a _uomo valente_ du dernier vers.
[4] Commentaire du ch. XX.
CHAPITRE XXI
Apres avoir traite de l'amour dans ces vers, il me vint a l'idee de dire
a la louange de cette beaute des paroles ou je montrerais comment cet
amour s'eveille pour elle, et comment non seulement il s'eveille la ou
il dormait, mais comment, grace a son action merveilleuse, il s'eveille
la ou il n'etait pas en puissance.
Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1]
De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit.
Ou elle passe chacun se tourne vers elle
Et son salut fait trembler le coeur,
De sorte que baissant son visage on palit,
Et on se repent de ses propres fautes.
L'orgueil et la colere s'enfuient devant elle.
Aides-moi, Mesdames, a lui faire honneur.
Toute douceur, toute pensee modeste,
Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler;
Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement.
Ce qu'elle parait etre quand elle sourit un peu
Ne peut se dire ni se retenir en esprit,
Tant est merveilleux un tel miracle.[2]
NOTES:
[1] _Negli occhi porta la mia donna Amore...._
[2] Commentaire du ch. XXI.
CHAPITRE XXII
Peu de jours s'etaient passes quand, suivant le plaisir du glorieux
Seigneur qui ne s'est pas refuse a mourir lui-meme, celui qui avait
ete le pere d'une telle merveille qu'etait cette tres noble Beatrice
quitta la vie pour la gloire eternelle.
Et comme une telle separation est douloureuse pour ceux qui restent et
avaient ete amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection
aussi intime que celle d'un bon pere pour un enfant tendre, et d'un
enfant tendre pour un bon pere, et comme cette femme possedait un haut
degre de bonte, et que son pere etait aussi d'une grande bonte (comme on
le croyait et comme c'etait la verite), elle fut plongee dans une
douleur tres amere.
Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les
hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or
beaucoup de femmes s'etaient reunies la ou cette Beatrice pleurait a
faire pitie. Et moi-meme j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais
parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement
que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.»
Puis elles passerent, et je restai plonge dans une telle tristesse que
les larmes inondaient mon visage, et que je devais a chaque instant
cacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'etait que je me trouvais dans
un endroit ou passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle,
attentif a ce qu'elles disaient, je serais alle me cacher aussitot que
mes larmes commencerent a couler. Et, comme je me tenais toujours la,
d'autres passerent encore devant moi, qui se disaient les unes aux
autres: «Qui de nous pourra etre gaie, maintenant que nous l'avons vue
tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure
ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient
encore: «Comme il est change! Il ne parait plus du tout le meme.»
C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de
moi. Je pensai alors a prononcer quelques paroles que je pouvais bien
exprimer a propos de tout ce que j'avais entendu dire a ces femmes. Et
comme je leur en aurais volontiers demande la permission, si je ne
m'etais trouve retenu par quelque crainte, je me decidai a faire comme
si je la leur avais demandee et qu'elles m'eussent repondu. Je fis alors
deux sonnets: dans l'un, je m'adresse a elles comme j'aurais pu le faire
de vive voix; dans l'autre, je prends la reponse dans les mots que
j'avais entendu prononcer comme s'ils avaient ete reellement adresses a
moi-meme.
O vous dont la contenance affaissee[1]
Et les yeux baisses temoignent de votre douleur,
D'ou venez-vous? Et dites-moi
Pourquoi la compassion est peinte sur votre visage.
Est-ce que vous avez vu notre Dame
Le visage baigne des pleurs de son filial amour?
Dites-le-moi, Mesdames,
Car mon coeur me le dit a moi-meme,
Et je le vois rien qu'a votre demarche.
Et si vous venez d'un endroit si pitoyable
Veuillez rester ici un moment avec moi,
Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas.
Car je vois combien vos yeux ont pleure,
Et je vois votre visage si altere
Que le coeur m'en tremble rien qu'a le voir.
Es-tu celui qui a parle si souvent[2]
De notre dame, en ne l'adressant qu'a nous?
Tu lui ressembles par la voix,
Mais ton visage n'est pas reconnaissable.
Pourquoi pleures-tu dans ton coeur,
Que tu fais naitre chez les autres la compassion de toi-meme?
Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peux
Celer ta propre douleur?
Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.
Il est inutile de chercher a nous consoler,
Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs.
Elle a la pitie tellement empreinte sur son visage
Que quiconque l'eut voulu regarder
Serait tombe mort devant elle.[3]
NOTES:
[1] _Voi, che portate la sembianza umile_....
[2] _Se' tu volui c'hai trattata sovente_.... Dans ce second sonnet, le
poete donne la parole aux femmes a qui il s'etait adresse dans le
precedent.
[3] Commentaire du ch. XXII.
CHAPITRE XXIII
Quelques jours apres ceci, il m'advint dans certaines parties de ma
personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant
plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me
fallut rester semblable a ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme
le neuvieme jour je fus pris de douleurs intolerables, il me vint une
pensee qui etait celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensee
pendant quelque temps, je revins a celle de ma vie miserable. Et, voyant
combien la vie tient a peu de chose, meme quand la sante est parfaite,
je me mis a pleurer en dedans de moi-meme sur tant de misere, et, dans
mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Beatrice meure un
jour!» Et je tombai alors dans un egarement tel que je fermai les yeux
et commencai a m'agiter comme un frenetique, puis a divaguer.
Alors m'apparurent certains visages de femmes echevelees qui me
disaient: «tu mourras aussi». Et apres ces femmes vinrent d'autres
visages etranges et horribles a voir qui me disaient: «tu es mort». Et
mon imagination continuant a s'egarer, j'en vins a ce point que je ne
savais plus ou j'etais. Je croyais toujours voir des femmes echevelees,
extremement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil
s'obscurcissait tellement que les etoiles se montraient d'une couleur
qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux
qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands
tremblemens de terre.[1] Et au milieu de ma surprise et de mon effroi,
je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton
admirable Dame n'est plus de ce monde».
Alors, je me mis a pleurer a chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement
dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce
moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui
remontaient en suivant un petit nuage tres blanc. Et ils chantaient d'un
air de triomphe _hosanna in excelsis_, sans que j'entendisse autre
chose.[2]
Il me sembla alors que mon coeur, qui etait tout amour, me disait: il
est vrai que notre Dame est etendue sans vie; et je crus aller voir ce
corps qui avait loge cette ame bienheureuse et si pure. Et cette
imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme
morte, et des femmes qui lui couvraient la tete d'un voile blanc. Et son
visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici
que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur a
la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens a
moi, ne me repousse pas. Tu dois etre bonne, puisque tu as habite ce
corps. Viens a moi, car je te desire beaucoup: tu vois que je porte deja
ton empreinte.
Et il me sembla alors qu'apres avoir vu remplir ces douloureux offices
que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais
le ciel, et je disais a haute voix: «O ame bienheureuse, bienheureux est
celui qui te voit!»
Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et
appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait pres de mon
lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient a ma propre
maladie, se mit tout effrayee a pleurer comme moi. Et les autres femmes
qui etaient dans la chambre, attirees par ses pleurs et s'apercevant que
je pleurais aussi, l'eloignerent de moi: cette jeune femme etait une de
mes plus proches parentes.
Alors elles s'approcherent toutes de mon lit et voulurent me reveiller,
car elles croyaient que je revais, et elles me disaient: «Ne dors plus,
ne te laisse pas decourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient,
mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Beatrice,
sois benie!» Et a peine avais-je prononce Beatrice que j'ouvris les
yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'etais trompe. Et, tout en
prononcant ce nom, ma voix etait tellement brisee que ces femmes ne
pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un
avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles
se mirent a dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajouterent
entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses
pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi,
ayant retrouve un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon
imagination, je leur repondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors
je commencai par le commencement, et je finis en leur disant ce que
j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimee. Et plus tard,
gueri de ma maladie, je resolus de raconter ce qui m'etait arrive, parce
qu'il m'a semble que ce serait une chose interessante.
Une femme jeune et compatissante,[3]
Ornee de toutes les graces humaines,
Se trouvait la ou j'appelais a chaque instant la mort.
Voyant mes yeux pleins d'angoisse
Et entendant mes paroles depourvues de sens,
Elle s'effraya et se mit a pleurer a chaudes larmes.
Et d'autres femmes, attirees pres de moi
Par celle qui pleurait ainsi,
L'eloignerent et chercherent a me faire revenir a moi.
L'une me disait: il ne faut pas dormir,
Et une autre: pourquoi te decourager?
Alors je laissai cette etrange fantaisie
fit je prononcai le nom de ma Dame.
Ma voix etait si douloureuse
Et tellement brisee par l'angoisse et les pleurs
Que mon coeur seul entendit ce nom resonner.
Et, la honte peinte sur mon visage,
L'Amour me fit me tourner vers elles.
Ma paleur etait telle
Qu'elles se mirent a parler de ma mort:
Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une a l'autre.
Et elles me repetaient:
«Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?»
Quand j'eus repris un peu de force
Je dis: «Mesdames, je vais vous le dire.
Tandis que je pensais a la fragilite de ma vie,
Et que je voyais combien sa duree tient a peu de chose,
L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit a pleurer;
De sorte que mon ame fut si egaree
Que je disais en soupirant, dans ma pensee:
«Il faudra bien que ma Dame meure un jour!»
Et mon egarement devint tel alors
Que je fermai mes yeux appesantis;
Et mes esprits etaient tellement affaiblis
Qu'ils ne pouvaient plus s'arreter sur rien.
Et alors mon imagination,
Incapable de distinguer l'erreur de la verite,
Me fit voir des femmes desolees
Qui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.»
Puis je vis des choses terribles.
Dans la fantaisie ou j'entrais
Je ne savais pas ou je me trouvais,
Et il me semblait voir des femmes echevelees
Qui pleuraient, et qui lancaient leurs lamentations
Comme des fleches de feu.
Puis je vis le soleil s'obscurcir peu a peu,
Et les etoiles apparaitre,
Et elles pleuraient ainsi que le soleil.
Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomber
Et je sentais la terre trembler.
Alors m'apparut un homme pale et defait
Qui me dit: «Qu'est-ce que tu fais la? Tu ne sais pas la nouvelle?
Ta Dame est morte, elle qui etait si belle.»
Je levais mes yeux baignes de pleurs
Quand je vis (comme une pluie de manne)
Des anges se dirigeant vers le ciel,
Precedes d'un petit nuage
Derriere lequel ils criaient tous: hosanna!
S'ils avaient crie autre chose, je vous le dirais bien.
Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,
Viens voir notre Dame qui est gisante.
Mon imagination, dans mon erreur,
Me mena voir ma Dame morte;
Et quand je l'apercus
Je voyais des femmes la recouvrir d'un voile.
Et elle avait une telle apparence de repos
Qu'elle semblait dire: je suis dans la paix.
Et la voyant si calme
Je ressentis une telle douceur
Que je disais; O mort, desormais que tu me parais douce,
Et que tu dois etre une chose aimable,
Puisque tu as habite dans ma Dame!
Tu dois avoir pitie et non colere.
Tu vois que je desire tant t'appartenir
Que je porte deja tes couleurs.
Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.
Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.
Et, quand je fus seul,
Je disais en regardant le ciel:
Heureux qui te voit, o belle ame....
C'est alors que vous m'avez appele,
Et grace a vous ma vision disparut.[4]
NOTES:
[1]
. . . . . . . . . . _O heavy hour!_
_Methink it should be now a huge eclipse_
_O sun and moon, and that th'affrighted globe_
_Should yawn in alteration_....
(SHAKESPEARE, _Otello_, act. V.)
[2] Ce petit nuage tres blanc etait l'ame de Beatrice.
[3] _Donna pietosa e di novella etate_....
[4] Commentaire du ch. XXIII.
CHAPITRE XXIV
Apres tous ces reves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part a
songer, je sentis que mon coeur se mettait a trembler, comme si j'eusse
ete en presence de cette femme. Alors mon imagination me fit voir
l'Amour. Il me semblait venir d'aupres d'elle, et parler a mon coeur
d'un air joyeux. «Benis le jour ou je t'ai pris, disait-il, parce que tu
dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que
ce n'etait pas mon propre coeur, tant il etait change.
Et peu apres ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de
l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'etait cette beaute
celebre dont mon meilleur ami[1] etait tres epris, et qui exercait sur
lui beaucoup d'empire. Elle avait nom _Giovanna_[2], mais a cause de sa
beaute sans doute on l'appelait _Primavera_[3]. Et en regardant derriere
elle je vis l'admirable Beatrice qui venait!
Ces dames s'approcherent de moi l'une apres l'autre, et il me sembla que
l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue
la premiere aujourd'hui qu'il faut l'appeler _Primavera_. C'est moi qui
ai voulu qu'on l'appelat _Prima verra_[4], parce qu'elle sera venue la
premiere le jour ou Beatrice se sera montree apres le delire de son
fidele. Et si l'on veut considerer son premier nom, autant vaut dire
_Primavera_, parce que son nom _Giovanna_ vient de Giovanni (saint Jean)
celui qui a precede la vraie lumiere en disant: «_Ego vox clamantis in
deserto: parate viam Domini_.»[5]
Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots,
c'est-a-dire: «Qui voudrait y regarder de tout pres appellerait cette
Beatrice l'Amour; a cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.»
Alors moi, en y repensant, je me proposai d'ecrire quelques vers a mon
excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire),
croyant que son coeur etait occupe encore de la beaute de la belle
Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:
J'ai senti se reveiller dans mon coeur[7]
Un esprit amoureux qui dormait;
Puis, j'ai vu venir de loin l'Amour
Si joyeux qu'a peine si je le reconnaissais.
Il disait: il faut maintenant que tu penses a me faire honneur.
Et il souriait a chacun des mots qu'il prononcait.
Et comme mon Seigneur se tenait pres de moi,
Je regardai du cote d'ou il venait
Et je vis Monna Vanna et Monna Rice[8]
Venir de mon cote,
L'une de ces merveilles apres l'autre.
Et, comme je me le rappelle bien,
L'amour me dit: celle-ci est _Primavera_,
Et celle-la a nom _Amour_, tant elle me ressemble.[9]
NOTES:
[1] Guido Cavalcanti.
[2] _Giovanna_, Jeanne.
[3] _Primavera_, printemps.
[4] _Prima verra_, elle viendra la premiere.
[5] Je suis celui qui crie dans le desert: preparez la voie du Seigneur.
[6] Il parait que Guido, lorsque ce sonnet fut ecrit, avait cesse d'etre
epris de Giovanna.
[7] _Io mi sentii svegliar dentro allo care_....
[8] _Madonna Giovanna_ et _Madonna Beatrice_.
[9] Commentaire du ch. XXIV.
CHAPITRE XXV
Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'etonner de ce que je
dis de l'Amour, comme s'il etait une chose en soi et, non pas seulement
comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle,
ce qui serait faux au point de vue de la realite: car l'amour n'est pas
en soi une substance, mais un accident en substance.
J'ai parle de lui comme s'il etait un corps, et meme un homme, dans
trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin.
Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut etre que le fait d'un corps,
il semble que je fais apparaitre l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit
qu'il souriait, et meme qu'il parlait, comme c'est la le propre de
l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1]
Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait
pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parle de l'amour
quelques poetes en langue latine. Parmi nous, comme peut-etre encore
ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'etait que les poetes lettres et
non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas
beaucoup d'annees qu'apparurent pour la premiere fois ces poetes
vulgaires, c'est-a-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en
vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de
l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.
Et ce qui fait que des ecrivains inferieurs ont acquis quelque
reputation, c'est qu'ils furent les premiers a se servir de la langue
vulgaire. Et le premier poete vulgaire ne parla ainsi que pour se faire
entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci
est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets
amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut des le commencement consacre
seulement au parier d'amour.[3]
C'est ainsi que, comme on a accorde aux poetes une plus grande licence
de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres
que des poetes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder
plus de licence qu'aux autres ecrivains vulgaires. Donc, si l'on accorde
aux poetes des figures ou des expressions de rhetorique, il faut
l'accorder a tous ceux qui parlent en vers.
Nous voyons donc que, si les poetes ont parle des choses inanimees comme
si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler
ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le
sont pas (c'est-a-dire de choses qui ne le sont pas et de choses
accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il
convient que celui qui ecrit par rimes en fasse autant, non sans
raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose.
Que les poetes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par
Virgile, lequel dit que Junon, c'est-a-dire une deesse ennemie des
Troyens, dit a Eole, maitre des vents, dans le premier chapitre de
l'Eneide: _Eole, namque tibi_, etc., et que celui-ci lui repondit:
_Tuus, O regina, quid optes_, etc. Et, dans ce meme poete, une chose qui
n'est pas animee dit a une chose animee dans le troisieme chapitre de
l'Eneide: _Dardanidae duri_, etc. Dans Lucain la chose animee dit a la
chose inanimee: _Multum, Roma, tamen debes civilibus armis_. Et dans
Horace, l'homme parle a la science meme comme a une autre personne. Et
non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprete
du bon Homere dans sa Poetique: _dic mihi, Musa, virum_. Suivant Ovide,
l'Amour parle comme s'il etait une personne humaine, au commencement du
livre _de Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait_. Et
c'est par tout cela que peuvent paraitre clairs differens passages de
mon livre.
Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui
vient d'etre dit, j'ajoute que les poetes ne parlent pas ainsi sans
raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans
avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande
honte a celui qui rimerait une chose sous vetement de figure ou sous
couleur de rhetorique, et puis, interroge, ne saurait en expliquer les
paroles de maniere a leur donner un sens veritable. Et mon excellent
ami[4] et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.
NOTES:
[1] Si, dans les vers passionnes de la _Vita nuova_ nous reconnaissons
le poete de la _Divine Comedie_, nous retrouvons ici l'auteur de _Il
Convito_.
[2] Languedoc.
[3] _Il Convito_.
[4] Guido Cavalcanti.
CHAPITRE XXVI
Cette charmante femme dont il vient d'etre question paraissait si
aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait
pour la voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de
quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilite tel
qu'il n'osait pas lever les yeux ni repondre a son salut. Et ceux qui
l'ont eprouve peuvent en porter temoignage a ceux qui ne le croiraient
pas. Elle s'en allait couronnee et vetue de modestie, ne tirant aucune
vanite de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup repetaient,
quand elle etait passee: «Ce n'est pas une femme, c'est un des plus
beaux anges de Dieu.» D'autres disaient: «C'est une merveille; beni soit
Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable».
Je dis qu'elle se montrait si aimable et ornee de toutes sortes de
beautes que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur
candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la
regarder sans soupirer aussitot. Tout ceci et bien d'autres choses
admirables emanent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi,
pensant a tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je
voulus dire tout ce qu'elle repandait d'excellent et d'admirable, afin
que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi,
connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer.
Ma Dame se montre si aimable[1]
Et si modeste quand elle vous salue
Que la langue vous devient muette et tremblante,
Et les yeux n'osent la regarder.
Elle s'en va revetue de bonte et de modestie
En entendant les louanges qu'on lui adresse.
Elle semble etre une chose descendue du ciel
Sur la terre pour y faire voir un miracle.
Elle est si plaisante a qui la regarde
Que les yeux en transmettent au coeur une douceur
Que ne peut comprendre qui ne l'a pas eprouvee.
Il semble que de son visage emane
Un esprit suave et plein d'amour
Qui va disant a l'ame: soupire![2]
NOTES:
[1] _Tanto gentile e tanto onesta pare_....
[2] Commentaire du ch. XXVI.
CHAPITRE XXVII
Je dis que ma Dame montrait tant de grace que non seulement elle etait
un objet d'honneur et de louange, mais qu'a cause d'elle bien d'autres
etaient louees et honorees. Ce que voyant, et voulant le faire connaitre
a ceux qui ne le voyaient pas, je resolus de l'exprimer d'une maniere
significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu
exercait sur les autres femmes.
Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmes
Voit parfaitement toute beaute et toute vertu.[1]
Celles qui vont avec elle doivent
Remercier Dieu de la grande grace qui leur est faite.
Et sa beaute est douee d'une vertu telle
Qu'elle n'eveille aucune envie
Et qu'elle revet les autres
De noblesse, d'amour et de foi.
A sa vue, tout devient modeste,
Et non seulement elle plait par elle-meme,
Mais elle fait honneur aux autres.
Et tout ce qu'elle fait est si aimable
Que personne ne peut se la rappeler
Sans soupirer dans une douceur d'amour.[2]
NOTES:
[1] _Vede perfettamente ogni salute_....
[2] Commentaire du ch. XXVII.
CHAPITRE XXVIII
Apres cela, je me mis un jour a songer a ce que j'avais dit de ma Dame,
c'est-a-dire dans les deux sonnets precedents, et, voyant dans ma
pensee que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exercait
presentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose a ce que
j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais
soumis a son influence, et ce que celle-ci me faisait eprouver.
L'amour m'a possede si longtemps[1]
Et m'a tellement habitue a sa domination
Qu'apres avoir ete d'abord douloureux a supporter
Il est devenu d'une grande douceur pour mon coeur.
Aussi quand j'ai perdu tout mon courage
Et que mes esprits semblent m'abandonner,
Alors mon ame debile sent
Une telle douceur que mon visage palit.
Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moi
Que mes soupirs se melent a mes paroles,
Et en sortant implorent
Ma Dame pour qu'elle me rende a moi-meme.
Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit,
Et a un point tel qu'on aurait de la peine a le croire.
NOTE:
[1] _Si lungamente m'ha tenuto amore_....
CHAPITRE XXIX
_Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina
gentium_.[1]
Je pensais encore a la canzone qui precede, et je venais d'en ecrire les
derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beaute sous
l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine benie pour qui cette
bienheureuse Beatrice avait une telle adoration.[2] Et, bien que l'on
aimat peut-etre a savoir comment elle fut separee de nous, je n'ai pas
l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la premiere est que
cela ne rentre pas dans le plan de cet ecrit, si l'on veut bien se
reporter a la preface (_praemio_) qui precede ce petit livre; la seconde
est que, en fut-il autrement, ma plume serait inhabile a traiter un
pareil sujet; la troisieme est que, si je le faisais, il faudrait me
louer moi-meme, ce qui est tout a fait blamable.[3]
Je laisse donc a un autre _glossatore_ de faire ce recit. Cependant,
comme dans ce qui precede il a ete souvent question du nombre 9, ce qui
n'a pas du etre sans raison, et que ce nombre parait jouer un grand role
dans son depart, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera
tout a fait a propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son depart, et
puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9
lui a toujours tenu fidele compagnie.
NOTES:
[1] Comment se fait-il que parait deserte une ville si peuplee? La reine
des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jeremie.)
[2] Commentaire du ch. XXIX.
[3] _Il Convito_, trait. i, ch. I.
[4] 2. _Qual numero pu a lei colanto amico_. Ce mot _amico_ ne doit pas
etre pris dans le sens de favorable. Il comporte plutot l'idee de
compagnie habituelle.
CHAPITRE XXX
Je dis que son ame tres noble nous quitta a la premiere heure du
neuvieme jour du mois, suivant le style[1] d'Italie, et que suivant le
style de Syrie[2] elle partit le neuvieme jour de l'annee dont le
premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond a notre mois
d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette annee
de notre indiction[3], c'est-a-dire des annees du Seigneur ou le nombre
9 s'est complete neuf fois dans le siecle ou elle est venue au monde.
Elle appartient donc au treizieme siecle des Chretiens.
Pourquoi ce nombre lui etait si familier peut venir de ce que, suivant
Ptolemee et suivant les verites chretiennes, il y a neuf cieux mobiles
(au-dessous de l'Empyree, seul immobile), et, suivant la commune opinion
des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences
suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui etait
familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles
s'etaient parfaitement combines. En voila une raison. Mais en y
regardant de plus pres, et suivant une verite incontestable, ce nombre
9 fut elle-meme, je veux dire par similitude; et voici comment je
l'entends.
Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun
autre nombre, en se multipliant par lui-meme, il fait 9, car il est
clair que trois fois trois font 9.
Donc 3 est par lui-meme le facteur de 9, et si le facteur des miracles
est par lui-meme 3, c'est-a-dire le Pere, le Fils et le Saint-Esprit,
lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagnee du nombre 9, ce
qui fait entendre qu'elle fut elle-meme un 9, c'est-a-dire un miracle
dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinite.
On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voila ce que
j'y vois et ce qu'il me plait le plus d'y voir.[4]
NOTES:
[1] On appelle _style_ la maniere de compter dans le calendrier.
[2] Beatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-a-dire le neuvieme mois de
l'annee syriaque. Comme celle-ci commencait a partir du mois _tismin_ on
_tisri_, lequel est pour nous octobre, le neuvieme mois, calcule suivant
le style de Syrie, correspondait au mois de notre annee, juin 1290
(Giuliani).
[3] Indiction, terme de chronologie. Revolution de quinze annees, que
l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini.
[4] Commentaire du ch. XXX.
CHAPITRE XXXI
Apres que cette noble creature eut ete separee du monde, toute cette
ville demeura comme veuve et depouillee de tout ce qui faisait son
ornement. Et moi, pleurant encore dans la cite desolee, j'ecrivis aux
princes de la terre[1] au sujet de la condition nouvelle ou elle allait
se trouver, en partant de cette lamentation de Jeremie: «_Quomodo sedet
sola civitas_...?» Et je le dis pour qu'on ne s'etonne pas que j'en aie
fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher
de ne pas y avoir ajoute les mots qui suivent ce passage, c'est que mon
intention avait d'abord ete de ne les ecrire qu'en langue vulgaire, et
que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas ete
conformes a mon intention. Et je sais bien que l'ami a qui j'adressais
ceci preferait egalement que je l'ecrivisse en vulgaire.
NOTE:
[1] Ces mots «princes de la terre» _Scrivi a' principi della terra_,
doivent etre pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir au
commentaire du ch. XXXI.
CHAPITRE XXXII
Apres avoir pleure quelque temps encore, mes yeux se trouverent fatigues
a ce point que je ne pouvais arriver a epancher ma tristesse. Je pensai
alors a essayer d'y parvenir en ecrivant ma peine, et je voulus faire
une canzone ou je parlerais de celle qui m'avait abime dans la douleur.
Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1]
Ont verse tant de larmes ameres
Qu'ils en sont restes desormais epuises.
Aujourd'hui, si je veux epancher la douleur
Qui me conduit peu a peu a la mort,
Il faut que je me lamente a haute voix.
Et comme je me souviens que c'est avec vous,
Femmes aimables, que j'aimais a parler
De ma Dame, quand elle vivait,
Je ne veux en parler
Qu'a des coeurs exquis comme sont les votres.
Je dirai ensuite en pleurant
Qu'elle est montee au ciel tout a coup,
Et a laisse l'Amour gemissant avec moi.
Beatrice s'en est allee dans le ciel.
Dans le royaume ou les Anges jouissent de la paix,
Et elle y demeure avec eux.
Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlevee
Comme les autres, Mesdames,
Ce n'est que sa trop grande vertu.[2]
Car l'eclat de sa bonte
A rayonne si haut dans le ciel
Que le Seigneur s'en est emerveille,
Et qu'il lui est venu le desir
D'appeler a lui une telle perfection.
Et il l'a fait venir d'ici-bas
Par ce qu'il voyait que cette miserable vie
N'etait pas digne «l'une chose aussi aimable.[3]
Son ame si douce et si pleine de grace
S'est separee de sa belle personne,
Et elle reside dans un lieu digne d'elle.
Celui qui parle d'elle sans pleurer
A un coeur de pierre.
Et quelque elevee que soit l'intelligence,
Elle ne parviendra jamais a la comprendre
Si elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur,
Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.
Mais tristesse et douleur,
Soupirs et pleurs a en mourir,
Et renoncement a toute consolation
Sont le lot de celui qui regarde dans sa propre pensee
Ce qu'elle fut, et comment elle nous a ete enlevee.
Je ressens toutes les angoisses des soupirs
Quand mon esprit opprime
Me ramene la pensee de celle qui a dechire mon coeur.
Et souvent, en songeant a la mort,
Il me vient un desir plein de douceur
Qui change la couleur de mon visage.
Quand je m'abandonne a mon imagination,
Je me sens envahi de toutes parts
Par tant de douleur que mon coeur en tressaille.
Et je deviens tel
Que, la honte me separant du monde.
Je viens pleurer dans la solitude.
Et j'appelle Beatrice, et je dis:
Tu es donc morte a present!
Et de l'appeler me reconforte.
Des que je me trouve seul,
Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs,
Et qui le verrait en aurait compassion.
Ce qu'est devenue ma vie
Depuis que ma Dame est entree dans sa vie nouvelle,
Ma langue ne saurait le redire.
Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,
Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer.
La vie amere qui me travaille
M'est devenue si miserable
Qu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne,
Tant mon aspect est mourant.
Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,
Et j'espere encore d'elle quelque compassion.
O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurant
Trouver les femmes et les jeunes filles
A qui tes soeurs[4] avaient coutume d'apporter de la joie;
Et toi, fille de la tristesse,
Va, pauvre affligee, et demeure aupres d'elles.[5]
NOTES:
[1] _Gli occhi dolenti per pieta del care_....
[2] Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.
[3] Se reporter a la Canzone du ch. XIX.
[4] Ce sont les autres _Canzoni_.
[5] Commentaire du ch. XXXII.
CHAPITRE XXXVI
Comme je venais de composer ce sonnet, vint a moi quelqu'un qui tenait
le second rang parmi mes amis, et il etait le parent le plus rapproche
de cette glorieuse femme[1]. Il se mit a causer avec moi et me pria de
dire quelque chose d'une femme qui etait morte. Et il feignit de parler
d'une autre qui etait morte recemment. De sorte que, m'apercevant bien
que ce qu'il disait se rapportait a cette femme benie, je lui dis que je
ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet
dans lequel je me livrerais a mes lamentations, et de le donner a mon
ami, afin qu'il parut que c'etait pour lui que je l'avais fait.
Venez entendre mes soupirs,[2]
O coeurs tendres, car la pitie le demande.
Ils s'echappent desoles,
Et s'ils ne le faisaient pas
Je mourrais de douleur.
Car mes yeux me seraient cruels,
Plus souvent que je ne voudrais,
Si je cessais de pleurer ma Dame[3]
Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.
Vous les entendrez souvent appeler
Ma douce Dame qui s'en est allee
Dans un monde digne de ses vertus,
Et quelquefois invectiver la vie
Dans la personne de mon ame souffrante
Qui a ete abandonnee par sa Beatitude.[4]
NOTES:
[1] C'est ici le seul temoignage que nous rencontrions de quelque
rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Beatrice. Ce
serait le frere de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli).
[2] _Venite a intendere li sospiri miei_....
[3] Il y a ici deux variantes: _lasso_, helas, on _lascio_, je laisse,
je cesse.
[4] Commentaire du ch. XXXIII.
CHAPITRE XXXIV
Apres que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui etait celui a qui je
comptais l'envoyer comme si je l'eusse compose pour lui, je vis combien
valait peu de chose le service que je rendais a celui qui etait le plus
proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner,
je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-meme, l'autre pour
moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donnee a ceux qui
n'y regarderaient pas de pres. Mais, pour qui y regardera attentivement,
il paraitra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne
pas a cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait
ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que
c'etait pour lui que je l'avais fait.
Toutes les fois, helas, que me revient[1]
La pensee que je ne dois jamais revoir
La femme pour qui je souffre tant,
Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeur
Que je dis: Mon ame,
Pourquoi ne t'en vas-tu pas?
Car les tourmens que tu auras a subir
Dans ce monde qui t'est deja si odieux
Me penetrent d'une grande frayeur.
Aussi, j'appelle la mort
Comme un doux et suave repos.
Je dis: Viens a moi, avec tant d'amour
Que je suis jaloux de ceux qui meurent.
Et dans mes soupirs se recueille
Une voix desolee
Qui va toujours demandant la mort.
C'est vers elle que se tournerent tous mes desirs
Quand ma Dame
En subit l'atteinte cruelle.
Car sa beaute
En se separant de nos yeux
Est devenue une beaute eclatante et spirituelle;
Et elle repand dans le ciel
Une lueur d'amour que les anges saluent,
Et elle remplit d'admiration
Leur sublime et penetrante intelligence
Tant elle est charmante.
NOTE:
[1] _Quantunque volte, lasso! mi rimembra_....
CHAPITRE XXXV
Le jour qui completait l'annee ou cette femme etait devenue citoyenne de
la vie eternelle, je me trouvais assis dans un endroit ou, en memoire
d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1] Pendant que je
dessinais, comme je tournai les yeux, je vis pres de moi plusieurs
personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je
faisais et, d'apres ce qui m'a ete dit plus tard, ils etaient la depuis
quelque temps avant que je ne les eusse apercus. Quand je les vis, je me
levai et je leur dis en les saluant[2]: «Il y avait la quelqu'un avec
moi, et c'est pour cela que j'etais tout a ma pensee.» Et, quand ils
furent partis, je me remis a mon oeuvre, c'est-a-dire a dessiner des
figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint a l'idee d'ecrire
quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser a ceux qui
etaient venus la pres de moi.
_Premier commencement_.
A mon esprit etait venue[3]
La gracieuse femme qui, a cause de son merite,
Fut placee par le Seigneur
Dans le ciel de la paix ou est Marie.
_Second commencement_.
A mon esprit etait venue[4]
La gracieuse femme que l'amour pleure,
Au moment meme ou sa vertu secrete
Vous engagea a regarder ce que je faisais.
L'Amour qui la sentait dans mon esprit esprit
S'etait reveille dans mon coeur detruit,
Et disait a mes soupirs: sortez,
Et chacun sortait en gemissant.
Ils sortaient de mon sein en pleurant,
Avec une voix qui ramene souvent
Des larmes ameres dans mes yeux attristes.
Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusement
Etaient ceux qui disaient: o ame noble,
Il y a un an que tu es montee au ciel.[5]
NOTES:
[1] Dante aimait beaucoup le dessin. Il etait l'ami de Giotto, et l'on a
dit qu'il avait travaille dans l'atelier de Cimabue.
[2] Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manieres.
[3] _Era venuta nella mente mia_....
[4] Il parait s'etre repris a deux fois pour ecrire cette canzone, car
le meme vers est repete a chacun des commencemens.
[5] Commentaire du ch. XXXV.
CHAPITRE XXXVI
Quelque temps apres, comme je me trouvais dans un endroit ou je me
rappelais le temps passe, je demeurais tout pensif, et mes reflexions
etaient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond
egarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux
pour regarder si quelqu'un me voyait.
Et j'apercus une femme jeune et tres belle qui semblait me regarder
d'une fenetre, avec un air si compatissant qu'on eut dit que toutes les
compassions se fussent recueillies en elle. Et alors, comme les
malheureux qui, aussitot qu'on leur temoigne quelque compassion, se
mettent a pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-memes, je sentis
les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre
faiblesse, je m'eloignai des yeux de cette femme, et je disais a part
moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne
soit pas tres noble. Je resolus alors de faire un sonnet qui
s'adresserait a elle et raconterait ce que je viens de dire.
Mes yeux ont vu combien de compassion[1]
Se montrait sur votre visage
Quand vous regardiez l'etat
Ou ma douleur me met si souvent.
Alors je m'apercus que vous pensiez
Combien ma vie est angoissee,
De sorte que vint a mon coeur la peur
De trop laisser voir la profondeur de mon decouragement,
Et je me suis eloigne de vous en sentant
Les larmes qui montaient de mon coeur
Bouleverse par votre aspect.
Et je disais ensuite dans mon ame attristee:
Il est bien dans cette femme
Cet amour qui me fait pleurer ainsi.[2]
NOTES:
[1] _Videro gli occhi miei quanta pietale_....
[2] Commentaire du ch. XXXVI.
CHAPITRE XXXVII
Il arriva ensuite que, partout ou cette femme me voyait, son visage se
recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur
d'amour, ce qui me rappelait ma tres noble dame a qui j'avais vu cette
meme paleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus
pleurer ni decharger mon coeur angoisse, j'allais voir cette femme
compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je
voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:
Couleur d'amour et signes de compassion[1]
Ne se sont jamais imprimes aussi merveilleusement
Sur le visage d'une femme,
Avec de doux regards et des pleurs douloureux,
Comme sur le votre quand vous voyez devant vous
Ma figure affligee.
Si bien que par vous me revient a l'esprit
Une frayeur telle que je crains que le coeur m'en eclate
Je ne puis empecher mes yeux obscurcis
De vous regarder, souvent,
Quand ils ont envie de pleurer.
Et vous accroissez tellement ce desir
Qu'ils s'y consument tout entiers.
Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2]
NOTES:
[1] _Color d'amore, e di pieta sembianti_....
[2] Commentaire de ch. XXXVII.
CHAPITRE XXXVIII
A force de regarder cette femme, j'en arrivai a ce point que mes yeux
commencerent a trouver trop de plaisir a la voir. Aussi, je m'en
irritais souvent, et je me taxais de lachete, et je maudissais encore
mes yeux pour leur secheresse, et je leur disais dans ma pensee: vous
faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous
etes penetres, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour
cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde precisement que parce
qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites
comme bon vous semblera: je vous la rappellerai souvent, maudits yeux
dont la mort seule devait arreter les larmes. Et, quand j'avais ainsi
parle a mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus
angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi a
moi-meme, ne demeurat pas connue seulement du malheureux qui la
subissait, je voulus en faire un sonnet qui decrivit cette horrible
situation.
Les larmes ameres que vous versiez,[1]
O mes yeux, depuis si longtemps,
Faisaient tressaillir les autres
De pitie, comme vous l'avez vu.
Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriez
Si j'etais de mon cote assez lache
Pour ne pas chercher toute raison de venir vous troubler
En vous rappelant celle que vous pleuriez.
Votre secheresse me donne a penser.
Elle m'epouvante tellement que c'est de l'effroi que me cause
Le visage d'une femme qui vous regarde.
Vous ne devriez jamais, si ce n'est apres la mort,
Oublier notre Dame qui est morte.
Voila ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2]
NOTES:
[1] _L'amaro lagrimar che voi faceste_....
[2] Commentaire du ch. XXXVIII.
CHAPITRE XXXIX
La vue de cette femme me mettait dans un etat si extraordinaire que je
pensais souvent a elle comme a une personne qui me plaisait trop; et
voici comment je pensais a elle: cette femme est noble, belle, jeune et
sage; et c'est peut-etre par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue
pour rendre le repos a ma vie. Et quelquefois j'y pensais si
amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma
raison. Puis, apres cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc
cette pensee qui vient si mechamment me consoler, et ne me laisse plus
penser a autre chose? Puis se redressait encore une autre pensee qui
disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne
veux-tu pas te debarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est
un souffle qui t'apporte des desirs amoureux, et qui vient d'un cote
aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a temoigne tant de
compassion? Et, apres avoir bien souvent combattu en moi-meme, j'ai
voulu en dire quelques mots. Et comme c'etait les pensees qui me
parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est a elle que j'ai cru devoir
adresser ce sonnet.
Une pensee charmante s'en vient souvent,[1]
En me parlant de vous, demeurer en moi.
Elle me parle avec tant de douceur
Qu'elle y entraine mon coeur.
Mon ame dit alors a mon coeur: qui donc
Vient consoler ainsi notre esprit,
Et dont le pouvoir est si grand
Qu'il ne laisse plus en nous d'autre pensee?
Et mon coeur repond: O ame pensive,
C'est un nouveau souffle d'amour
Qui m'apporte ses desirs;
Et il a tire sa vie et son pouvoir
Des yeux de cette compatissante
Que nos souffrances avaient tellement emue.[2]
NOTES:
[1] _Gentil pensiero che mi parla di vui_....
[2] Commentaire du ch. XXXIX.
CHAPITRE XL
Un jour, vers l'heure de none, il s'eleva en moi contre cet adversaire
une puissante imagination qui me fit apparaitre cette glorieuse Beatrice
avec ce vetement rouge sous lequel elle s'etait montree a moi pour la
premiere fois. Alors, je me mis a penser a elle, et me reportant a
l'ordre du temps passe je me souvins, et mon coeur commenca a se
repentir douloureusement du desir dont il s'etait si lachement laisse
posseder pendant quelques jours, en depit de la constance de la raison.
Et rejetant tout desir coupable, mes pensees retournerent a la divine
Beatrice. Et depuis lors je commencai a penser a elle de tout mon coeur
honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.
Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans
mon coeur, c'est-a-dire le nom de cette femme, et comment elle nous
avait quittes. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se
renouvelaient en meme temps les pleurs interrompus, de sorte que mes
yeux paraissaient etre devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que
de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuite de ces pleurs,
ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des
pensees martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compenses de leur
secheresse que desormais ils ne purent regarder personne sans que toutes
ces pensees leur revinssent.
Aussi voulant que ces desirs coupables et ces vaines tentations fussent
detruits de maniere qu'il ne restat aucune signification de ce qui
precede, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.
Helas, par la force des soupirs[1]
Qui naissent des pensees contenues dans mon coeur,
Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capables
De regarder ceux qui les regardent.
Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux desirs:
Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,
Et souvent ils pleurant tellement que l'Amour
Les cerne des stigmates du martyre.
Ces pensees, et les soupirs que je pousse
Me remplissent le coeur de telles angoisses
Que l'Amour s'evanouit en gemissant.
Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma Dame
Et tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]
NOTES:
[1] _Lasso! per forza de' molti sospiri_....
[2] Commentaire du ch. XL.
CHAPITRE XLI
Apres que j'eus rendu cet hommage a sa memoire, il arriva que tout le
monde venait voir cette image benie que Jesus-Christ nous a laissee de
sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui.
Une troupe de pelerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de
la ville «ou elle est nee, ou elle a vecu, ou elle est morte....» Et ils
me semblaient marcher pensifs.
Et moi, songeant a eux, je me disais: ces pelerins me paraissent venir
de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme,
et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils a tout autre chose,
peut-etre a leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je
pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne
sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui
feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, apres qu'ils eurent
disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je
m'etais dit en dedans de moi, et pour qu'il fut plus touchant, je fis
comme si j'eusse parle a eux-memes.
O pelerins, qui marchez en pensant[2]
Peut-etre a ceux qui sont loin de vous,
Vous venez donc de bien loin,
Comme on en peut juger par votre aspect;
Car vous ne pleurez pas, en traversant
Cette ville affligee,
Comme des gens qui ne savent rien
De ce qui la plonge dans la desolation.
Si vous vouliez rester et l'entendre,
Mon coeur me dit en soupirant
Que vous n'en sortiriez qu'en pleurant.
Cette ville a perdu sa Beatrice.
Et tout ce qu'on peut dire d'elle
Est fait pour faire pleurer les autres.[3]
NOTES:
[1] C'est ce qu'on a appele le mouchoir de Sainte-Veronique, sur lequel,
suivant la legende, se serait imprimee la figure de Jesus, alors que
Veronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la montee au
Calvaire. Ce mouchoir aurait ete conserve dans une eglise de Rome, ou il
etait l'objet de pelerinages.
[2] _Deh peregrini, che pensosi andate_....
[3] Commentaire du ch. XLI.
CHAPITRE XLII
Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de
mes vers. Et moi, voyant qui elles etaient, je me proposai de le faire
et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour
repondre d'une maniere honorable a leur priere. Je fis donc un sonnet
qui exprimait l'etat de mon esprit, accompagne du precedent, avec un
autre qui commencait par _Venite a intendere_[1]. Voici ce sonnet.
Bien au dela de la sphere qui parcourt la plus large evolution[2]
Monte le soupir qui sort de mon coeur.
Une intelligence nouvelle que l'Amour
En pleurant met en loi le pousse tout en haut.
Quand il est arrive la ou il aspire
Il voit une femme qui est l'objet de tant d'honneur
Et brille d'une telle lumiere
Qu'elle fascine et attire ce souffle errant.
Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit,
Je ne le comprends pas, tant il parie subtilement
Au coeur souffrant qui le fait parler.
Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante creature qu'il parle,
Car il me rappelle souvent le nom de Beatrice,
De sorte, cheres Dames, que je le comprends alors.[3]
NOTES:
[1] _Venite a intendere i miei sospiri_....(Voir le sonnet du ch.
XXIII.)
[2] _Oltre la spera che piu larga gira_.... C'est la sphere la plus
elevee et la plus rapprochee de l'Empyree, c'est-a-dire le sommet de la
fin de l'Univers.
[3] Commentaire du ch. XLII.
CHAPITRE XLIII
Apres que ce sonnet fut acheve, m'apparut une vision merveilleuse dans
laquelle je vis des choses qui me deciderent a ne plus parler de cette
creature benie, jusqu'a ce que je pusse le faire d'une maniere digne
d'elle. Et je m'etudie a y arriver, autant que je le puis, comme elle le
sait bien.
Si bien que, s'il plaira a celui par qui vivent toutes les choses que ma
vie se prolonge encore de quelques annees, j'espere dire d'elle ce qui
n'a encore ete dit d'aucune autre femme.
Et puis, qu'il plaise a Dieu, qui est le Seigneur de toute grace que
mon ame puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-a-dire
de cette Beatrice benie qui regarde la face de celui qui est _per omnia
saecula benedictus!_....
FIN DE LA VITA NUOVA
EPILOGUE
Les lecteurs de la _Vita Nuova_ peuvent desirer de savoir si Dante a
toujours ete fidele a la memoire de sa bien-aimee, apres avoir repousse
la seduction a laquelle il avait cede dans un entrainement bientot suivi
de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce
qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont pretendu nous
apprendre la legende, la tradition ou l'imagination des intarissables
commentateurs de l'oeuvre dantesque.
Oui, l'ame de Dante a ete fidele a la memoire de Beatrice. Car, c'est
peu de jours avant que sa glorieuse depouille fut recue par la modeste
eglise de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait
lui-meme, son voyage termine, regagnant la terre, et la laissant, elle,
au sejour des Bienheureux, devant cette lumiere surhumaine qui etait
Dieu, et, dans l'etincelante fulguration de la _Rose mystique_.[1]
Mais son coeur etait reste sur la terre; separe a jamais de sa Beatrice
que le ciel avait reclamee, separe de toutes ses affections familiales
que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir definitivement
ferme aux seductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et a ce
besoin d'aimer que laissent transparaitre ses haines les plus vivaces et
ses plus ardentes indignations.
Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes,
aux racontars que l'on a multiplies, non plus qu'aux deductions
hasardees ou purement imaginaires que l'on a tirees de simples mots
rencontres dans son oeuvre, ou de recits douteux. On a meme enumere les
maitresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouve les _mille e tre_
de don Juan. Mais il y en a plus que le respect du a la memoire d'un
grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources
infirmes et de venir ensuite offrir a l'histoire.
Y eut-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne
devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul
qu'il faut demander les secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux
qu'il a voulu lui-meme nous laisser entrevoir.
La Divine Comedie est une veritable confession (Ozanam). Mais celle-ci
n'a pas ete dictee, comme tant d'autres, par quelque vanite cynique ou
par une perversion ou un defaut de sens moral. C'est bien la confession
des premiers temps de l'Eglise, confession a haute voix et devant les
fideles assembles, et dont les larmes et le repentir consacraient
l'expiation.
Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'appretait a franchir
les espaces celestes pour atteindre au Paradis le sejour des
Bienheureux, il se trouva soudain en presence de Beatrice transfiguree.
Ici se place une scene, peut-etre un peu theatrale, mais dont il serait
difficile de meconnaitre la tragique grandeur.[2]
Ce n'etait plus la jeune fille de Florence, couronnee et vetue de
candeur et de modestie, _tanto gentile e tanto modesta_. C'etait une
sainte d'une grandeur ecrasante. Sa tete etait recouverte d'un voile
blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vetement
couleur de feu. Son aspect etait fier et royal, et sa voix etait celle
du commandement. Et sa beaute surpassait la beaute qui surpassait deja
celle des autres, au temps ou elle etait encore avec elles.
«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Beatrice.»
Puis, s'adressant aux creatures celestes qui l'entouraient: «la grace
divine avait si bien doue celui-ci que, des le principe de sa vie, il
semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets
merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal
cultivee, devient d'autant plus mauvaise elle-meme et plus sauvage
qu'elle possedait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon
aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le
droit chemin. Des que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est separe
de moi et il s'est donne a d'autres. Alors que mon corps s'est eleve a
l'etat d'esprit, et que j'eus grandi en beaute et en vertu, je lui
devins moins chere et moins agreable. Il tourna ses pas vers un chemin
mensonger, courant apres des images seduisantes et fausses qui ne
rendent rien de ce qu'elles promettent.»
Puis, s'adressant a Dante lui-meme: «Tu vas entendre quel effet
contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature
ni l'art ne t'a jamais represente la beaute aussi bien que la belle
enveloppe qui m'avait revetue, et qui n'etait plus que de la terre. Et,
quand cette beaute supreme est venue a te manquer par ma mort, quelle
chose mortelle devait donc attirer tes desirs?... Et alors que tu
n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexperience[3], devais-tu
te laisser seduire par la beaute de quelque jeune fille et par d'autres
vanites dont la jouissance devait etre ephemere?...»
Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets,
la tete baissee, qui restent a ecouter, reconnaissant leurs fautes et se
repentant, et a peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait
attire mes pas par des plaisirs trompeurs, apres que votre visage eut
disparu de mes yeux....»
Puis il se sentit penetre d'un repentir si poignant qu'il s'abimait aux
pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses emotions, il
s'evanouit.
Et les anges qui volaient autour de Beatrice chantaient: «_In te,
Domine, speravi_....» Et les creatures celestes imploraient son pardon,
et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce sejour, nous sommes
etoiles dans le ciel, tourne, Beatrice, tourne tes yeux saints vers ton
fidele qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de
contempler ta seconde beaute....»
NOTES:
[1] C'est l'annee meme de sa mort qu'il ecrivait dans son cantique du
_Paradis_ les derniers chants de la _Divine Comedie_. Il a donne le nom
de _Rose mystique_ a l'extraordinaire figuration qu'il a tentee de
l'Assemblee des Bienheureux dans l'Empyree.
[2] Ce qui suit est emprunte au _Purgatoire_ de la _Divine Comedie_.
[3] Voir la note de la page 14 de l'Introduction.
COMMENTAIRES
CHAPITRE PREMIER
On a generalement interprete ce titre: La _Vita nuova_, dans le sens
Ce periode de la vie succedant a une autre periode.
Fraticelli, l'un des editeurs et des commentateurs les plus autorises de
la _Vita nuova_ (comme de la _Divina Commedia_), pense que le mot
_nuova_ peut etre pris dans le sens ou le Poete l'emploie souvent,
_nuova eta_, jeune age, enfance ou jeunesse. La _Vita nuova_
signifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1]
Une telle interpretation m'avait paru d'abord tres acceptable: mais il
me semble que le texte: _incipit vita nuova_ (ici commence une vie
nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu
donner au titre de son livre.
Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-meme tres nettement sur la genese
de ce livre, comme aussi sur les epoques respectives auxquelles on peut
en rapporter les diverses parties, c'est-a-dire soit la prose soit les
vers.
Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle
autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du mot _gentile_ que
l'on rencontre a chaque page dans la _Vita nuova_.
Si l'on ouvre un dictionnaire italien-francais, on trouve que _gentile_
s'emploie dans le sens de agreable, noble, gracieux, gentil, qui a bon
air ou bonne mine.
Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel de
_gentile_ (auquel repond _gentilezza_) est: aimable, avec une idee de
distinction qui y ajoute un caractere particulier de courtoisie.
Dans la _Vita nuova_, cette qualification accompagne habituellement le
mot _donna_ (femme), soit parce qu'il repondait a l'attrait que la femme
exercait sur le Poete, soit parce que les femmes qu'il introduisait dans
son poeme appartenaient toutes a une certaine classe de la Societe. Il
accompagne a chaque instant le nom de Beatrice, et celle-ci est souvent
designee simplement par _questa gentile_, ou la _gentilissima_. Et la
_donna gentile_ est devenue la designation typique de Beatrice.
Il m'a donc fallu remplacer le mot _gentile_ par les differentes
epithetes que m'offrait le vocabulaire francais, sauf le mot _gentil_
qui n'aurait guere rencontre ici d'application.
Quelques explications sont encore necessaires au sujet du mot _donna_.
Le mot _donna_ repond exactement au mot francais _femme_, et s'applique
comme celui-ci au sexe feminin en general. Mais nous ne trouvons pas en
italien de mot correspondant exactement au mot _dame_, qui, en France ne
s'applique qu'a certaines conditions sociales.
Le mot _signora_ accompagne en general un nom propre, et ailleurs
correspond au mot _epouse_, que nous n'employons guere dans le langage
courant.
_Madonna_, dont nous avons fait _Madone_, n'est qu'une abreviation de
_mia donna_. Il ne s'emploie que pour les femmes mariees, et _madonna
Bice_, _madonna Vanna_ semblerait signifier (on l'a du moins suppose),
que _Bice_ (Beatrice) et _Vanna_ (Giovanna) etaient mariees.
Mademoiselle se dit _madamigella_ ou _signorina_; ce dernier mot, plus
usite, accompagne habituellement le nom de la personne.
Dante applique le mot _donna_ aux demoiselles comme aux femmes. Dans la
_Vita nuova_, Beatrice est toujours designee sous le nom de _donna,
donna Beatrice_, ou la _donna gentile_.
Il n'emploie que deux fois un nom correspondant a celui de demoiselle:
_donne e donzelle,_ dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre
XXXII.
NOTE:
[1] _Donna pietosa e di novella etate (di giovanile eta)_.--_lo son
pargoletta_ (jeune fille), _Bella e nuova_.
CHAPITRE II
Ce n'est pas aupres des lecteurs de la _Vita nuova_ qu'il est necessaire
d'insister sur la realite de l'existence de Beatrice, que l'on s'est plu
quelquefois a traiter de pur symbole et de creation imaginaire. La _Vita
nuova_ est un hymne enthousiaste a L'Amour glorieux et un lamento
touchant sur l'Amour brise. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait
entendre, et le coeur ne peut se meprendre a la verite de ses accens.
On a eleve des doutes sur l'identite de la Beatrice de la _Vita nuova_
avec une Beatrice Portinari. On a pretendu que l'amie de Dante ne
s'appelait pas Beatrice de son propre nom, et que celui de Beatrice
etait alors un nom banal et tellement repandu qu'il ne pouvait que
servir au secret que le Poete pretendait garder, alors qu'il le prononce
meme avant, mais surtout apres la mort de celle qu'il avait tant aimee.
Et ceci peut s'appuyer sur le sens enigmatique de ce passage ou il dit:
«l'ont appelee Beatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.»
Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui
appliquait involontairement le nom de Beatrice, tant ce nom paraissait
lui convenir.[1]
Voici le recit de la premiere rencontre de Dante avec Beatrice, tel
qu'il parait pouvoir etre reconstitue, d'apres Boccace.
Au mois de mai de l'annee 1274, avait lieu a Florence la fete du
Printemps, qu'une coutume gracieuse et poetique avait sans doute
empruntee a des souvenirs paiens. Ces fetes du renouveau se celebraient
du reste egalement dans les pays environnans.[2] Rejouissances publiques
et fetes particulieres mettaient alors la ville en liesse.
Un signor Folco Portinari donnait a cette occasion une fete privee.
L'Alighieri, pere de Dante, etait au nombre des invites. Ce Folco
Portinari etait un personnage riche et considerable dans le parti
Guelfe.
A cette epoque, il n'y avait pas a proprement parler d'aristocratie a
Florence. Celle-ci ne s'y est etablie, au profit des marchands riches,
que plus tard, apres que les Medicis eurent introduit dans la republique
Florentine des institutions plutot monarchiques. Il y avait seulement la
comme partout des gens riches et des gens qui ne l'etaient pas, et des
familles preponderantes par leur fortune ou leur popularite. Il y avait
aussi, aupres de la ville, des chateaux ou vivaient retirees de vieilles
familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cite ou le
travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient
leur inaction de souvenirs, de rancunes et de reves. Elles se montraient
rarement dans la ville; mais aux grandes fetes, religieuses surtout,
elles y descendaient se meler a des foules populaires, grossieres, mal
odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attirees par
l'attrait eternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait
y voir alors des regards etonnes et hautains venir se croiser avec des
regards defians ou hostiles.
L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invite a la fete qu'il
donnait, demeurait a Florence dans une maison voisine de la sienne. Il
appartenait egalement au parti Guelfe: les Alighieri etaient Guelfes par
tradition de famille. Il etait donc du meme bord, si ce n'est du meme
monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il
possedait une certaine aisance, il ne parait pas avoir tenu une grande
place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui
venait d'atteindre sa neuvieme annee, a cette sorte de _garden party_.
Suit le recit de la premiere rencontre du jeune Dante avec la fille de
Folco Portinari.[4]
Ce n'est donc qu'apres un intervalle de plusieurs annees apres cette
courte entrevue, qui ne parait pas s'etre renouvelee, que le recit
reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.
On s'est etonne que, vivant dans la meme ville et dans un voisinage tres
rapproche, le jeune homme n'eut pas trouve d'occasion de se rapprocher
d'elle «bien qu'il cherchat toujours a la voir». Il peut cependant
paraitre assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et
important ne frequentat pas beaucoup les rues, ou du moins sans etre
tres accompagnee, et qu'un jeune garcon de condition modeste, et sans
relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorise par une
simple rencontre a l'aborder. Il nous rend du reste lui-meme tres bien
compte de l'intimidation que son approche exercait sur lui.[5]
Une critique plus serieuse a trait au mariage de Beatrice avec le
cavaliere Simone dei Bardi[6] et a l'impossibilite de faire tenir la
mort de son pere et son mariage et sa propre mort dans le court espace
de temps que comporte le recit du Poete.[7]
C'est a Boccace que nous devons ces details, uniformement repetes
depuis, sur la foi de son Commentaire _sull' amore per Beatrice_[8], et,
fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorises du Poete,
faut-il accepter aveuglement tout ce qu'il nous raconte, sans faire la
part de sa propre imagination, de la facilite avec laquelle, a cette
epoque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux temoignages les moins
respectables, ou encore de la vanite de ceux qui, voyant la gloire du
Poete grandir aussitot apres sa disparition, voulurent lui avoir
appartenu par un lien quelconque?[9]
Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il
faut considerer la _Vita nuova_? Ce n'est pas une biographie precise ni
une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poete a
rassemble ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a
retouches, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute
pas inquiete de leur donner une forme rigoureusement suivie.
Qu'importe apres tout que la femme aimee de Dante se soit appelee
Beatrice, qu'elle ait ete ou non la fille d'un Portinari, et, plus tot
ou plus tard, epouse d'un Simone dei Bardi? «c'est a Florence qu'elle
est nee, qu'elle a vecu et qu'elle est morte.» Voila ce qu'il nous faut
retenir de cette figure enigmatique. C'est a l'ame du Poete que nous
devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette ame, pas une
ligne ou un vers du poeme, qui ne garde tout son prix, independamment de
toutes les circonstances qui peuvent etre rattachees a son recit.
NOTES:
[1] Beatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres
completes, t. VI, p. 95).
[2] BEDIER, les fetes de Mai et les commencemens de la poesie lyrique en
France (_Revue des Deux Mondes_, lere mai 1896).
[3] _Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione_. (La Divine Comedie,
_Il Paradiso_, chant XVI.)
[4] Voir page 28.
[5] Voir pages 45 et 58.
[6] Le cavaliere Simone dei Bardi etait un riche commercant comme
l'etaient a cette epoque les personnages les plus importans de Florence.
[7] Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne
connait pas l'epoque de ce mariage, et que l'on a pu emettre cette
supposition, que l'heroine du roman n'etait pas une jeune fille, mais
une femme mariee!
[8] BOCCACCIO, _Commento sulla Commedia_, 1273.
[9] SCARTAZZINI, _Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari_
(_Giornale Dantesco_, an 1, quad. in).
CHAPITRE III
A ciascun alma presa e gentil cuore....
_Ce sonnet se divise en deux parties; dans la premiere, je salue et
demande la reponse. Dans la deuxieme est indique a quoi l'on doit
repondre. Cette deuxieme partie commence a:_ a peine etaient
arrivees....
Les reponses suivantes ont ete adressees a l'auteur du sonnet.
CINO DA PISTOJA.[1]
Tout amoureux desire[2]
Que son coeur soit connu de sa Dame.
Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrer
Lorsque ta Dame humblement
S'est repue de ton coeur brulant,
Pendant son long sommeil,
Enveloppee d'un manteau et insensible.
L'Amour se montrait joyeux en venant
Te donner ce que ton coeur desirait,
En unissant ainsi deux coeurs.
Et quand il connut la peine amoureuse
Qu'il avait infusee en elle,
Il partit en pleurant de compassion pour elle.
GUIDO CAVALCANTI.
Tu as vu a mon avis toute perfection,[3]
Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,
S'il est domine par le puissant Seigneur
Qui gouverne le monde de l'honneur.
Il vit[4] la ou meurt toute peine,
Et il s'etablit dans tous les esprits tendres,
Et il vient charmer les reves de ceux
Dont il a pris les coeurs. Voyant
Que la mort demandait votre Dame,
Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.
Quand il te sembla qu'il s'en allait en gemissant,
Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,
Car le reveil te gagnait.
L'interpretation de ce premier sonnet de Dante a ete l'objet d'une
infinite de controverses et d'interpretations. Que signifie ce contraste
entre la joie que temoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand
il partit?
Il faut entendre d'abord que le role assigne a l'Amour par le Poete,
dans les circonstances ou il simule son intervention, n'est autre chose
que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.
La joie vient ici de l'esperance ou de la revelation que son amour sera
partage. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue
funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Beatrice ou
une separation fatale? Avait-il, derriere les illusions dont ne se
depart guere une passion exaltee, le sentiment que son union avec
Beatrice se heurterait a des obstacles infranchissables? On a encore
suppose que Beatrice etait deja promise, ou meme mariee a Simone dei
Bardi. Mais il serait inutile de s'arreter a des circonstances qui ne
peuvent etre encore que de simples suppositions.
Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-a-dire dans ce que
nous devons considerer comme la redaction primitive, «le retour vers le
ciel» _ne gisse verso il cielo_, n'existe pas. On ne le trouve que dans
la prose ajoutee longtemps apres, et alors que Beatrice etait montee
_nel gran secolo_.
Un veritable pressentiment de la mort de Beatrice, dont on a cru
rencontrer des traces dans bien des passages de la _Vita nuova_, ne
pouvait exister des cette epoque naissante de sa vie amoureuse et des
cette premiere expression formulee et publiee d'une passion encore
secrete.
Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde melancolie
propre au caractere meme du poete et a la nervosite qui le domina des
son enfance, et propre aussi a cette epoque ou les esprits et les
consciences etaient livres a un trouble inexprimable, et plonges dans
une atmosphere de doute angoissant, que les esprits d'elite subissaient
aussi bien que les foules?
Les idees et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre
cette maniere de parler, des procedes perdus aujourd'hui et bien
difficiles a retrouver. Les ecrivains les plus distingues, a qui nous
devons tant de commentaires precieux de l'oeuvre dantesque, ont
peut-etre eu le tort de trop chercher la logique et la clarte modernes
dans des esprits faits autrement que les notres.
* * * * *
La reponse de Guido n'est pas moins difficile a dechiffrer que le sonnet
de Dante. J'ai du la traduire aussi litteralement qu'il m'etait
possible, sans me preoccuper des interpretations auxquelles elle pouvait
etre soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la
terminent, et ne sont qu'indiquees dans la reponse de Cino (beaucoup
plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Beatrice,
deja mariee a l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'etre coupable[5].
Mais le sonnet ne comportait aucune revelation et ne pouvait donner lieu
a aucune suspicion. Ne faut-il pas voir la simplement une allusion
melancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse,
sans aller chercher des explications qui me semblent tout a fait
imaginaires?
Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument
amphibologique:
_Veggendo_
_Che la vostra donna la morte chiedea...._
Comme, en italien, le sujet et le regime suivent ou precedent a peu pres
indifferemment le verbe actif (ce qui n'est usite en francais qu'assez
exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame
demandait la mort» ou «la mort demandait (reclamait) votre Dame.» A quel
propos cette femme aurait-elle demande la mort? Le sonnet de Dante ne
contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne
serait-ce pas simplement une allusion a la fragilite de la vie,
semblable a celle que le poete de la _Vita nuova_ exprimera plus tard
(chap. XXVIII)?
Le langage des rimeurs du _trecento_, meme les plus avances dans le
_dolce stil nuovo_ est, autant qu'il m'a ete permis d'en juger par
moi-meme, beaucoup plus difficile a penetrer et a reproduire que celui
de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurite symbolique dont
il aime a s'envelopper, le style en lui-meme est generalement d'une
clarte remarquable.[6]
Il me semble que pareille observation peut encore etre faite a propos de
quelques _rimeurs_ (poetes) modernes.
C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus
difficiles a reproduire litteralement en francais que ceux de la _Vita
nuova_.
* * * * *
Quoi qu'il en soit, il parait que des maintenant nous pouvons saisir
bien nettement les deux epoques differentes auxquelles appartiennent
d'une part la poesie et de l'autre la prose de la _Vita nuova_.
Ici la poesie, le sonnet, c'est-a-dire l'expression premiere, n'exprime
que de vagues pressentimens sans aucune signification precise.
Dans la prose, c'est-a-dire dans la redaction manifestement posterieure
a la mort de Beatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimee: «avec
une courtoisie qui est aujourd'hui recompensee dans l'autre vie».[7]
Ceci ne laisse donc aucun doute relativement a la date respective des
deux redactions.
Quant aux eclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux
reponses qui lui furent faites, on ne peut que repeter avec M. Melodia:
«Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.»
* * * * *
«C'etait la premiere fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il parait
donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Beatrice y
joignit quelques paroles, peut-etre un compliment banal que permettait
seul la compagnie ou elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose
pour transporter un amoureux tel que Dante l'etait alors.
Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret a propos de tout ce
qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache a affirmer
la noblesse de son propre amour, et a ecarter tout _vizioso pensiero_,
qui pourrait offenser le moins du monde la memoire de Beatrice.[8]
Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la paleur des femmes
alors qu'elles se sentent touchees par l'amour, avouer qu'il avait vu
plus d'une fois palir ainsi le visage de Beatrice.[9] Nous devons donc
croire, sans que cela doive entrainer aucune atteinte a la purete de
l'affection qu'elle lui portait, qu'il a recu d'elle des temoignages
plus significatifs que ceux qu'il nous laisse a peine entrevoir.
Si, dans les oeuvres uniquement consacrees a la representation des
passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques
lueurs de sentimens immateriels, nous ne devons pas l'etre moins de voir
une oeuvre tout ideale et mystique s'eclairer de quelques rayons
humains.
NOTES:
[1] Ce sonnet est attribue, dans l'edition de M. Whitehead, a Cino da
Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer a Torino de Castel Fiorentino
(_alcuni capitoli_.... p. 330).
[2] _Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore_....
[3] _Vedesti al mio parer ogni valore_....
[4] Ce seigneur c'est-a-dire l'Amour.
[5] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_. Voir aussi un
article tres interessant de M. Melodia sur _le premier sonnet de Dante_,
dans le _Giornale Dantesco_, an V, nouv. serie, _quaderno_ i-ii.
[6] Je ne connais pas de traduction francaise du sonnet de Guido
Cavalcanti, et n'ai rencontre aucun commentaire italien a son sujet.
[7] _Per la sua ineffabile cortesia, la quale e oggi meritata nel gran
secolo_.
[8] P. GIULIANI, la _Vita nuova_.
[9] Voir au chapitre XXXVII.
CHAPITRE VII
O voi che per la via d'Amor passate....
_Ce sonnet a deux parties principales: dans la premiere, j'entends
appeler les fideles de l'Amour par ces paroles du prophete Jeremie_: O
vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut
dolor meus[1], _et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la
deuxieme partie je raconte ou m'avait mis l'Amour, dans un sens autre
que celui que montrent les dernieres parties du sonnet, et je dis ce que
j'ai perdu. Cette seconde partie commence a_: l'Amour, non par mon peu
de merite....
On a recueilli, parmi les pieces se rapportant (_spettanti_) a la _Vita
nuova_, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer etre
une de ces _cosette per rime_ que Dante dit avoir ecrites (il ne signale
pourtant que le sonnet reproduit ici page 39) a propos du depart de la
femme qui lui avait servi a dissimuler aux autres son veritable amour
(_la quale fece schermo alla veritade_[2]).
BALLADE
_In abito di saggia messaggera_....
Revetue comme une messagere intelligente,
Va, Ballade, sans t'attarder,
Vers cette belle dame a qui je t'envoie.
Et dis-lui combien je sens ma vie reduite a peu de chose.
Ta commenceras par dire que mes yeux,
En regardant sa figure angelique,
Avaient coutume de porter la couronne du desir.
Maintenant qu'ils ne peuvent plus la voir
La mort les fait fondre dans une frayeur telle
Qu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3]
Helas! je ne sais pas vers quel cote les tourner
Pour leur plaisir, si bien que tu me trouveras
A demi-mort si tu ne me rapportes quelque confort
De sa part. Adresse-lui donc une douce priere.
Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, a propos d'une
simple simulation, on pourra penser que cette personne lui avait
peut-etre inspire un interet plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il
faudra penser egalement au langage habituel, et tres conventionnel, des
poetes, et surtout des rimeurs de ce temps-la. Si aujourd'hui, dans le
langage de la polemique usuelle, traiter quelqu'un de scelerat signifie
souvent simplement qu'il ne partage pas votre maniere de voir, dire a
une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on
avait du plaisir a la voir.
NOTES:
[1] O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une
douleur semblable a la mienne.
[2] FRATICELLI, _La Vita nuova de Dante Alighieri_, Fiorenze, 1890.
[3] Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous
retrouverons encore signifie simplement des paupieres profondement
cernees.
CHAPITRE VIII
Piangete amanti perche piange Amore....
_Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la premiere,
j'appelle et je sollicite les fideles de l'Amour a pleurer, et je dis
que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer,
ils m'ecoutent avec attention. Dans la deuxieme partie, je raconte la
raison de ses pleurs. Dans la troisieme, je parle de l'honneur que
l'Amour rend a cette femme. La seconde partie commence a_: l'Amour
entend ... _la troisieme a_; ecoutez comment l'amour....
* * * * *
Morte villana, di pieta nemica....
_Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la premiere, j'appelle la
Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxieme,
m'adressant a elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets a
l'accuser. Dans la troisieme, je la fletris. Dans la quatrieme, je me
mets a parler a une personne indefinie, bien que dans ma pensee elle
soit bien definie_.
_La deuxieme partie commence a_: puisque tu as donne ... _la troisieme
a_: et si je te refuse ... _la quatrieme a_: celui qui ne merite pas....
* * * * *
Les accens _douloureux_ qu'inspire a Dante la mort de cette jeune femme,
dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes
eplorees, sont de nature a laisser croire que son coeur avait pris une
part assez particuliere a ce douloureux evenement. Mais il faut tenir
compte de l'exaltation facile de sa sensibilite, et de l'exuberance
habituelle propre a la poesie trecentiste. D'ailleurs son ame a toujours
ete hantee par la pensee de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et
l'on pourrait dire que le poete de la _Divine comedie_ a vecu dans la
mort.
Des les premieres expressions de son amour juvenile et craintif et dans
les courts epanouissemens de ses beatitudes, on sent toujours planer
au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image
de son idole ne tardera pas a s'evanouir, et une ardente aspiration a
s'en aller avec elle.
Mais ce n'est pas seulement un des caracteres les plus originaux de la
poesie de Dante; c'est egalement un des caracteres de toute la poesie du
_dolce stil nuovo_, cette melancolie qui jette son ombre sur les
manifestations les plus joyeuses et les plus passionnees[1]. C'est ainsi
que, peu apres lui, Petrarque celebrait les triomphes de la Mort, entre
les triomphes de l'Amour et ceux de la Renommee.
Laissons passer plusieurs siecles, et nous entendrons le poete de la
tristesse et de la desesperance nous redire, comme les rimeurs du _dolce
stil nuovo_, que: _con l'amoroso affetto un desiderio di morte si
sente_. On connait le beau poeme de Leopardi: _Amore e morte_.
Le destin a engendre en meme temps
Deux freres, l'Amour et la Mort.
Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les etoiles
Nulle autre chose aussi belle.
De l'une nait le bien
Et naissent les plus grands plaisirs
Qui se rencontrent dans la mer de l'Etre.
L'autre detruit tous les maux
Et toutes les douleurs....
Ne serait-ce pas un sujet interessant que de rapprocher et comparer
entre elles les melancolies issues des terres ensoleillees du Midi, et
les tristesses, filles des regions embrumees du Nord?
NOTE:
[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della vita di Dante_.
CHAPITRE IX
Cavalcando l'atro ier per un cammino....
_Ce Sonnet a trois parties: dans la premiere, je dis comment je
rencontrai l'Amour et sous quelle apparence; dans la deuxieme, je dis ce
qu'il m'a dit, quoique pas completement, de peur de decouvrir mon
secret. Dans la troisieme, je dis comment il disparut. La seconde partie
commence a:_ quand il me vit ... _la troisieme a_: alors je pris ...
* * * * *
On peut remarquer que ceci ne nous est pas donne precisement comme une
vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination
hantee par des pensees obstinees. Ce ne serait donc que la traduction de
ces pensees sous une forme figurative.
Lorsque le Poete evoque la presence et l'inspiration de l'Amour, ce
n'est sans doute qu'une maniere d'exprimer ce qui se passait au dedans
de lui-meme. Lorsque l'Amour lui apparait brillant et joyeux, c'est que
son ame etait allegre et ouverte a de douces perspectives. S'il lui
apparait ici mal vetu, hesitant et inquiet, c'est que son ame a lui
etait inquiete et hesitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'etait la
preoccupation de sa propre dissimulation, de la defense de son amour
(comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait deja a
remplacer, avec un empressement ou l'on ne saurait nier qu'il y n'eut
quelque chose de suspect; c'etait enfin un certain malaise, peut-etre
quelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du cote de la
belle riviere, symbole de son amour si pur.
Il y a en effet dans le langage enigmatique qu'il se fait tenir par
l'Amour la trace d'arriere-pensees que, suivant son habitude, il ne peut
s'empecher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout a deviner.
Si l'Amour lui a rapporte son coeur d'aupres de celle qui avait servi de
defense a son secret pour qu'il lui serve pres d'une autre, c'est donc
que son coeur etait en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme
il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait
encore quelques places disponibles. N'est-ce pas a cela que l'Amour (ou
sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le
meme, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser
transpirer.
Et ce n'est pas seulement le depart de la dame de l'eglise qui sollicite
l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune
et belle lui inspirer des accens non moins emus.[1] Et plus tard enfin
les temoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beaux
yeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brise.[2]
Il semble que, dans ce grand poeme en l'honneur de Beatrice, il ait tenu
a ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs
strophes a eux, comme des figures secondaires viennent orner les
soubassemens d'un monument eleve a une gloire qu'on a voulu
immortaliser.
* * * * *
On s'est beaucoup occupe de cet eloignement de Florence qui devait
separer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de
ses pensees. Ce n'etait certainement pas une partie de plaisir qu'il
faisait avec de nombreux (_molti_) compagnons, mais une obligation qu'il
subissait a contre-coeur, et ou, jeune homme de vingt ans, il emportait
les pensees obsedantes et melancoliques d'un amoureux contraint
s'eloigner d'une maitresse adoree. J'emprunte au Prof. del Lungo des
details interessans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son
habitude, le poete laisse planer une obscurite toujours difficile a
eclaircir.[3]
Il y avait a Florence une organisation militaire que les occasions ne
manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de
voisins allies ou de regler des contestations avec des voisins hostiles.
Lorsque la Commune avait decide quelque expedition de ce genre (_di fare
le oste_), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les
boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze a
soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms
chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester a la
garde de la ville, en payant (_pagando_). Et l'on formait un ou
plusieurs corps de 200 hommes qui montaient a cheval, escorte chacun
d'un compagnon bien arme et d'un cheval equipe; on deployait les
enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'etait
generalement pas tres eloigne).
Ce fut donc a une expedition de ce genre que Dante dut prendre part.
Quelle fut cette expedition, que M. del Lungo rapporte a l'annee 1288?
Quels en furent le caractere, la destination et la duree? C'est ce qu'il
ne lui a pas ete possible de determiner, malgre de patientes recherches
parmi les souvenirs et les actes officiels de cette epoque. Ce n'etait
la quelquefois que de simples demonstrations. Etait-ce le cours de
l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en
soit, son eloignement de Florence ne parait pas avoir ete de longue
duree.[4] 4: Dans le XXIIe chant de l'Enfer de la _Comedie_,
Dante fait allusion a une campagne qu'il aurait faite sur le territoire
des Aretins: «J'ai vu des coureurs parcourir vos terres, O Aretins....»
NOTES:
[1] Chapitre VIII.
[2] Chapitre XXXVI.
[3] DEL LUNGO, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo
XIII_, _Milano_,1891.
CHAPITRE XI
Il est interessant de rapprocher du onzieme chapitre de la _Vita nuova_
cette pensee de Vauvenargues, c'est-a-dire d'un contemporain de Voltaire
et de Diderot:
«Quand un jeune homme ingenu aime pour la premiere fois, tous ceux qui
le connaissent se ressentent de son bonheur. Il tend la main a ceux qui
ont voulu lui nuire, il donne, il pardonne, il reconcilie: son amour
devient pour lui toutes les vertus.»
N'est-ce pas une meme inspiration qui a dicte ces lignes au poete
italien et au philosophe francais? Et l'on peut se demander si l'un
d'eux n'a pas ete le reflet direct de l'autre.
CHAPITRE XII
Ballata, io vo'che tu ritruovi amore....
_Cette ballade se divise en trois parties: Dans la premiere, je lui dis
ou elle doit aller, et je l'encourage pour qu'elle s'en aille plus
hardiment, et je lui dis quelle compagnie elle doit prendre pour aller
en securite et sans courir aucun danger. Dans la seconde partie, je dis
ce qu'il lui appartient de faire entendre. Dans la troisieme, je la
laisse libre de partir quand elle voudra en recommandant son voyage a la
fortune. La seconde partie commence a_: Dis-lui d'abord avec douceur....
_La troisieme a_: ma gentille ballade....
_On pourrait m'adresser un reproche, et dire que l'on ne saurait pas a
qui je me serais adresse a la seconde personne, parce que cette ballade
n'est autre chose que mes propres paroles: aussi je dis que ce doute,
j'entends le resoudre et l'eclaircir dans ce petit livre, ainsi qu'un
doute plus grand encore. Et alors comprendra celui qui doutera encore et
qui voudra me le reprocher de cette maniere_.
* * * * *
Si jusqu'ici nous n'avons guere vu dans la partie lyrique qu'une
repetition ou un developpement de la prose qui la precede, nous trouvons
ici deux sujets differans dont l'un est la preparation de l'autre.
Le Poete, dont la pensee, suivant son habitude, s'abrite sous la fiction
de l'Amour, se laisse d'abord aller a ses reflexions. Il sent bien qu'il
s'est mis dans un mauvais cas. La femme dont il a voulu faire la
nouvelle defense de son amour a ete compromise (_ha ricevuto alcuna
noia_) par les bavardages auxquels ont donne lieu ses assiduites
simulees. Beatrice (laquelle est _contraria di tutta la noia_) ne se
soucieras de se trouver melee a tous ces commerages, et elle en veut a
celui qui y a donne lieu. Dante en a conscience et cherche a corriger
les choses. Il fait son plan, et la ballade en est l'execution.
Peut-etre trouvera-t-on que le lyrisme dont la _nota suave_ est pleine
de charme, recouvre plus de politique que d'inspiration. Mais cela meme
temoigne de la sincerite du Poete et de la realite de son recit.
Quant a la ballade elle-meme, elle nous represente une scene a quatre
personnages, l'amoureux qui l'a ecrite, l'aimee a qui elle est destinee,
la ballade qui est chargee de presenter les excuses et les explications,
enfin, l'Amour qui devra l'accompagner pour la faire agreer.
Il faut remarquer les precautions infinies que prend le premier.
D'abord, il n'ose s'adresser directement a celle qui s'est crue
offensee. Puis, il multiplie les formes les plus delicates et les plus
pressantes de la courtoisie et de l'humilite. Il espere que la forme
harmonieuse de son apologie disposera en sa faveur celle dont il implore
le pardon: mais il ne se fie pas suffisamment a sa propre eloquence et a
ses bonnes raisons. Alors il invoque l'Amour afin qu'il temoigne pour
lui et qu'il plaide sa cause. Mais ce n'est pas seulement a l'amour qui
habite son propre coeur, qu'il fait appel, c'est peut-etre et surtout a
l'amour meme de Beatrice.
CHAPITRE XIII
Tutti li miei pensier parlan d'amore....
_Ce sonnet peut se diviser en quatre parties. Dans la premiere, je dis
et j'etablis que toutes mes pensees sont d'amour. Dans la deuxieme, je
dis quelles sont diverses, et je raconte leurs diversites. Dans la
troisieme, je dis en quoi elles paraissent toutes s'accorder. Dans la
quatrieme, je dis que, en voulant parler de l'Amour, je ne sais ou je
dois le prendre. Et si je veux le prendre de toutes, il faut que
j'appelle mon ennemie madame la pitie. Je dis madame_ (madonna) _par
mode dedaigneux_.
_La deuxieme partie commence a_: et le font.... _la troisieme a_: elles
s'accordent seulement.... _la quatrieme a_: c'est a ce point....
CHAPITRE XIV
Coll' altre donne mia vista gabbate....
_Je ne divise pas ce sonnet en plusieurs parties, parce que l'on
n'etablit de divisions que pour expliquer le sens des parties ainsi
divisees. Il n'y a donc pas lieu de le faire pour que la signification
en soit comprise_.
_Il est vrai que, parmi les expressions relatives au sens de ce sonnet,
il en est qui demeurent douteuses. Ainsi, quand je dis que l'Amour tue
tous mes esprits et ne laisse en vie que ceux qui leur servent
d'instrumens, ceci demeure inexplicable a qui n'est pas au meme degre
fidele de l'Amour. Et il est certain que ces mots douteux seraient
compris de ceux qui le sont_.
_Il n'est donc pas necessaire de donner cette explication qui serait
inutile et meme superflue._
* * * * *
La scene qui vient d'etre reproduite ne rappelle-t-elle pas ce que
faisait ressentir aux Anciens l'approche imaginaire d'un Dieu, et
surtout l'approche de sanctuaires particulierement redoutes? Il
s'agissait la de phenomenes d'hystericisme soit isoles, soit communiques
aux foules par une veritable contagion. L'etat general des esprits
pendant toute la duree du moyen age etait tout a fait favorable a des
manifestations de ce genre. Quelque part que l'on puisse faire a
l'enveloppe romanesque dont sont entoures la plupart des incidents de la
_Vita nuova_, meme les plus surement reels, on peut etre assure que le
Poete n'a pas invente de toutes pieces les sensations extraordinaires
que l'aspect ou seulement l'approche de Beatrice determinaient en lui.
Il m'a ete reproche d'avoir parle d'hysterie a propos des phenomenes
singuliers qu'il s'attribue a lui-meme dans mainte circonstance[1]. Ce
sont des temoignages significatifs d'une nervosite veritablement
maladive. Il faut ici que ce trouble du systeme se soit produit avant
meme que la presence de celle qui en etait la cause se fut revelee ou
fut meme prevue. Il s'agit la d'un phenomene qui rentre dans ceux
auxquels se rapporte la telepathie ou action a distance. Si je l'osais,
je dirai que Dante eut pu faire un excellent medium.
NOTE:
[1]_Giornale Dantesco_.
CHAPITRE XV
Cio che m'incontra nella mente more....
_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la
premiere, je dis la raison pour laquelle je ne me
decide pas a m'approcher de cette femme; dans la
seconde, je dis ce qui m'arrive quand je m'approche
d'elle; et cette partie commence par_: et quand je
suis.... _Et cette seconde partie se divise aussi en_
_cinq, suivant ce qui s'y raconte. Dans la premiere,_
_je dis ce que l'Amour, sur le conseil de la raison,_
_me dit quand je suis pres d'elle; dans la seconde,_
_j'explique l'etat de mon coeur d'apres celui de mon_
_visage; dans la troisieme, je dis comment je perds_
_tout courage; dans la quatrieme, je dis combien a_
_tort celui qui ne me temoigne aucune compassion,_
_parce que cela me rassurerait; dans la derniere, je_
_dis pourquoi les autres devraient avoir pitie de_
_moi, c'est-a-dire en raison de l'angoisse qui me_
_monte aux yeux; angoisse qui disparait, c'est-a-dire_
_dont les autres ne s'apercoivent pas, a cause de_
_la moquerie de cette femme, laquelle attire a elle_
_les regards de ceux qui verraient peut-etre cette_
_angoisse. La seconde partie commence a_: mon
_visage montre.... _la troisieme a_: et tout frissonnant....
_la quatrieme a_: il a bien tort.... _la cinquieme
a_: et me montre....
CHAPITRE XVI
Spesse fiate vennemi alla mente....
_Ce sonnet se divise en quatre parties suivant qu'il comprend quatre
choses. Et comme ces choses ont ete exprimees plus haut, je n'ai pas
besoin de distinguer les parties par lesquelles elles commencent. Je dis
donc seulement que la deuxieme partie commence a_: que l'amour
m'assaille.... _La troisieme a_: puis je, m'efforce.... _La quatrieme
a_: et je leve mes yeux....
CHAPITRE XVIII
Il faut admettre, d'apres les dernieres paroles qui venaient de lui etre
adressees, que le Poete s'etait plaint hautement de la, severite de sa
Dame, soit en paroles, soit dans des vers qui auraient recu deja quelque
publicite. Et nous voyons qu'il en est honteux et repentant; et il
exprime la resolution «de prendre toujours desormais ses louanges pour
sujet de ses paroles», et il se demande comment il a pu parler
differemment.
On sait que la _Vita nuova_ ne nous donne pas la reproduction integrale
des pieces qu'il a composees a l'honneur ou a propos de Beatrice. Il en
est un certain nombre qui datent certainement de la meme epoque et qu'il
aura probablement eliminees lui-meme, que l'on trouve generalement
annexees au texte de la _Vita nuova_.
Mais il y avait alors des elemens de publicite dont il est difficile de
nous faire une idee precise, et un cote de cette Societe qui nous
echappe completement.
Nous voyons que le premier sonnet de la _Vita nuova_, purement
symbolique, a ete adresse a des rimeurs notables. «Sitot que ce sonnet
fut repandu», dit le poete. Et nous connaissons quelques-unes des
reponses qui lui furent faites. Parlant du sonnet _Donne ch'avete
intelletto d'amore...._ (chap. XX), il dit encore: «Apres que ce sonnet
eut ete repandu dans le monde....» (chap. XX).
Il y avait certainement la un mode de correspondance analogue a cette
correspondance par petits vers, madrigaux, sonnets, que nous retrouvons
dans le XVIIIe siecle, et dont Voltaire faisait un si large
usage.
N'y avait-il pas egalement alors quelque chose d'analogue a ce qu'on
appelait, au dernier siecle, des bureaux d'esprit? Nous voyons un de ses
amis (le frere de Beatrice) venir demander a Dante de dire quelque chose
a propos d'une femme qui venait de mourir (chap. XXXIII). Un autre de
ses amis (Forese) le prie de lui dire ce que c'est que l'amour (sonnet,
page 57). De nobles dames viennent lui demander de ses vers (chap.
LXII), et il en ecrit de nouveaux pour mieux leur faire honneur.
Les Florentins avaient l'habitude de se reunir le soir, _al fresco dei
marmi_, sur les bancs de marbre que l'on voit encore autour de la
cathedrale (_Santa Maria del fiore_), et ou l'on montre _il sasso di
Dante_, la pierre ou Dante venait s'asseoir.
C'est la que devaient s'echanger les racontars de la ville et les
commerages du jour, et se communiquer les productions journalieres des
rimeurs a la mode. N'est-ce pas la fidele representation des cafes et
des cercles de nos villes de province?
CHAPITRE XIX
Donne, ch' avete intelletto d'amore....
_Cette canzone, afin qu'elle soit mieux comprise, Je la diviserai avec
plus de soin que les precedentes, et j'en ferai ainsi trois parties_.
_La premiere partie est la preface de ce qui suit; la deuxieme est le
sujet traite; la troisieme est comme la servante_ (una servigiale) _des
precedentes. La deuxieme commence a_: un ange a fait appel...; _la
troisieme a_: Canzone, je sais....
_La premiere partie se divise en quatre_.
_Dans la premiere, je dis a qui je veux parler de ma Dame et pourquoi je
veux le faire. Dans la deuxieme, je dis ce que je pense de ses merites,
et comment j'en parlerais si je l'osais. Dans la troisieme, je dis
comment je crois devoir m'exprimer, afin que je ne sois pas empeche par
timidite. Dans la quatrieme, revenant a ceux a qui j'ai voulu
m'adresser, je dis la raison pour laquelle j'ai fait ainsi_.
_La deuxieme partie commence a_: je dis donc que lorsque...; _la
troisieme a_: et je ne veux pas non plus...; _la quatrieme a_: avec
vous, femmes et jeunes filles....
_Puis quand je dis_: un ange a fait appel.... _je commence a traiter de
cette femme; et cette partie doit se diviser en deux. Dans la premiere,
je dis qu'on s'occupe d'elle dans le ciel, et dans la deuxieme qu'on
s'occupe d'elle sur la terre_: ma dame est desiree.... _Cette deuxieme
partie se divise encore en deux: dans la premiere, je dis quelle est la
noblesse de son ame en parlant des vertus qui procedent de celle-ci.
Dans la deuxieme, je parle de la noblesse de son corps en signalant
quelques-unes de ses beautes, ainsi_: l'amour dit d'elle.... _Cette
deuxieme partie se divise encore en deux. Dans la premiere, je parle des
beautes de toute sa personne; dans la deuxieme, je parle de certaines
beautes appartenant a certaines parties determinees de sa personne,
ainsi_: de ses yeux....
_Cette meme deuxieme partie se subdivise encore en deux: dans l'une, je
parle de ses yeux qui sont le principe de l'amour et dans l'autre de sa
bouche qui est la fin (le but) de l'amour. Et afin que ceci ne sollicite
aucune pensee blamable, que le lecteur se rappelle ce qui a ete ecrit
plus haut: que le salut de cette femme, qui etait l'operation de sa
bouche, etait la fin de mes desirs, quand il m'etait permis de le
recevoir_.
_Lorsque ensuite je dis_: Canzone, je sais.... _j'ajoute une stance qui
est comme la servante des autres, ou je dis ce que je demande a cette
Canzone. Et comme cette derniere partie est facile a comprendre, je ne
m'occuperai plus d'autres divisions_.
_Je dis que pour bien penetrer le sens de cette Canzone il faudrait
avoir recours a des divisions plus detaillees: mais cependant celui qui
n'a pas assez d'entendement pour se contenter de celles-ci, il ne me
deplait pas qu'il s'en tienne a cela. Car certainement je crains d'avoir
explique a trop de gens la signification de cette Canzone_.
* * * * *
Le passage de ce sonnet entre «un ange a fait appel a la divine
Intelligence» et «ma Dame est donc desiree dans le ciel» est fort
difficile a interpreter, et a exerce sans grands resultats apparens la
sagacite des commentateurs.
On a cru y percevoir d'abord le pressentiment de la fin prematuree de
Beatrice, et comme une allusion a la descente du Poete aux enfers.
Mais, suivant cette hypothese, il faudrait admettre que le plan de la
Comedie se fut trouve deja arrete dans son esprit lorsqu'il ecrivait ce
sonnet. On a fait observer que les expressions _inferno_, l'enfer, et
_mal nati_, les mechans, pourraient s'appliquer simplement a la
conception qu'il a plus d'une fois exprimee dans des termes analogues,
de la condition de notre monde, un veritable _inferno_, et des hommes,
_malvagi_ ou _malnati_.
Quoi qu'il en soit de cette interpretation, s'il n'a pas adresse cette
Canzone directement a Beatrice, mais aux femmes (_ch'avete intelletto
d'amore_), il dit qu'elle sera envoyee a celle dont il celebre la
louange, et il la prie (la Canzone) de le recommander a elle et a
l'Amour qui sera pres d'elle. Et d'ailleurs, si elle est desiree dans le
ciel, c'est qu'elle est encore vivante.
Ceci ne saurait donc faire de doute, mais ne nous donne pas le sens
enigmatique de la premiere partie de la canzone. M. Scherillo pense
qu'il a du y avoir une interpolation introduite dans sa redaction plus
tard, apres la mort de Beatrice[1]. Dante ne se conforme pas toujours
dans ses recite a l'ordre des temps. La _Divine Comedie_ est pleine de
predictions qui n'etaient que la reproduction de faits accomplis. Il est
permis de croire que la _Vita nuova_, lors de sa redaction definitive et
de son encadrement dans ses recits en prose, a subi plus de retouches,
de corrections, d'additions que nous ne pouvons le discerner.
Il ne me parait pas possible d'admettre que, pendant que se deroulait le
roman de la _Vita nuova_ et qu'il ecrivait ce poeme d'amour, alors qu'il
n'avait pas encore penetre, bien avant au moins, dans la vie publique,
il eut deja concu le plan de la _Divine Comedie_ et fait les preparatifs
de son voyage sacre.[2]
Dans un article tout recent[3] consacre a l'important ouvrage de
Scherillo (_alcuni capitoli dalla biografia di Dante_) un eminent
critique, M. Barbi, ne croit pas non plus que ce passage provienne d'une
source anterieure a la _Vita nuova_. Je reproduis a peu pres ses
paroles:
Il ne pouvait prevoir encore la fiction de ce voyage dans les royaumes
ultra mondains, entrepris pour le bien du monde qui vivait mal, et pour
lequel il n'avait aucun titre, «n'etant pas Enee ni saint Paul».[4]
Alors que Dante ecrivait cette canzone, les infortunes ne lui avaient
pas encore donne l'experience des besoins du siecle pour lui faire
concevoir une telle entreprise et dans un pareil but.[5]
C'est parce que nous sommes familiers avec la fiction de la Comedie que
nous interpretons ainsi le voyage en question. On comprenait autrement
en 1289 que Dieu fit dire dans l'Enfer aux perdus par la bouche du
Poete: «J'ai vu l'esperance des Bienheureux....»
Je ne puis m'empecher de faire encore remarquer le caractere de
politesse raffinee qui etait dans les habitudes du Poete. Dans les
milieux les plus dramatiques de la Comedie, comme dans la vie sociale ou
nous amene la _Vita nuova,_ il se montre toujours d'une correction et
d'une courtoisie irreprochables, soit qu'il se rencontre avec des
femmes, soit qu'il se trouve en presence de personnages dont il veut
reconnaitre la superiorite intellectuelle ou sociale. Il nous apparait
toujours comme un homme bien eleve, et la delicatesse de ses manieres et
de ses expressions nous laisse l'idee que nous nous faisons d'un homme
qui a ete eleve par des femmes.[6] Il y a la un contraste manifeste avec
l'aprete de son caractere et la violence habituelle de son langage.
Nous ne savons rien du reste de sa premiere education et de son milieu
domestique. J'ai deja rappele le silence absolu qu'il garde sur sa
famille et sur les premieres impressions de son enfance, en dehors de sa
passion precoce. Pour ce qui est de la Comedie, nous pouvons dire que le
Virgile qu'il nous presente pouvait bien lui servir de modele en matiere
de courtoisie; ce qui parait mieux en harmonie avec les souvenirs de la
cour d'Auguste qu'avec le milieu ou Dante a vecu, et avec la barbarie
effective que recouvraient encore a peine certains raffinemens bien
superficiels sans doute.
NOTES:
[1] SCHERILLO, _alcuni capitoli della biografia di Dante_.«Quand Dieu
dit: «il dira, aux ames des _malvagi_», c'est deja une allusion a la
_Comedie_.» (Page 835.)
[2] Voir encore sur ce dernier sujet l'interessant et compendieux
travail de M. Leynardi (_la Psicologia dell' arte nella Divina
Commedia_). L'eminent professeur de philosophie au lycee Doria de Genes
a etudie avec autant de sagacite que de finesse (_sottilezza_) tous les
points qui se rapportent a la composition de la _Divine Comedie_. Dans
la dissertation _come avenne la preparazione dell' opera_, il fait
observer que l'intention premiere du Poete, entierement annoncee dans la
_Vita nuova,_ etait d'elever un monument a Beatrice: et ce n'est que peu
a peu, et suivant le cours des evenemens et l'evolution de son propre
esprit, et enfin le developpement de son genie, que cette oeuvre est
devenue la _Divine Comedie_. Et il proteste contre l'idee exprimee par
Giuliani d'une construction architecturale de la _Divine Comedie_, qui
aurait ete arretee dans l'esprit du Poete des ses annees de jeunesse.
[3] _Bullettino della Societa Dantesca Italiana, Firenze_, octobre,
novembre 1896.
[4] _La Divine Comedie, l'Enfer_, ch. IL.
[5] Se reporter a mon Introduction, p. 14.
[6] Ceci a deja ete signale dans _l'Introduction_.
CHAPITRE XX
Amor e cor gentil sono una cosa....
_Ce sonnet se divise en deux parties: dans la premiere, je parle de
l'amour en tant qu'il est en puissance. Dans la seconde, j'en parle en
tant que de la puissance il s'est resolu en acte. Cette seconde commence
a_: puis la beaute apparait....
_La premiere partie se divise elle-meme en deux. Dans la premiere, je
dis de quel genre est cette puissance. Dans la seconde, je dis comment
ce sujet et cette puissance sont produits ensemble, et comment l'un est
a l'autre, ce que la forme est a la matiere. Cette seconde commence a_:
quand la nature....
_Et quand je dis_: puis la beaute apparait ..._je dis comment cette
puissance s'est resolue en acte, et d'abord comment elle se fait chez
l'homme, ensuite comment elle se fait chez la femme_, e simil fa la
donna.
* * * * *
L'amour en puissance est celui dont on a les elements sans avoir eu
l'occasion de l'appliquer. L'amour en acte est celui qui s'adresse a un
objet determine.
CHAPITRE XXI
Negli occhi porta la mia donna Amore....
_Ce sonnet a trois parties. Dans la premiere, je dis comment cette femme
resout en acte cette puissance par la grande noblesse de ses yeux; et la
troisieme dit la meme chose de la noblesse de sa bouche. Et entre ces
deux parties, il s'en trouve une moindre gui a l'air de demander leur
aide a celle gui precede et a celle qui suit: et elle commence a_:
Aidez-moi, Mesdames.... _Cette troisieme commence a_: toute douceur....
_La premiere partie se divise en trois. Dans la premiere, je dis comment
par sa vertu tout ce qu'elle voit devient noble, ce gui va jusqu'a
amener l'amour en puissance la ou il n'etait pas. Dans la seconde
partie, je dis comment elle resout l'amour en acte dans les coeurs de
tous ceux qu'elle voit. Dans la troisieme, je dis ce qu'ensuite par sa
vertu elle accomplit dans leurs coeurs_.
_La deuxieme partie commence a_: ou elle passe.... _et la troisieme
commence a_: et son salut.
_Quant je dis ensuite: aidez-moi, mesdames ... je donne a entendre a qui
j'ai l'intention de m'adresser, en demandant aux femmes de m'aider a
l'honorer. Puis quand je dis_: toute douceur ... _je repete ce que j'ai
dit dans la premiere partie a propos des deux actes de sa bouche dont
l'un est sa douce parole et l'autre son admirable sourire: sauf que je
ne dis pas de ce dernier comment il agit dans les coeurs des autres,
parce que la memoire ne peut le garder pas plus que l'impression qu'il a
produite_.
CHAPITRE XXII
Voi che portate la sembianza umile....
_Le premier sonnet se divise en deux parties. Dans la premiere,
j'appelle ces femmes, et je leur demande si elles viennent d'aupres
d'elle, en leur disant que je le crois, alors qu'elles reviennent
ennoblies par son approche. Dans la seconde partie, je les prie de me
parler d'elle. Cette seconde partie commence a_: et si vous venez....
Se' tu colui c'hai trattato sovente....
_Ce second sonnet a quatre parties suivant que les femmes au nom
desquelles je reponds auraient eu quatre reponses a me faire. Et, comme
je l'ai exprime, plus haut, je n'ai pas a les reproduire; aussi j'en
fais seulement la distinction. La deuxieme partie commence a_: pourquoi
pleures-tu?... _La troisieme commence a_: laisse-nous pleurer ... _la
quatrieme a_: elle a la pitie....
M. Del Lungo nous a conserve le testament de Folco Portinari, date du 14
janvier 1287. Ce testament tres long, et redige d'une maniere fort
minutieuse, distribue la grande fortune du testateur, d'abord et pour la
plus grande partie a des oeuvres ou fondations pieuses et durables, puis
a chacun des membres de sa famille, parmi lesquels nous trouvons Bice
(Beatrice) l'une de ses filles, _uxori domini Simonis dei Bardi_, pour
cinquante florins.[1]
NOTE:
[1] Del Lungo, _Beatrice nella vita e nella poesia del secolo XIII,
Milano_, 1891.
CHAPITRE XXIII
Donna pietosa e di novella etate....
_Cette canzone a deux parties: dans la premiere, je dis en parlant a une
personne indeterminee comment je fus tire d'une imagination delirante
par certaines femmes, et comment je leur promis de la leur raconter.
Dans la seconde, je dis comment je l'ai fait. La seconde commence a_:
tandis que je pensais.... _La premiere partie se divise en deux: dans la
premiere, je dis ce que certaines femmes, et une en particulier, dirent
et firent au sujet de mon delire avant que j'eusse repris ma
connaissance. Dans la seconde, je dis ce que ces femmes me dirent apres
que feus cesse de divaguer, et elle commence a_: ma voix etait....
_Ensuite, quand je dis_: tandis que je pensais ... _je dis comment je
leur ai raconte mon imagination. Et relativement a ceci, je fais deux
parties: dans la premiere, je les raconte dans l'ordre. Dans la seconde,
en disant a quelle heure ces femmes m'ont appele, je les remercie
interieurement; et cette partie commence a_: vous m'avez appele....
* * * * *
La femme jeune et compatissante (_donna pietosa e di novella etate_) qui
se trouve a la tete de la canzone est la meme que la femme jeune et
gentille qui n'a fait que passer dans le recit. C'est celle qui se
tenait pres de son lit, et que les autres femmes en avaient ecartee, a
cause sans doute de ses frayeurs et de ses bruyantes lamentations.
Il a suffi au poete de quelques mots a peine pour donner la vie a une
image gracieuse, mais toute fugitive. Celle-ci etait sa plus proche
parente (_eta meio di propinquissima sanguinita,_) c'est-a-dire sa
soeur, mariee depuis a un Leone Poggi (Fraticelli).
CHAPITRE XXIV
Io mi sentii svegliar dentro allo core....
_Ce sonnet a plusieurs parties_.
_La premiere dit comment je sentis s'eveiller en moi le tremblement bien
connu de mon coeur, et comment il me sembla que l'amour venait a
m'apparaitre de loin tout joyeux. La deuxieme dit comment il me sembla
que l'amour parlait dans mon coeur et ce qu'il me semblait dire. La
troisieme dit comment, apres qu'il fut reste ainsi avec moi un peu de
temps, je vis et j'entendis certaines choses_.
_La deuxieme partie commence a_: et il disait ... _la troisieme commence
a_: et comme mon Seigneur....
_Cette troisieme partie se divise en deux: dans la premiere, je dis ce
que j'ai vu; et dans la deuxieme, ce que j'ai entendu. Et elle commence
a_: l'amour me dit....
* * * * *
Ceci nous fait assister a la reconciliation de Dante avec Beatrice. Il a
plu au Poete de donner a ce recit une forme presque sibylline, sans
doute a cause du caractere solennel qu'il lui attribuait. Il paraitra
peut-etre difficile d'en saisir au premier abord la signification: voici
l'interpretation qui peut en etre donnee.
Guido Cavalcanti «le premier des amis de Dante», avait aussi une amie,
qui se nommait _Giovanna_. Dante la vit donc s'approcher de lui, et
derriere elle marchait Beatrice. Voila tout ce que contient le recit.
Cette Giovanna, qui etait connue sous le nom de _Primavera_ qu'on lui
avait donne sans doute a cause de son genre de beaute, il traduit son
nom de Primavera par celui de _Prima verra_(celle qui viendra la
premiere). Et il trouve en outre que le nom de Giovanna lui convient
parce qu'il lui vient de celui de Giovanni (saint Jean), qui avait
annonce la vraie lumiere (_Vox clamantis_ ...).
Ici la vraie lumiere, c'est Beatrice. Et c'est Giovanna qui la precede
et l'annonce, s'etant sans doute chargee de ramener Beatrice a Dante, et
de mettre fin a la brouille qui les separait.
Tout ceci est bien alambique et typique de l'epoque, ainsi que cette
intrusion d'allusions sacrees au simple fait du rapprochement de deux
amans brouilles par suite d'un malentendu. Mais il ne faut pas oublier
que nous sommes au XIIIe siecle.
* * * * *
Voici encore un sonnet, compris dans les _rime spettanti alla Vita
nuova_, qui se rapporte a ce meme incident, et dont les termes memes ne
permettent aucun doute sur son authenticite.[1]
J'ai vu une gracieuse compagnie de femmes,
C'etait le jour de la Toussaint passee.
Et l'une d'elles venait presque la premiere,
Menant avec elle l'amour a sa droite.
Ses yeux jetaient une lumiere
Qui semblait un esprit enflamme:
Et ayant eu la hardiesse de regarder son visage,
J'y vis la figure d'un ange.
Cette douce et sainte creature
Saluait de ses yeux
Ceux qui en etaient dignes.
Et le coeur de chacun s'impregnait de sa vertu.
Je crois que c'est dans le ciel qu'est nee cette merveille.
Et qu'elle est venue sur la terre pour notre salut.
Heureuses donc celles qui l'accompagnent.
NOTE:
[1] _Di donne io vidi una gentil Schiera.... (Altre rime spettanti alla
Vita nuova_.)
CHAPITRE XXV
Est-ce pour satisfaire aux regles qu'il vient d'etablir qu'il exprimera
plus tard en strophes amoureuses les louanges de la philosophie dans _Il
Convito_? (Fraticelli.) Et, s'il a transforme la Philosophie en une
femme douee de tous les attraits de son sexe, est-ce afin de pouvoir la
celebrer ainsi, et la louer dans un langage approprie? Et, chose assez
singuliere, les expressions symboliques qu'il adresse a la Philosophie
ont un caractere de sensualite que nous ne rencontrons dans aucune des
invocations dont Beatrice est l'objet.
On est tres embarrasse avec le poete de la _Vita nuova_ et de la _Divine
Comedie_. S'il a bien etabli la distinction dans le discours du sens
litteral et du sens allegorique[1], il ne nous aide pas souvent a faire
la part de l'un et de l'autre. Il fait penser, si l'on ne trouve pas un
tel rapprochement un peu irrespectueux, a ces personnes que nous
rencontrons dans le monde, quelquefois tres intelligentes ou tres
spirituelles, mais d'un esprit ainsi fait qu'on ne sait jamais si elles
parlent serieusement, ou si elles ne pensent pas le contraire de ce
qu'elles disent.
NOTE:
[1] _Il Convito_, Trait, ii.
CHAPITRE XXVI
Tanto gentile e tanto onesta pare....
_Ce sonnet est si facile a comprendre, apres le recit gui precede, qu'il
n'a besoin d'aucune division. Je n'y insisterai donc pas_.
* * * * *
Il est remarquable que, parmi toutes les expressions de pieuse adoration
que le poete adresse a sa bien-aimee, nous ne percevions aucun indice
propre a la personne meme de Beatrice.
Il nous dit bien: «quand on la voyait passer, on repetait: ce n'est pas
une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» Ou bien: «c'est une
merveille, beni soit Dieu qui a fait une oeuvre si belle!» Mais nous ne
connaissons rien de plus.
Etait-elle brune ou blonde? Nous ne savons pas la couleur de ses yeux,
de ses beaux yeux, _begli occhi_, qui lui versaient ses joies et ses
douleurs. Elle ne reste pour nous qu'un pur esprit, une ame impalpable
et insaisissable.
Si, dans les oeuvres consacrees a la representation des passions
humaines, on aime a apercevoir quelques lueurs immaterielles, on n'aime
pas moins a voir une oeuvre ideale et mystique s'eclairer de quelques
rayons humains.
Aussi je n'ai pu vivre avec elle, comme j'ai vecu, sans chercher a m'en
faire une representation sensible.
Je la vois d'une taille moyenne, blonde comme la Laure de Petrarque,
mais sans la froideur un peu hautaine que nous montre le profil de
celle-ci conserve a la _Lauranziana_ de Florence. Ses yeux sont
changeants comme la surface de la Mediterranee, tantot d'un saphir
etincelant et tantot d'une teinte assombrie. Elle a la demarche d'une
Deesse et le charme d'une Grace. Nous reconnaissons, dans la paleur de
perle que son poete lui attribue, la pale morbidesse de celles qui
doivent mourir jeunes....
Et, si nous voulons completer cette representation tout ideale des
traits plus marques que, plus tard, elle laissera entrevoir a celui
qu'elle guidera sur le chemin du Paradis, nous distinguerons alors, sous
une beaute fulgurante que les yeux auront souvent de la peine a
supporter, cette expression maternelle que les femmes aiment a prendre
aupres de ceux qu'elles sentent asservis a leurs charmes, un sourire
doux, indulgent, et par instant legerement ironique.
CHAPITRE XXVII
Vede perfettamente ogni salute....
_Ce sonnet a trois parties: dans la premiere, je dis pres de quelles
personnes cette personne paraissait le plus admirable; dans la seconde,
je dis combien sa compagnie etait agreable; dans la troisieme, je dis
l'effet qu'elle produisait sur les autres par la vertu de sa presence.
La deuxieme partie commence a_: celles qui vont ... _la troisieme a: _et
sa beaute....
_Cette derniere partie se divise en trois. Dans la premiere, je dis
l'action qu'elle exercait sur les femmes au sujet d'elle-meme; dans la
seconde, je dis l'action qu'elle exercait sur elles au sujet des autres;
dans la troisieme, je dis comment cette action se faisait sentir
merveilleusement non seulement sur elles, mais sur tout le monde, non
seulement par sa presence mais aussi par son souvenir. La seconde partie
commence a_: a sa vue.... _La troisieme a_: et tout ce qu'elle fait....
* * * * *
Lorsque le Poete nous dit que la noblesse et la beaute de Beatrice
repandaient leur reflet «sur les femmes qui allaient avec elle,» et que
tous ceux qui l'approchaient se penetraient de sa perfection au point
d'en oublier leurs bassesses et leurs fautes, il ne semble d'abord se
livrer qu'a quelque amplification poetique.
Lorsqu'il nous montre les anges du ciel reclamant cette merveille pour
qu'elle vienne partager la paix dont ils jouissent, nous n'y apercevons
d'abord qu'une figure de rhetorique propre a nous faire pressentir la
destinee d'une creature dont «le monde ou elle vit n'est pas digne».
Cependant, n'est-il pas vrai que, dans la vie commune, le commerce
assidu d'une grande beaute ou d'un pouvoir insigne nous releve aux yeux
des autres et a nos propres yeux, et que l'intimite avec une
intelligence superieure ou une vertu eclatante reagit sur notre propre
personnalite, et exerce une influence, consciente ou non, sur nos
jugemens et sur nos actes?
Et qui, present aux lamentations d'une mere pleurant une fille adoree ne
l'a entendue s'ecrier, presque dans les memes termes que le Poete: elle
etait trop belle et trop bonne, c'est le ciel qui nous l'a prise et qui
en a fait un ange?
C'est que, sous ces hyperboles familieres a la poesie, et surtout a la
poesie trecentiste, nous retrouvons toujours une conscience precise de
la realite, et, sous la grandiloquence habituelle du langage, une
expression fidele des sentimens et des sensations humaines. C'est la un
des caracteres les plus frappans du genie du Poete que, dans ses
harmonies les plus eclatantes ou les plus confuses, on ne saisit jamais
une note douteuse.
CHAPITRE XXIX
Giuliani pense qu'en s'exprimant ainsi le Poete fait allusion par avance
a la place que Beatrice tiendra dans le Paradis (Rose mystique) aupres
de Marie, cette reine benie, et qu'il faut voir la un «temoignage de
l'architecture qui a preside a toute son oeuvre».[1]
C'est voir les choses de loin. Si l'on suppose que le nom de Marie est
invoque ici parce que la place de Beatrice pres de Marie dans la Rose
mystique se trouvait deja determinee dans l'esprit du Poete, on pourrait
aussi bien supposer que l'episode paradisiaque de Marie n'est qu'un
souvenir de la _Vita nuova_.
D'ailleurs Dante nous dit qu'il avait lui-meme une devotion particuliere
a la Sainte Vierge, et l'invocation qu'il lui adresse (_nel paradiso
della Divina Commedia_) est une des plus belles pages du Poeme.
L'idee que, peu apres la mort de Beatrice (1292), fut arrete le plan du
Paradis de la Comedie, qu'il devait travailler encore et terminer vingt
ans apres, c'est-a-dire l'annee meme de sa mort, me parait tout a fait
inadmissible. Je suis deja revenu a plusieurs reprises sur ce sujet.[2]
On peut s'etonner de voir exprimees d'une facon aussi dogmatique les
raisons pour lesquelles le Poete ne parlera pas de la mort de Beatrice.
M. Scherillo, dans le livre si interessant que j'ai cite plusieurs fois,
s'est livre sur ce sujet a une longue dissertation ou, comme d'habitude,
on voit chercher a relier avec l'oeuvre future du Poete les passages
dont l'interpretation parait douteuse. Cette interpretation me parait
cependant assez simple.
Je ne dis pas cela pour la premiere raison, peu importante du reste,
parce qu'on ne comprend pas bien en quoi, de la preface _(proemio)_ du
livre, il resulterait que ceci n'entrait pas dans son plan. La seconde
raison renvoie ce recit; qu'il ne saurait entreprendre lui-meme (sans
doute parce qu'il lui serait trop douloureux), a un autre _glossatore_:
ceci peut etre pris dans un sens general sans qu'il soit necessaire de
chercher si l'auteur a entendu faire allusion a un glossateur en
particulier. Quanta la troisieme raison,il ne saurait faire ce recit
sans s'y introduire lui-meme, et dans un sens plutot _laudatore_. Or il
a etabli quelque part qu'il est toujours blamable de parler de soi, sans
une necessite formelle.[3]
NOTES:
[1] GIULIANI, Commentaires de la _Vita Nuova_.
[2] Se reporter au commentaire du chapitre III.
[3] _Il Convito_, Tratt. i, chapitre 11.
CHAPITRE XXX
On a pu remarquer, dans maint passage de la _Vita nuova_, comment Dante
s'arrete au nombre 9, toutes les fois qu'il le rencontre.
Les anciens philosophes Grecs supposaient que l'univers avait ete regle
par les Nombres, et ils attachaient a certains nombres des proprietes
mysterieuses. C'est ce qu'on a appele la _Doctrine des Nombres_.
Nous ne sommes pas encore tout a fait affranchis, sinon de cette
doctrine, du moins de cette croyance a la propriete des nombres, «que
l'on a respectee, dit Voltaire, precisement parce qu'on n'y comprenait
rien».
On voit que sur ce point Dante n'etait pas en avance sur son temps.
Comment l'aurait-il ete, alors qu'il s'appuyait sur ce qu'enseignaient,
apres Ptolemee, l'astrologie (astronomie), et la philosophie, sur la
Vulgate «c'est-a-dire sur la verite chretienne, ce qui equivaut a verite
infaillible.»[1]
Cela ne doit pas nous surprendre puisque, en depit des progres de la
science et de l'experience, de telles idees ont, pendant des siecles
encore, exerce une certaine domination non seulement sur le vulgaire,
mais aussi sur les representants les plus eclaires de la Societe
moderne, et ne sont pas encore entierement oubliees.
NOTES:
[1] Voir _Il Convito_, Tratt. ii, chap. IV.
CHAPITRE XXXI
«Il ecrivit aux princes de la terre....»
On a depense passablement d'erudition et d'imagination a propos de ce
passage, dont l'interpretation pourrait etre beaucoup plus simple.
Qu'etaient ces princes de la terre? Les potentats qui gouvernaient les
pays environnans?... Les Cardinaux a Rome? On peut s'etonner que l'on
n'ait pas songe que le mot _terra_ s'appliquait souvent au territoire,
c'est-a-dire a un espace nettement determine. C'etait donc sans doute
aux notabilites de la republique Florentine qu'il s'adressait. Il faut
se preter ici a l'exaltation du Poete, a la grandiloquence habituelle
avec laquelle, dans la _Comedie_, il semble attribuer une si grande part
dans l'univers et dans les vues de la providence divine a cette ville de
Florence, qui apres tout n'occupait pas une si grande place dans le
monde. S'il veut que les pelerins qui traversent la ville prennent part
a son deuil et unissent leurs larmes a celles de la cite devenue
_veuve_[1], il peut bien avoir eu la pensee de convier a ce deuil les
gouvernans de son pays. Tout cela nous ramene aux moeurs de cette
epoque, au caractere de la poesie medievale, et encore une fois a
l'exaltation du Poete de la Comedie sur tous les sujets qui mettent en
jeu ses passions, ou meme ses idees.
NOTE:
[1] Voir au chap. XLI.
CHAPITRE XXXII
Gli occhi dolenti per pieta del core....
_Afin que eette canzone garde mieux son caractere de veuve,
apres-qu'elle sera terminee, j'en marquerai les divisions avant de
l'ecrire, et je ferai ainsi desormais_.[1]
_Je dis que cette triste canzone a trois parties: la premiere en est la
preface; dans la seconde, je parle de ma Dame; dans la troisieme, c'est
a la canzone que j'adresse mes plaintes. La seconde commence a_:
Beatrice s'en est allee.... _La troisieme a_: O ma pieuse canzone....
_La premiere se divise en trois. Dans la premiere division, je dis
pourquoi je me mets a parler. Dans la seconde, je dis a qui je veux
parler. Dans la troisieme, je dis de qui je veux parler. La seconde
commence a_: et comme je me souviens ... _la troisieme a_: je dirai
ensuite.... _Quand je dis plus loin_: Beatrice s'en est allee ... _je
parle d'elle, et je fais la deux parties_.
_Je dis d'abord la raison pour laquelle elle fut enlevee; apres je dis
comment les autres ont pleure son depart; et je commence cette partie
par_: s'est separee.... _Cette partie se divise en trois: dans la
premiere, je dis ceux qui ne la pleurent pas. Dans la seconde, je dis
ceux qui la pleurent. Dans la troisieme, je parle de ma propre
condition. La seconde commence a_: mais tristesse et douleur.... _La
troisieme a_: Je ressens les angoisses....
_Quand je dis ensuite_: O ma plaintive canzone ... _je m'adresse a ma
canzone en lui designant les femmes qu'elle doit aller trouver et pres
de qui elle doit rester_.
NOTE:
[1] Malgre cette declaration, je continue de renvoyer ces
divisions aux _Commentaires_, afin de ne pas interrompre le recit et les
accens poetiques qui en font partie.
CHAPITRE XXXIII
Venite a intender li sospiri miei....
_Ce sonnet a deux parties: dans la premiere, je fais appel aux fideles
de l'amour pour qu'ils m'entendent. Dans la seconde partie, j'expose ma
condition miserable. Cette seconde partie commence a_: ils s'echappent
inconsoles....
CHAPITRE XXXIV
Quantunque volte, lasso! mi ricorda....
_La canzone commence a_: toutes les fois, helas!... _et elle a deux
parties. Dans l'une, c'est-a-dire dans la premiere stance, se lamente ce
cher ami, qui lui etait si proche. Dans la seconde partie, je me lamente
moi-meme, c'est-a-dire dans l'autre stance qui commence a_: dans mes
souvenirs, je recueille....
* * * * *
Il parait ainsi que dans cette canzone deux personnes se lamentent,
l'une comme frere, l'autre comme serviteur.
Dante avait annonce deux sonnets: en fait, il les a confondus l'un dans
l'autre: seulement, il y distingue deux stances qui repondent a son idee
d'introduire deux personnages dans ses vers.
CHAPITRE XXXV
Era venuta nella mente mia....
_Je dis que le premier sonnet a trois parties. Dans la premiere, je dis
que cette femme etait deja dans ma memoire. Dans la seconde, je dis
l'effet que me faisait l'amour. Dans la troisieme, je parle des effets
de l'amour_.
_La deuxieme commence a_: l'amour qu.... _La troisieme a_: et chacun
sortait....
_Cette derniere partie se divise en deux: dans l'une, je dis que tous
mes soupirs sortaient en parlant; dans l'autre, comment les uns disaient
certaines paroles differentes des autres_.
_La deuxieme commence a_: mais ceux qui en sortaient.... _L'autre
commencement se divise de la meme maniere, sauf que dans la premiere
partie je dis quand cette femme est venue dans ma memoire, ce que je ne
dis pas dans l'autre_.
CHAPITRE XXXVI
Giuliani remarque que l'aveu de ce nouvel amour est accompagne de son
excuse. Nous devons reconnaitre que cette excuse est dans ce sentiment,
tres humain, il faut en convenir sans pour cela le justifier, qu'il lui
rappelait les emotions ressenties naguere.
Il retrouve sur le visage de cette femme la meme paleur (masque de
l'amour) que lui avait laisse voir le visage de Beatrice. Il lui semble
que dans ce coeur doit habiter un amour pareil (il dit presque le meme)
que celui qui l'a fait tant pleurer. Et il est vrai que ce sont souvent
les douleurs les plus vives qui se laissent penetrer le plus facilement
par les marques d'une sincere et profonde sympathie.
Ce n'est certainement pas un des cotes les moins saisissans de cette ame
de poete que ce besoin auquel il cede si souvent de confesser ses
faiblesses et de s'en repentir. C'est dans le Purgatoire que l'on en
retrouve la consecration supreme, dans la rencontre dramatique ou sa
confession finale, mise dans la bouche de la bienheureuse Beatrice,
aboutit au pardon du a tout pecheur repentant.
* * * * *
On lit dans le _Bullettino della societa Dantesca,_ (vol. 11, fas. 1)
«que la _femme compatissante_ de la _Vita nuova_(c'est-a-dire la femme a
la fenetre) ne devait etre qu'une representation symbolique de la
_Philosophie_, a laquelle Dante dut d'efficaces consolations apres la
mort de Beatrice».
Mais que signifieraient alors son repentir et sa resolution de
s'arracher a cet entrainement sentimental, au moment meme ou nous
pouvons dire qu'il est pret a se jeter dans les bras de la Philosophie.
Et comme il declare en meme temps qu'il n'ecrira plus desormais que ce
qui sera a la louange de Beatrice, il semble que ce soit dans Beatrice
elle-meme que l'on devra s'attendre a trouver la personnification de la
Philosophie, et non dans cette figure passagere a laquelle nous ne
rencontrerons plus aucune allusion.
Mais voila que _Il Convito_ nous fait assister a une rivalite ardente
entre le souvenir d'un amour ancien et reel et l'entrainement d'un amour
nouveau et symbolique (voir le commentaire du chap. XL). Et nous nous
perdons encore dans ce dedale ou le poete se plait a nous enfermer.
Dans tous les cas, ce n'est pas encore a cette epoque que le symbole de
la Philosophie parait avoir pris figure dans l'esprit du Poete. Dante
nous initie dans _Il Convito_, avec de grands details, aux consolations
qu'il lui a fallu chercher. Il nous renseigne sur les etudes qu'il
poursuivit, les enseignements qu'il alla demander aux philosophes et aux
theologiens, les lectures ou il se plongea. C'est Ciceron (Tullius) et
Boece qui furent ses consolateurs les plus efficaces. C'est dans leur
compagnie qu'il s'est epris (on pourrait dire qu'il s'est enamoure) de
la Philosophie.[1] Et il me parait certain que celle-ci ne s'est emparee
de lui qu'a une epoque beaucoup plus avancee que celle ou le poeme nous
conduit ici.
Au milieu de tout cela la _Femme compatissante_ n'est plus qu'un episode
de jeunesse ou l'entrainement des sens a du prendre une part, moindre
sans doute, que l'enervement qui suit les grandes douleurs.
NOTE:
[1] Il ne parait pas que les Ecritures, c'est-a-dire l'ancien
ou le nouveau Testament, ni les Peres de l'Eglise, aient tenu grande
place dans les etudes auxquelles Dante a consacre ces annees de
transition entre la mort de Beatrice (1289) et son entree dans la vie
publique (1295). Dans la _Divine Comedie_, il les celebre avec
eloquence, souvent avec onction; mais on ne les voit pas apparaitre ici.
L'ame de Dante etait profondement religieuse; mais il ne semble pas
avoir eu celle d'un devot.
CHAPITRE XXXVII
J'ai deja signale cet aveu du Poete, qu'il avait apercu plus d'une fois
sur le visage de Beatrice cette meme paleur (couleur d'amour) qu'il
retrouve sur le visage de cette femme. Qu'il s'agisse de la voix de
Beatrice ou de sa physionomie, ce n'est ainsi que comme pur surprise et
comme dans un moment d'oubli qu'il laisse echapper les temoignages qu'il
a pu recevoir de sentimens correspondans aux siens.
Il y a quelque chose de bien touchant dans le soin qu'il prend de tenir
l'image de sa bien-aimee enveloppee d'un nuage ou l'oeil ne decouvre que
de rares eclaircies, presque imperceptibles. Ce nuage ne se dechirera
que lorsque, dans les regions celestes, l'enfant habillee de rouge et la
jeune fille «couronnee de bonte et de modestie» sera transfiguree en une
sainte aureolee d'un nimbe eblouissant. Mais alors la tendresse de
Beatrice sera devenue toute maternelle.
CHAPITRE XXXVIII
L'amaro lagrimar che voi faceste....
_Ce sonnet a deux parties: dans la premiere, je parle a mes yeux comme
je parlais a mon coeur en dedans de moi-meme; dans la seconde, je n'ai
aucun doute en montrant a qui je m'adresse, et cette partie commence a_:
ainsi parle.... _On pourrait bien encore admettre d'autres divisions,
mais ce serait inutile parce que ce qui precede est tres clair_.
CHAPITRE XXXIX
Gentil pensiero che parla di vui....
_Dans ce sonnet, je fais deux parties de moi-meme, suivant que mes
pensees etaient partagees en deux. J'appelle l'une le_ coeur,
_c'est-a-dire l'appetit, j'appelle l'autre l'_ame, _c'est-a-dire la
raison. Et je dis comment l'une parle a l'autre. Et, que le coeur doive
s'appeler l'appetit et l'ame la raison, ceci paraitra manifeste a ceux
par gui il me plait que ce soit compris_.
_Il est vrai que dans le sonnet precedent j'opposais le role du coeur a
celui des yeux; et cela parait contraire a ce que je dis presentement_.
_C'est pourquoi je dis egalement ici que c'est le coeur que j'entends
par l'appetit, parce qu'il entrait encore plus de desir a me rappeler ma
charmante Dame qu'a voir celle-ci, quoique j'en eusse deja quelque
appetit, mais qui paraissait leger. D'ou il est visible que l'un de mes
dires n'est pas contraire a l'autre_.
_Ce sonnet a trois parties: dans la premiere, je commence par dire de
cette femme comment mon desir se tourne tout entier vers elle. Dans la
deuxieme, je dis comment l'ame, c'est-a-dire la raison, parle au coeur
c'est-a-dire a l'appetit. Dans la troisieme, je dis comment celui-ci lui
repond. La seconde commence a_: mon ame lui dit ... _la troisieme a_: et
mon coeur lui repond....
* * * * *
Sous sa forme subtile et enveloppee, cette canzone met ici en presence
et en opposition le coeur et l'ame, c'est-a-dire, suivant son langage,
l'appetit et la raison. Et l'interpretation que le Poete nous en donne
est cette fois plus interessante encore, peut-etre, que la canzone
elle-meme.
L'appetit, c'est ici le desir, et la raison c'est l'amour. Ne
vaudrait-il pas mieux dire la volonte que la raison? Car l'amour ne
s'identifie pas toujours avec la raison, et dans le langage
philosophique la raison n'est pas precisement un attribut de l'ame.
Il faut remarquer avec quelle delicatesse le Poete fait allusion au
desir, au desir sensuel, qu'il appelle appetit, n'ayant employe qu'une
fois le mot desir.
Cette canzone et les explications du Poete ne peuvent laisser aucun
doute touchant l'existence reelle de celle qu'on a appelee la dame
compatissante, ou la dame a la fenetre, a laquelle on a si souvent
attribue un caractere purement ideal et symbolique; aucun doute non plus
au sujet des sentimens, ou pour mieux dire des sensations, qu'elle avait
eveilles en lui.
La revolution qui s'est alors operee dans l'esprit comme dans l'ame de
l'auteur d'_Il Convito,_ alors qu'il ecrivait celui-ci, se peint d'une
maniere poignante dans les vers dictes par «l'angoisse de ses soupirs»,
et dans l'emportement avec lequel il s'acharne a entrer en communion
avec sa nouvelle maitresse, la Philosophie. C'est a elle que, par une
fiction indefiniment poursuivie, il demandera l'oubli des emotions
passees et les ivresses de sensations nouvelles. Mais ce ne sera pas
sans lutte et sans dechirement qu'il quittera ce deuil auquel il avait
convie l'univers tout entier. Et c'est aux peripeties de cette bataille
qu'il consacre les vers sibyllins d'une canzone ou, sous des voiles
d'une transparence enigmatique, il nous initie aux evolutions de son ame
et aux transports contraires qui l'agitent.[1]
Et, chose curieuse, en regard de l'ineffable purete qui fait le charme
inalterable de son premier amour, ce nouvel amour, en s'adressant a un
pur symbole, atteint dans son expression une couleur proprement
sensuelle. C'est bien alors les attraits et les charmes d'une femme
qu'il adore et qu'il celebre. Et l'on ne peut s'empecher ici de penser
aux symboles brulans du Cantique des Cantiques.
Le combat que se livre son ame torturee, cedant a une seduction nouvelle
et irresistible, les dechiremens que laisse une passion desertee et les
elans qui entrainent dans une passion naissante, sont reproduits avec
des accens vibrans et douloureux qu'aucune plainte amoureuse n'a jamais
depasses. Et tout ceci laisse a la figure de Beatrice, delaissee pour
une rivale un instant victorieuse, un relief de vie plus saisissant
peut-etre et plus suggestif encore que les adorations platoniques de la
_Vita nuova_, et demeure un temoignage non moins eloquent de l'existence
reelle de cette figure enigmatique.
Cependant il faut bien constater que tous ces elans passionnes n'ont en
realite pour sujet que le regret, ou le remords, de voir les
preoccupations philosophiques prendre dans son esprit et ses pensees la
place qu'y avait occupee exclusivement d'abord l'image de Beatrice.
NOTE:
[1] _Il Convito. Canzone_ du Tratt. ii.:
CHAPITRE XL
_J'ai dit_ lasso (helas) _dans ce sens que je me sentais honteux de ce
que mes yeux s'etaient ainsi egares. Il n'y a pas de division a etablir
dans ce sonnet, le sens en etant tres clair_.
Que faut-il donc penser en definitive de cet episode de la dame a la
fenetre? Le repentir que le Poete temoigne «du desir dont il s'est
lachement laisse posseder» ne permet aucun doute sur le caractere qu'on
doit lui assigner. Mais ce n'est la, je le repete, qu'un episode, comme
d'autres qui sont apparus dans le courant du poeme. Il a definitivement
rejete tout desir coupable, «_volendo che cota desiderio malvagio e vana
tentazione siano distrutti_». Il ne s'occupera plus d'elles mais
seulement de cette femme benie «dont il dira des choses qui n'ont ete
dites d'aucune autre femme».
En effet, plus tard apparaitra une nouvelle image qui viendra encore
s'elever a son tour entre lui et l'image de Beatrice. Mais cette fois
elle sera uniquement symbolique: ce sera la _Philosophie_. Ici nous
quittons la vie et ses realites pour entrer dans le domaine de la
fantaisie pure. Et de meme que Beatrice avait ete l'heroine de la _Vita
nuova_, la Philosophie sera l'heroine de _Il Convito_, en attendant que
la _Donna gentile_ recouvre plus tard son empire dans le monde celeste.
CHAPITRE XLI
Deh peregrini che pensosi andate....[1]
_Je dis pelerins_(peregrini) _suivant la plus large acception de ce mot.
Car pelerin peut s'entendre de deux manieres, l'une large et l'autre
etroite. Dans le sens large, quiconque se trouve hors de sa patrie est_
peregrino; _dans le sens etroit pelerin s'entend seulement de celui qui
s'en va a la maison de Saint-Jacques[2] et en revient.
Il faut donc savoir qu'on appelle de trois manieres ceux qui vont au
service du Tres haut. On les appelle_ palmieri _quand ils vont dans les
pays d'outremer, d'ou ils rapportent souvent des palmes. On les appelle_
peregrini _quand ils vont a la maison de Galice parce que la sepulture
de Saint-Jacques fut plus eloignee de son pays que cette d'aucun autre
des apotres. On les appelle_ romei _quand ils vont a Rome, la ou
allaient ceux que j'appelle pelerins. Il n'y a pas de divisions dans ce
sonnet parce que la signification en est manifeste_.
NOTES:
[1] _Peregrino_ ou _Pellegrino_, veut dire voyageur, il ne doit se
traduire par pelerin qu'en raison de l'objet particulier du voyage.
[2] Allusion au pelerinage solennel au tombeau de Saint-Jacques de
Compostelle, le seul des apotres qui ait ete enseveli loin de son pays.
CHAPITRE XLII
Oltre la sfera che piu larga gira....
_Ce sonnet comprend en lui-meme cinq parites_.
_Dans la premiere, je dis dans quel endroit va ma pensee en nommant cet
endroit dans quelqu'un de ses effets. Dans la seconde, je dis pourquoi
elle y monte, et qui l'y pousse. Dans la troisieme, je dis ce qu'elle y
voit c'est-a-dire une femme honoree. Et je l'appelle un_ esprit
voyageur, _parce qu'elle va la-haut en esprit voyageur, qui est hors de
sa patrie. Dans la quatrieme, je dis qu'elle la voit telle, c'est-a-dire
dans une telle condition, que je ne peux le comprendre, c'est-a-dire que
mon esprit monte dans sa condition a un tel degre (d'elevation) que mon
intelligence ne peut le comprendre: attendu que notre intelligence n'est
a ces ames benies que ce que nos yeux sont au soleil, comme le dit
Aristote dans le deuxieme chap. de la_ Metaphysique. _Dans la cinquieme
partie, je dis que si je ne puis voir la ou m'emmene ma pensee,
c'est-a-dire a une telle hauteur, du moins, je comprends ceci: que telle
est la pensee de ma Dame, puisque je la sens dans ma propre pensee_.
_Et puis a la fin de cette cinquieme partie, je dis_: mes cheres dames,
_pour donner a entendre que c'est bien a des femmes que je m'adresse. La
deuxieme partie commence a_: une nouvelle intelligence ... _la troisieme
a_: quand il est arrive ... _la quatrieme a_: il la voit si grande ...
_la cinquieme a_: je sais qu'il parle....
_On pourrait encore diviser ce sonnet plus subtilement pour le faire
mieux comprendre: mais on peut se contenter de ces divisions, et je ne
m'en occupe pas davantage_.
CHAPITRE XLIII
Apres la mort de Beatrice, le roman est termine. Mais le Poete a voulu
clore par un epilogue, la Dame compatissante, l'histoire de sa vie
nouvelle.
Cette histoire suit une evolution complete. Elle commence le jour ou
Dante rencontre pour la premiere fois celle dont il devait faire sa
Beatitude. Elle finit le jour ou, apres avoir cede a une seduction
passagere, grace a l'obsession meme de souvenirs encore vivans, il se
promet de ne plus parler que de Beatrice et de dire d'elle ce qui n'a
jamais ete dit d'aucune autre femme.
C'est encore une vie nouvelle qui commence (_incipit vita nuova_),
partagee entre les _angoisses_ de l'etude et les orages de la vie
publique, pour aboutir aux reves heroiques d'un patriotisme indomptable
et aux songes fantastiques d'une imagination effrenee.
Il poursuivra donc sa carriere, marquee d'abord d'une note d'infamie[1],
puis empreinte du sceau de la gloire et de l'immortalite. Et il fera
participer a celle-ci Beatrice, qu'il nous avait montree d'abord paree
des graces de l'enfance, et qu'il nous laissera nimbee de l'aureole
paradisiaque
NOTE:
[1] C'est sur l'accusation de Baraterie, c'est-a-dire trafic des choses
de l'Etat, comme la Simonie est le trafic des choses de l'Eglise,
qu'avait ete basee sa condamnation a l'exil, au feu s'il reparaissait
dans sa patrie, et a la confiscation de ses biens.
FIN DES COMMENTAIRES
PERENNITE DE L'IMAGE DE BEATRICE
Le theatre et le roman ont cree des etres de pure imagination auxquels
nous avons prete tous les attributs de la vie.
Nous les avons doues de formes et de couleurs auxquelles nos yeux se
sont attaches, de pensees auxquelles nos pensees se sont associees, de
joies et de douleurs que nous avons partagees.
Avec quelles emotions ne devons-nous pas suivre le poete de la _Vita
nuova_, alors que, sous l'enveloppe romanesque dont il a recouvert son
recit, nous sentons tressaillir la vie dans toute son intensite! Il ne
nous montre pas les traits qui l'ont seduit, il ne nous fait pas
entendre la voix dont il s'est enchante. Mais nous savons quel jour
Beatrice est nee et quel jour elle est morte. Et nous savons quel jour
elle est apparue pour la premiere fois a celui qui devait
l'immortaliser.
Qu'importe le reste si nous savons aussi que c'est l'ame de Beatrice
dont nous percevons le reflet dans l'ame du poete?
L'oeuvre de l'Alighieri viendrait a disparaitre tout entiere comme ont
ete aneantis, par le feu du ciel ou des hommes, tant de chefs-d'oeuvre
enfouis dans la bibliotheque d'Alexandrie, qu'il nous resterait encore
l'image de la divine Beatrice.
C'est que si parmi les oeuvres humaines il en est d'imperissables, c'est
sans doute l'image de la Grace et de la Beaute.
TABLE DE LA VITA NUOVA
Preface.
Introduction.
I.--Esquisse de la vie de Dante.
II.--La jeunesse de Dante.
III.--La litterature du moyen age.
IV.--Construction de la _Vita Nuova_.
V.--Caractere de la traduction.
LA VITA NUOVA
Chapitre premier.
Chap. II.
Chap. III.--Sonnet: _A ciascun alma presa e gentil
cuore_ ... A toute ame eprise et a tout noble coeur.
Chap. IV.
Chap. V.
Chap. VI.
Chap. VII.--Sonnet: _O voi che per la via d'Amore
passate_ ... O vous qui passez par le chemin de l'Amour.
Chap. VIII.--Sonnet: _Piangete amanti, perche piange
Amore_ ... Pleurez, amans, parce que l'Amour pleure....
Chap. IX.--Sonnet: _Cavalcando l'altr'ier per un cammino_ ...
Chevauchant avant-hier sur un chemin....
Chap. X.
Chap. XI.
Chap. XII.--Ballade: _Ballata io vo' che tu ritruori
Amore_ ... Ballade: je veux que tu ailles retrouver l'Amour.
Chap. XIII.--Sonnet: _Tutti li miei pensier parlan
d'Amore_ ... Toutes mes pensees parlent d'Amour....
Chap. XIV. _--Sonnet: Coll'altre donne mia vista gabbate ..._
Vous avez ri de moi avec, ces autres femmes....
Chap. XV.--Sonnet: _Cio che m'incontra nella mente
muore_ ... Tout ce que j'ai dans mon coeur expira....
Chap. XVI.--Sonnet: _Spesse fiate vennemi alla mente ..._
Souvent me revient a l'esprit....
Chap. XVII.
Chap. XVIII.
Chap. XIX.--Canzone: _donna ch' avete intelletto d'Amore_ ...
Femmes qui comprenez l'amour....
Chap. XX.--Sonnet: _Amor e cor gentil sono una cosa_ ...
Amour et noblesse de coeur sont une meme chose....
Chap. XXI.--Sonnet: _Negli occhi porta la mia donna Amore_ ...
Ma Dame porte l'Amour dans ses yeux....
Chap. XXII.--Sonnets: _Voi che portate la sembianza umile_ ...
Vous dont la contenance affaissee ... _Se tu colui
c'hai trattato sovente_ ... Es-tu celui qui a parle si
souvent....
Chap. XXIII.--Canzone: _Donna pietosa e di novella etate ..._
Une femme jeune et compatissante....
Chap. XXIV.--Sonnet: _Io mi sentii svegliar dentro allo core_ ...
J'ai senti se reveiller dans mon coeur....
Chap. XXV.
Chap. XXVI.--Sonnet: _Tanto gentile e tanto onesta pare ..._
Ma Dame se montre si aimable....
Chap. XXVII.--Sonnet: _Vette perfettamente ogni salute ..._
Celui qui voit ma dame au milieu des autres femmes.
Chap. XXVIII.--Canzone: _Si lungamente m'ha trattato Amore_ ...
L'amour m'a possede si longtemps....
Chap. XXIX.
Chap. XXX.
Chap. XXXI.
Chap. XXXII.--Sonnet: _Gli occhi dolenti per pieta del core_ ...
Mes yeux exhalent les souffrances de mon coeur.
Chap. XXXIII.--Sonnet: _Venite a intendere li sospiri miei_ ...
Venez entendre mes soupirs....
Chap. XXXIV.--Canzone: _Quantunque volte, lassa! mi rimembra_ ...
Toutes les fois, helas! que me revient....
Chap. XXXV.--Sonnet: _Era venuto nella mente mia ..._
A mon esprit etait venue....
Chap. XXXVI---Sonnet: _Videro gli occhi miei quanta pietate_ ...
Mes yeux ont vu combien de compassion....
Chap. XXXVII.--Sonnet: _Color d'amore e di pieta sembianti_ ...
Couleur d'amour et signes de compassion....
Chap. XXXVIII.--Sonnet: _L'amaro lagrimar che voi faceste_ ...
Les larmes ameres que vous versiez....
Chap. XXXIX.--Sonnet: _Gentil pensiero che mi parla di vui_ ...
Une pensee charmante s'en vient souvent....
Chap. XL.--Sonnet: _Lasso! per forza de' molti sospiri ..._
Helas, par la forre des soupirs....
Chap. XLI.--Sonnet: _Deh! peregrini che pensosi amiate ..._
O pelerins, qui marchez en pensant....
Chap. XLII.--Sonnet: _Oltre la spera che piu larga gira ..._
Bien au dela de la sphere....
Chap. XLIII....
Epilogue.
La vie amoureuse de Dante. Legende et tradition.
Apparition de Beatrice dans le Purgatoire.
TABLE DES COMMENTAIRES
Chapitre premier.--Sur le titre de la _Vita Nuova_.
Sur le _mot Gentile_.
Sur le mot _Donna_.
Chap. II.--La realite de l'existence de Beatrice.
Premiere rencontre de Dante avec Beatrice, d'apres Boccace.
Conditions sociales a Florence.
Pourquoi Dante ne s'approchait pas de Beatrice.
Doutes et suppositions.
Chap. III.--Argument du sonnet _A ciascun alma_.
Reponses au sonnet de Dante.
Sonnet de Cino da Pistoja.
Sonnet de Guido Cavalcanti.
Interpretation du sonnet de Dante.
Interpretation du sonnet de Guido Cavalcanti.
La voix de Beatrice. Hesitations et scrupules du Poete.
Chap. VII.--Argument du sonnet: _O voi che_.
Ballade: _in abito di saggia messagera_.
Chap. VIII.--Argument du sonnet: _Piangete amanti_
Argument du sonnet: _Morte villana_.
Hantise de la mort.
Leopardi (_Amore e morte_).
Chap. IX.--Argument du sonnet: _Cavalcando l'altr'ier ..._
Perplexites de Dante. Organisation militaire a Florence.
Chap. XI.--Rapprochement d'une pensee de Vauvenargues.
Chap. XII.--Argument de la ballade: _Ballata, io vo' ..._
Interpretation de la ballade.
Chap. XIII.--Argument du sonnet: _Tutti li miei pensieri_.
Chap. XIV.--Argument du sonnet: _Coll' altre donne ..._
Phenomenes de nevrosisme.
Chap. XV.--Argument du sonnet: _Cio che m'incontra_.
Chap. XVI.--Argument du sonnet: _Spesse fiate_.
Chap. XVIII.--La publicite des vers et des correspondances
rimees an trecento.
Chap. XIX.--Argument de la canzone: _Donne ch'avete ..._
Interpretations diverses de ce sonnet. Sur les habitudes de politesse
du Poete.
Chap. XX.--Argument du sonnet: _Amar e cor gentil ..._
L'amour en puissance, et l'amour en acte.
Chap. XXI.--Argument du sonnet: _Negli occhi_.
Chap. XXII.--Argument du sonnet: _Voi che portate ..._
Le testament de Folco Portinari.
Chap. XXIII.--Argument de la canzone: _Donna pietosa ..._
La soeur de Dante.
Chap. XXIV.--Argument du sonnet: _Io mi sentii svegliar ..._
Reconciliation de Dante et de Beatrice. Sonnet compris dans les
_Rime spettanti alla Vita Nuova_.
Chap. XXVI.--Argument du sonnet: _Tanto gentile ..._
Portrait ideal de Beatrice.
Chap. XXVII.--Argument du sonnet: _Vede perfettamente ..._
Les amplifications poetiques et les hyperboles de la _Vita nuova_ repondent
toujours a des sentiments humains et a des sensations reelles.
Chap. XXIX.--Le plan de la _Divine Comedie_ n'existait pas dans
l'esprit du Poete quand il composait la _Vita Nuova_. Pour quelles
raisons il ne nous entretient pas de la mort de Beatrice.
Chap, XXX.--Dissertation sur le nombre 9.
Chap. XXXI.--Qui etaient les _princes de la terre_ a qui il
adresse ses lamentations?
Chap. XXXII.--Argument de la canzone: _Gli occhi dolenti_.
Chap. XXXIII.--Argument du sonnet: _Venite a intender_.
Chap. XXXIV.--Argument du sonnet: _Quantunque volte_. Cette
canzone est adressee a deux personnes, lui et le frere de Beatrice.
Chap. XXXV.--Argument du sonnet: _Era venuta...._
Chap. XXXVI.--Sur la dame compatissante. Le repentir de Dante.
Son nouvel amour pour la Philosophie symbolique.
Chap. XXXVII.--Grande delicatesse du Poete pour tout ce qui
concerne Beatrice.
Chap. XXXVIII.--Argument du sonnet: _L'amaro lagrimar_.
Chap. XXXIX.--Argument du sonnet: _Gentil pensiero ..._
Dissertation sur l'appetit ou le desir, et la raison ou l'amour.
Chap. XL.--Argument du sonnet: _Lasso_ ... Que faut-il
penser de la dame a la fenetre (la dame compatissante)?
Chap. XLI.--Argument du sonnet _: Deh peregrini_.
Chap. XLII.--Argument du sonnet: _Otre la spera_.
Chap. XLIII.--Fin de la _Vita Nuova_.
PERENNITE DE L'IMAGE DE BEATRICE.
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